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œuvre art contemporain par Anna L'Hospital pour le magazine Opale Art
© Anna L’Hospital

 

Pouvez-vous nous parler de votre parcours artistique et de la façon dont vous vous êtes lancée dans l’art contemporain?

Tout a commencé assez tôt, presque par hasard. Ma mère m’avait inscrite à un cours de poterie quand j’avais sept ans. On m’avait dit à l’époque que je « voyais en trois dimensions », ce qui l’avait un peu intriguée, et très vite la poterie s’est transformée pour moi en sculpture puis en dessin. Disons que j’ai plongé dans la création sans vraiment m’en rendre compte : c’était déjà là, comme un espace naturel. J’ai orienté mes études dans cette direction. J’étais déjà attirée par les lieux, par les espaces en dehors de l’atelier. Je faisais des empreintes, des installations sur site, un peu partout où je me sentais inspirée. Les enseignants l’ont compris et ils m’ont beaucoup encouragée à suivre cette intuition. Il y a eu un moment charnière : mon année de césure en 2017-2018. J’avais besoin de temps, à la fois pour me former auprès d’autres artistes mais aussi pour traverser quelque chose de plus intime. J’ai perdu un proche cette année-là, et l’un de mes premiers gestes artistiques a été de prendre l’empreinte du bureau de mon oncle. J’avais besoin de garder une trace, un fragment de cet endroit où l’on se retrouvait. Sur le moment, je n’ai pas vu l’importance de ce geste. Mais avec du recul, c’est clairement ce qui a planté les graines de tout ce qui est au cœur de ma pratique aujourd’hui : la trace, l’empreinte, la mémoire qui affleure ou disparaît.

Ensuite, je suis partie en résidence nomade sur l’île d’Ikaria. Ça m’a ouvert un espace immense : je suis sortie d’une pratique très intime pour aller vers une approche beaucoup plus en dialogue avec les paysages, les matériaux, les histoires des lieux. Et à côté de ça, j’ai toujours eu cette envie de créer des formats hybrides, de sortir de l’atelier, de faire dialoguer l’art avec d’autres environnements. En fait, mon parcours s’est construit comme ça : entre les lieux, les rencontres et cette question de la trace qui n’a jamais cessé de se réactiver.

œuvre art contemporain par Anna L'Hospital pour le magazine Opale Art
© Anna L’Hospital

 

Votre pratique prend naissance dans la mémoire et ses lacunes. Comment ce rapport aux souvenirs incomplets est-il devenu un moteur pour vous?

Pendant longtemps, le cœur de ma recherche est resté un peu flou. Je savais que je travaillais autour de la mémoire, de la trace, de l’empreinte, mais je n’arrivais pas à saisir ce qui, profondément, animait ce geste-là. Je tournais autour sans réussir à mettre les mots dessus. Cet été, un ami m’a poussée à aller regarder les choses de façon plus intime. Il m’a demandé ce qui, dans ma pratique, était vraiment singulier. Cette question m’a obligée à revenir à quelque chose de très personnel : j’ai très peu de souvenirs de mon enfance et du début de mon adolescence. C’est un vide que j’avais complètement mis de côté. Je me suis rendu compte que la plupart des souvenirs que je pensais avoir étaient en réalité des souvenirs recomposés. Ils partaient d’éléments réels, mais je les avais transformés, réinventés, comme pour combler les manques. Et ça, je ne l’avais jamais articulé avec ma pratique.

Quand j’ai compris ça, tout s’est aligné. Je ne travaillais pas sur « n’importe quelle » empreinte : je travaillais sur l’empreinte invisible qu’une mémoire lacunaire laisse en nous. Cette forme d’absence qui façonne, qui déforme, qui oblige à réinventer. Mettre enfin des mots là-dessus a été un vrai tournant. Ça a clarifié mon intention, ça a épuré ma recherche, ça m’a même aidée techniquement.

Aujourd’hui, cette mémoire trouée n’est plus un manque : c’est devenu la matière première, le moteur de ce que je fais.

 

Vos œuvres explorent à la fois la nature et ses paysages, et l’humain avec le corps et l’intime. Comment s’articulent ces thèmes dans votre travail?

Je pense que ce lien entre le paysage et l’intime vient de mon enfance. J’ai grandi à la fois à la campagne, dans mon village natal en Auvergne-Rhône-Alpes, et à Paris. Et, avec ma sœur, nous avons toujours eu le sentiment d’appartenir davantage à la campagne qu’à la ville, tout en vivant entre les deux. Cette position d’entre-deux a façonné ma manière de regarder le monde : j’ai toujours été attirée par les deux côtés, autant par la nature que par l’humain, autant par les corps que par les paysages. Dans ma famille, la forêt occupe une place très forte. Mes deux grands-pères avaient chacun un rapport singulier aux arbres, mais tous les deux très présents. Ils m’ont transmis cette attention presque instinctive à la singularité de chaque tronc, et c’est quelque chose qui m’accompagne encore aujourd’hui. Parmi les installations importantes dans mon travail, il y a Le Feu de Forêt. Cette pièce est née d’une empreinte réalisée sur une vingtaine d’arbres dans le Var en 2021.

J’ai également développé un travail de transferts photographiques autour de paysages en voie de disparition. Je pense notamment à la plage de l’Amélie, en Gironde, qui s’est effondrée pendant des années avant d’être ré-ensablée en 2024. La forêt tombait littéralement sur la plage. Ce rapport au paysage en train de disparaître, à la transformation, est devenu un moteur pour moi. Ces deux expériences ont été décisives parce qu’elles m’ont fait comprendre que mon travail ne portait pas seulement sur les traces du passé, mais aussi sur ce qui est en train de disparaître maintenant, sous nos yeux. Elles ont ancré ma pratique dans une temporalité beaucoup plus vivante, plus urgente. Un autre axe de mon travail est né presque par accident. J’ai toujours photographié mon entourage. C’est un héritage de mes parents, qui ont été des amoureux de l’argentique. Et il y a quelques années, en regardant toutes ces images accumulées, j’ai remarqué quelque chose : une forme d’absence. Les personnes étaient là, mais pas entièrement présentes. C’est ce qui a fait naître mes premières séries autour du corps et de l’intime. À partir de photographies de proches, j’interviens directement sur l’image : je maroufle, et avec le dessin et la peinture, je viens faire disparaître et apparaître certaines zones pour faire ressortir d’autres détails. J’efface autant que je révèle. Je rends anonymes des fragments de corps pour réécrire une autre forme de récit, une mutation du souvenir. Ces deux axes s’articulent finalement autour d’une même question : comment le réel se transforme-t-il en souvenir ? Comment réécrit-on ce qui disparaît, qu’il s’agisse d’un arbre, d’une plage ou d’un visage familier ? Mon travail navigue dans cet espace-là : un lieu où le monde extérieur et l’intime se répondent, se reflètent et se recomposent.

œuvre art contemporain par Anna L'Hospital pour le magazine Opale Art
© Anna L’Hospital

 

Vous travaillez des techniques variées : frottage, transfert, moulage, bas-relief, papier kraft… Comment ces gestes se sont-ils imposés dans votre vocabulaire plastique?

Je crois que ces techniques se sont imposées assez naturellement, presque inconsciemment. Travailler sur la mémoire implique, pour moi, de travailler sur quelque chose qui bouge en permanence. Un souvenir n’est jamais fixe : il se transforme, il s’efface, il revient autrement. Et cette idée de mouvement, de glissement d’un état à l’autre, est vraiment au cœur de mon vocabulaire plastique. Ma formation mêlait le dessin et la sculpture, et ça se ressent encore aujourd’hui. J’ai toujours été attirée par des matériaux fragiles : le papier kraft, le textile, les papiers marouflés… Des supports précaires, qui peuvent s’abîmer, se froisser. Ils me permettent d’être dans une forme de délicatesse mais aussi dans une physicalité très directe. Chaque technique correspond, en réalité, à un état du souvenir.

 

D’abord en noir et blanc, vous avez ensuite intégré du volume puis de la couleur à vos œuvres. Pouvez-vous nous en dire plus? L’expérimentation tient-elle une place importante dans votre travail?

Au début, mes empreintes étaient entièrement en noir et blanc. Je travaillais avec des matériaux simples comme du papier marouflé, que je venais appliquer sur le mobilier de mes grands-parents. Avec le pastel, je récupérais les motifs, les creux, la matière du bois. Puis je détachais cette sorte de peau, comme une mue, que je découpais ensuite un peu à l’image d’un patron de couture. Il y avait déjà du volume, mais à cette époque-là, je ne recomposais pas encore les formes d’origine. La recomposition est arrivée plus tard, avec les arbres. J’ai commencé à assembler des fragments, des morceaux de branches, des éléments de cagettes. Je créais des formes molles, déformées. E

nsuite, il y a eu la forêt, puis des éléments architecturaux plus affirmés : le puits de Jossigny, la Croix des Pieds du Diable dans mon village natal. J’ai continué à jouer avec cette tension entre un élément reconnaissable et une forme qui se dérobe. La couleur est arrivée plus tard, presque comme une nécessité. Elle teinte le souvenir, au sens propre comme au figuré. Elle me permet de dire si un souvenir est vif, doux, douloureux, lumineux. C’est une manière d’assumer que la mémoire n’est pas neutre : elle est affective, subjective, mouvante. L’expérimentation tient une place essentielle dans mon travail. Pendant longtemps, mes pièces ont été très instinctives : je faisais les choses avant de vraiment les comprendre. Les techniques sont souvent arrivées par tentatives, parfois par échecs. C’est au moment où plusieurs techniques se rencontrent que quelque chose s’ouvre.

œuvre par Anna L'Hospital Opale Art
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Y a-t-il des artistes ou des mouvements artistiques qui ont influencé votre travail ou votre parcours?

Oui, il y a des influences qui m’accompagnent depuis longtemps, mais elles viennent autant de la littérature que des arts visuels. Très tôt, j’ai été fascinée par des auteurs qui prenaient le quotidien comme matière première, qui savaient transformer des détails apparemment insignifiants en quelque chose de profondément sensible. Cette façon de regarder le banal, de lui donner une densité, une existence, m’a beaucoup marquée. Je pense notamment à des écrivains comme Balzac et La Comédie humaine, Maupassant ou Les Caractères de La Bruyère, qui ont cette capacité à saisir l’intime, à décrire la texture d’une vie ordinaire et à en garder la trace pour les générations futures. Ce rapport au détail, à l’infime, m’a toujours portée : c’est une manière de dire que rien n’est trop petit pour être transmis. Et puis il y a des artistes plus proches de moi dans le temps, comme Giuseppe Penone. Son lien aux arbres, son attention aux empreintes laissées par le vivant… Tout cela rejoint directement des questions qui me traversent. Il y a chez lui une forme de proximité avec le réel, un respect des arbres, qui fait écho à ma propre recherche.

œuvre art contemporain par Anna L'Hospital pour le magazine Opale Art
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Vous avez exposé dans des lieux chargés d’histoire. Qu’est-ce que le dialogue avec un lieu active dans votre processus de création?

Le dialogue avec un lieu est vraiment central dans mon travail. Mes deux premières expositions personnelles se sont d’ailleurs déroulées dans des châteaux : d’abord au château d’Asnières-sur-Seine en 2021, puis au château de Jossigny, où j’avais été invitée par le Centre des Monuments Nationaux en 2022. Et dans les deux cas, le lieu n’était pas juste un décor : il influençait directement la manière dont j’allais créer. Dans certaines séries, ma matière première est intime, issue des photographies prises de proches, des paysages de ma région natale, des éléments que je porte en moi depuis longtemps. Mais il y a aussi des moments où ce sont les lieux eux-mêmes qui déclenchent quelque chose. Quand je suis invitée en résidence ou dans un espace chargé d’histoire, j’ai besoin d’un temps d’imprégnation. À Asnières comme à Jossigny, c’était presque comme entrer en conversation avec les murs et les objets. Le lieu vient activer une mémoire qui n’est pas la mienne, mais qui résonne avec mes propres questions. C’est la même chose dans des environnements plus vastes. Plus récemment, sur l’île de La Réunion, j’ai été frappée par une forêt de bambous. Ce genre de rencontre peut surgir à n’importe quel moment : un paysage, une architecture, une matière… et brusquement, quelque chose s’allume.

Vous avez postulé à notre appel aux artistes. Pouvez-vous nous dire ce que vous pensez d’Opale Art, et des difficultés que vous rencontrez en tant qu’artiste contemporaine?

Je trouve que la vocation d’Opale Art est vraiment essentielle. Accompagner les artistes, rendre l’art contemporain plus accessible, mettre en avant des pratiques émergentes… Ce sont des initiatives qui comptent énormément, surtout dans un milieu où l’on peut se sentir vite isolé. En tant qu’artiste contemporaine, l’une des plus grandes difficultés, c’est de comprendre où notre travail se situe. De trouver les bons partenaires, les bons interlocuteurs, ceux qui vont vraiment saisir ce que l’on fait et nous accompagner de manière juste. L’écosystème artistique est à la fois très petit et très vaste : on peut facilement se perdre. Identifier les personnes qui seront des ancrages, des soutiens, demande du temps, de la patience et souvent un peu de tâtonnement. Il y a aussi la question du rythme. On a tendance à croire qu’il faut être dans une production constante, alors que beaucoup d’artistes fonctionnent de manière cyclique.

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