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photographie de l'artiste Eiji Ohashi
© Eiji Ohashi

Votre enfance à Hokkaidō a-t-elle laissé une empreinte sur votre regard de photographe?

Absolument, je suis né et j’ai grandi à Wakkanai, la ville la plus au nord du Japon, et je pense que cela a profondément influencé mon travail actuel. Parmi mes souvenirs d’enfance, j’ai particulièrement été marqué par de grandes tempêtes de neige. Dans ces moments, la nuit, sous les lampadaires, le paysage devenait étonnamment lumineux et beau. La neige déformait le paysage familier pour le transformer en une tout autre scène.

photographie de l'artiste Eiji Ohashi
© Eiji Ohashi

Votre série «Roadside Lights» est connue dans le monde entier, Que représentent ces machines dans le paysage japonais?

Vous savez, la présence de distributeurs automatiques placés librement le long des routes, dans le paysage, est un phénomène typiquement japonais. Je crois qu’on ne retrouve presque nulle part ailleurs un tel paysage. Selon moi, cela reflète parfaitement à la fois la sécurité qui caractérise ce pays, et un tempérament national privilégiant la commodité plutôt que l’harmonie du paysage urbain.

Et en ce qui concerne les distributeurs en particulier, je vous dirai qu’il existe au Japon une légende appelée Kasa Jizō. Elle évoque un vieux couple pauvre, mais au cœur pur, qui couvre de chapeaux de paille les statues de pierre au bord de la route, et reçoit ensuite leur gratitude en retour. Pour moi, les distributeurs automatiques ressemblent à ces statues. Ils incarnent cette culture japonaise de la bienveillance et du service aux autres.

 

Vous avez déclaré espérer que ces images puissent se transformer en abstraction dans le regard du spectateur. Pourriez-vous nous en dire davantage?

À vrai dire, j’espère vraiment que les spectateurs associent mes œuvres à leurs propres souvenirs et expériences pour en créer de nouvelles significations. En ce sens, je suppose que mes photographies peuvent être vues comme des déclencheurs du phénomène de Proust, éveillant des réminiscences personnelles.

Votre démarche comporte également une dimension documentaire, quelle place le photographe occupe-t-il aujourd’hui dans la société en tant que témoin?

C’est vrai, j’ai beaucoup voyagé au Tibet et dans l’ouest de la Chine pour photographier les habitants et les paysages. À l’époque, je considérais mes images comme des documents, des preuves. Dans ma série «Prisoners’ Road», mon travail traitait de la construction des routes par les prisonniers à l’époque Meiji, en Hokkaidō. À cette époque, la colonisation de l’île débutait, et de nombreux prisonniers sont morts sur les chantiers, utilisés pour réduire les coûts. Cet aspect de l’histoire, souvent oublié, m’a profondément marqué. Réaliser que ces prisonniers ont bâti les fondations de notre territoire m’a amené à réfléchir à notre identité de descendants de pionniers.

Depuis «Roadside Lights», je vois mes œuvres comme des matériaux que le spectateur relie à sa propre mémoire pour générer une nouvelle valeur. Comme le disait Marcel Duchamp : «Ce sont les spectateurs qui font les tableaux.» Mais «Prisoners’ Road» et «Roadside Lights» partagent pour moi une même réflexion sur la mémoire et les motivations profondes de la création.

photographie de l'artiste Eiji Ohashi
© Eiji Ohashi

Comment avez-vous perçu l’accueil de votre travail par le public français?

Absolument ! J’ai présenté ma première exposition personnelle à Paris en 2017, et j’ai été impressionné par la haute culture artistique du public français. Le Japon est un grand pays de photographie, mais la capacité d’analyse critique y est plus faible qu’en France. J’ai été très touché par un jeune visiteur me disant : «Ce tirage coûte plus qu’un mois de mon salaire, mais je l’aime, alors je l’achète.»

 

Vous avez récemment publié «Roadside Lights Seasons : Winter», dans une édition inspirée de la reliure traditionnelle japonaise. Pouvez-vous nous en parler?

Bien sûr. Mon nouveau livre rassemble des œuvres prises entre 2020 et 2025. Cela fait dix-sept ans que j’ai commencé ce projet, et ce recueil condense toutes mes expériences et mes pensées. Techniquement, photographier sous la neige est très exigeant pour l’appareil, mais j’ai appris à en tirer les meilleures performances possibles.

photographie de l'artiste Eiji Ohashi
© Eiji Ohashi

 

Avant de conclure, pourriez-vous nous dire quelques mots sur Opale Art et notre démarche pour l’art contemporain? Et pourriez-vous conseiller à nos lecteurs un photographe dont vous admirez le travail?

Aujourd’hui, chacun peut accéder à une masse d’informations en temps réel, mais souvent sans pouvoir les organiser. Dans ce contexte, il me semble essentiel qu’un média comme Opale Art existe pour transmettre des informations pertinentes sur l’art, choisies avec discernement. Et pour répondre à votre question, le photographe que j’admire le plus est Stephen Shore. Il a su transformer les paysages ordinaires du quotidien en scènes extraordinaires. Je vous encourage à le découvrir.

 

Nous vous remercions vivement de nous avoir accordé cet entretien. Pour conclure, pourriez-vous nous parler de vos projets en cours ou à venir?

Merci ! Pour l’avenir, je souhaite poursuivre mon projet «Roadside Lights», car on dit qu’au Japon, les distributeurs automatiques de rue vont bientôt disparaître. Au-delà de leur dimension documentaire, ils incarnent une culture japonaise singulière que je veux continuer à explorer.

Magazine d'art contemporain
Edition hiver 2026 d’Opale Art Magazine Contemporain, avec l’artiste Eiji Ohashi en couverture et en interview, dans le cadre d’un grand dossier spécial de 20 pages sur le paysage dans l’art contemporain japonais.

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