© Louise Bourgeois – Photo Zakhar Vozhdaienko
Dix mètres de hauteur. Neuf mètres d’envergure. Une araignée en acier inoxydable, bronze et marbre, dont les huit pattes fines s’élancent presque à la verticale avant de rejoindre le corps de l’animal. Sous l’abdomen, une poche grillagée contient vingt-six œufs en marbre. L’œuvre s’appelle Maman.
Louise Bourgeois la crée en 1999 pour la première commission inaugurale de la Tate Modern de Londres, ce vaste Turbine Hall d’une ancienne centrale électrique qui venait d’être transformé en espace d’exposition. Maman est la première œuvre à accueillir les visiteurs à l’ouverture de la Tate Modern en 2000. Elle ne quittera plus le musée que pour voyager — Bilbao, Ottawa, Tokyo, Séoul, Athènes — avant d’y revenir. Partout où elle s’installe, elle produit le même effet : l’arrêt. Le silence d’abord, puis l’interrogation.
Pourquoi une araignée ?
Louise Bourgeois explique elle-même le sens de l’œuvre : « L’araignée est une ode à ma mère. Elle était ma meilleure amie. Comme une araignée, ma mère était une tisserande. Ma famille était dans le métier de la restauration de tapisserie et ma mère avait la charge de l’atelier. Comme les araignées, ma mère était très intelligente. Les araignées sont des présences amicales qui dévorent les moustiques. Nous savons que les moustiques propagent les maladies et sont donc indésirables. Par conséquent, les araignées sont bénéfiques et protectrices, comme ma mère. »
Sa mère, Joséphine Bourgeois, réparait des tapisseries dans l’atelier de restauration textile de son mari à Paris, et l’artiste, enfant, la regardait travailler. Le fil, le geste de tisser, la patience du travail répété : tout cela se retrouve dans les pattes de l’araignée, dans l’idée même de construire quelque chose de résistant à partir de rien.
La mère de Louise Bourgeois meurt alors que celle-ci n’a que 21 ans. Cette perte traverse toute l’œuvre de l’artiste, et Maman en est peut-être l’expression la plus directe, la plus monumentale.
© Louise Bourgeois — Photo Max Subha
Une ambivalence assumée
Pour Louise Bourgeois, l’araignée est une figure maternelle à la fois castratrice et protectrice, une figure ambivalente. C’est l’une des forces de l’œuvre : elle ne propose pas une image simple, idéalisée, rassurante de la mère. Elle choisit au contraire une créature qui provoque la peur chez certains, tout en en faisant un symbole de soin et de protection. Une araignée géante et une mère bien-aimée, un contraste réuni dans une lutte sans fin entre une répulsion primale et une attirance instinctive.
Les visiteurs peuvent circuler entre les pattes de la sculpture, se placer sous elle, lever les yeux vers son abdomen et ses œufs de marbre. Cette possibilité physique n’est pas anodine : elle reproduit quelque chose de l’expérience de l’enfance, ce fait d’être sous la protection d’un corps plus grand que soi, à la fois abri et puissance inconnue.
© Louise Bourgeois — Détail de l’œuvre — Photo Min Zhou
Une reconnaissance tardive
La reconnaissance de Louise Bourgeois est venue sur le tard : elle avait plus de 70 ans en 1982 lorsque le MoMA lui offre sa première rétrospective, alors la première consacrée à une artiste féminine dans l’histoire du musée. Née en France en 1911 et vivant à New York depuis 1938, Louise Bourgeois traverse divers mouvements artistiques — surréalisme, expressionnisme abstrait, minimalisme — sans jamais s’y laisser enfermer, développant un langage personnel qui rejoint les pratiques les plus contemporaines et exerce une grande influence sur de nombreux artistes.
En 1999, l’année même où elle crée Maman, elle reçoit le Lion d’or de la Biennale de Venise pour l’ensemble de son œuvre. En 2007-2008, la Tate Modern de Londres et le Centre Pompidou co-organisent une rétrospective itinérante qui voyage ensuite au Guggenheim de New York, au Museum of Contemporary Art de Los Angeles et à l’Hirshhorn Museum de Washington.
C’est donc près d’un siècle de création qui est enfin reconnu, à ses 70 ans. Ce paradoxe dit quelque chose sur les conditions de la visibilité artistique, et sur les œuvres qui n’entrent dans l’histoire qu’avec le temps long. Souvent à l’époque, et peut être encore maintenant parfois, le destin rendu invisible de nombreuses femmes, qu’elles soient artistes, scientifiques ou écrivaines.
Portrait de Louise Bourgeois © Oliver Mark
Une sculpture devenue mondiale
Maman existe en plusieurs exemplaires — une version originale en acier inoxydable, et six fontes ultérieures en bronze. Le Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa acquiert l’une d’elles en 2005 pour 3,2 millions de dollars, un prix alors jugé excessif par certains critiques car il représentait le tiers du budget annuel du musée. Elle est rapidement devenue l’œuvre iconique de l’institution et l’un des points focaux du tourisme à Ottawa. Une autre version fait partie des collections permanentes du Guggenheim Bilbao, installée en extérieur face au fleuve Nervion.


