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Maurizio Galante & Tal Lancman : Haute Couture, Design, Art — une exposition entre deux musées à Calais
Photos © Jean-Michel Voge et Maurizio Galante

Un duo singulier à la croisée des disciplines

Maurizio Galante est couturier. Tal Lancman est prescripteur de tendances, designer, commissaire d’expositions. Ensemble, depuis 2003, ils ont construit une œuvre qui déborde de toutes les cases : vêtements de haute couture, objets de design, sculptures, installations, photographies. Ce n’est pas de la pluridisciplinarité pour le principe, c’est une pensée cohérente qui traverse les médiums sans se laisser enfermer par aucun d’entre eux.

La Cité de la Dentelle et de la Mode et le musée des Beaux-Arts de Calais leur consacrent conjointement une exposition d’envergure, du 13 juin 2026 au 3 janvier 2027. Environ cent soixante pièces — robes, meubles, objets, sculptures, photographies et installations — se déploient dans les deux musées, chacun accueillant une facette distincte de cette œuvre foisonnante.

L’exposition a reçu le label « Exposition d’Intérêt National » attribué par le ministère de la Culture, qui reconnaît par cette distinction les expositions remarquables par leur ambition et leur capacité à toucher un large public.

Le commissariat est assuré par Lydia Kamitsis, historienne de la mode, ancienne directrice de recherche à la Sorbonne et curatrice indépendante depuis 2003.

la Cité de la dentelle et de la mode et le musée des Beaux-Arts de Calais accueillent conjointement une exposition consacrée au duo créatif Maurizio Galante et Tal Lancman
Maurizio Galante & Tal Lancman. © Azzurra Primavera

Maurizio Galante : la couture comme architecture du vivant

Formé à l’architecture puis au vêtement à l’Académie de la mode et du costume de Rome, Maurizio Galante s’installe à Paris en 1996 et y fonde sa maison de couture. Depuis 2008, il présente ses collections en tant que membre officiel de la Chambre Syndicale de la Haute Couture. Ses créations sont aujourd’hui conservées dans les collections permanentes du Victoria & Albert Museum de Londres, du musée Galliera, du Musée des Arts décoratifs de Paris, du Kyoto Costume Institute, du MoMA à New York et du MUDAM au Luxembourg. En 2008, il est nommé chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres par le ministère de la Culture.

Ce qui caractérise son travail, c’est une façon de traiter le vêtement comme une forme vivante : en mouvement, habitée, capable de bruissement et de surprise. Les matériaux qu’il emploie — organza, plumes, perles de verre, rubans, paille tressée — sont choisis pour leur capacité à capter la lumière, à se déplacer avec le corps, à transformer la silhouette en quelque chose qui tient autant de la sculpture que du vêtement. Le tissu n’est jamais neutre : il est moteur.

Le Boléro Drago en est une illustration parfaite. Créé en 1992, sa structure en triangles d’organza s’inspire de la crête d’un dragon. Zaha Hadid, qui en possédait un exemplaire, y voyait une architecture souple. La pièce a traversé toute la carrière de Galante, générant des variations — le manteau d’hiver 2008 en organza blanc, véritable sculpture bruissante, ou l’assise Tatodrago (2002), qui applique le même principe formel à un objet utilitaire. Un motif, une logique constructive, déclinés sur vingt ans à travers des médiums radicalement différents.

la Cité de la dentelle et de la mode et le musée des Beaux-Arts de Calais accueillent conjointement une exposition consacrée au duo créatif Maurizio Galante et Tal Lancman
Maurizio Galante — Haute Couture. Boléro Drago en organza de soie, 1994. © Kimberly Holcomb
Maurizio Galante — Haute Couture. Top à lacets de laine tricotée, 1998. © Maurizio Galante

Tal Lancman : l’art de regarder autrement

Tal Lancman a été rédacteur pendant dix-sept ans pour le magazine View Textile, principale publication professionnelle internationale de tendances en matière de couleur, de textile et de mode. Ce parcours lui a forgé un regard transversal, capable de lire une époque à travers ses matières, ses formes et ses usages. Dans les séries qu’il a développées — Interware et The Art of Living — il explore la porosité entre le design, la mode, l’architecture et les arts plastiques.

Sa contribution à l’œuvre commune avec Galante est moins spectaculaire mais tout aussi déterminante : c’est lui qui, souvent, oriente la pensée vers d’autres territoires, qui introduit la dimension du design d’objet, de la réflexion conceptuelle sur l’usage. Il a collaboré avec des entreprises comme Hermès, Baccarat, Baleri, Shiseido Japan, L’Oréal Paris ou Chopard — autant d’univers qui exigent une compréhension fine du désir et de la matière. En 2025, il est nommé à son tour chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.

À Calais, il présente également un travail personnel : vingt et un portraits photographiques de tulipes perroquets, développés sur une quinzaine d’années. Ces fleurs aux couleurs vives et aux formes dentelées, qu’il cultive, étudie et photographie, sont présentées sous une double forme — photographies et vidéos. Certaines images sont rehaussées de peinture acrylique, ajoutant une couche de présence à ce qui relève déjà du portrait au sens fort du terme. C’est un projet de longue patience, ancré dans l’observation minutieuse du cycle végétal, du bourgeon à la fleur momifiée.

la Cité de la dentelle et de la mode et le musée des Beaux-Arts de Calais accueillent conjointement une exposition consacrée au duo créatif Maurizio Galante et Tal Lancman
Tal Lancman. Parrot tulip bud 12, photographie rehaussée de peinture acrylique, 2024. © Tal Lancman
la Cité de la dentelle et de la mode et le musée des Beaux-Arts de Calais accueillent conjointement une exposition consacrée au duo créatif Maurizio Galante et Tal Lancman
Tal Lancman. Parrot tulip bud 17, photographie rehaussée de peinture acrylique, 2024. © Tal Lancman

Des objets pensés pour créer des conversations

La notion de conversation piece est au cœur de la démarche du duo. L’expression, empruntée à l’histoire de l’art, désigne à l’origine un genre pictural anglais du XVIIIe siècle représentant des groupes de personnages dans un cadre intime, engagés dans une activité commune. Galante et Lancman s’en emparent pour qualifier leurs propres créations : des objets qui ne se contentent pas d’être beaux ou fonctionnels, mais qui provoquent une réaction, une question, un échange.

La table Flirt (2007), en métal perforé brodé à la main de lacets en silicone, en est un exemple parlant. Son nom dit tout du scénario qu’elle met en scène : un dîner, deux inconnus face à face, et sous la nappe absente, une chorégraphie silencieuse de pieds qui s’effleurent. La pluie de fils qui tombe entre la table et la chaise déplace l’attention vers ce qui se passe en dessous — là où rien n’est censé être visible. La table compte 2 964 trous et 2 223 mètres de lacets ; la chaise, 364 trous et 255 mètres. Ce niveau de précision dans l’exécution n’est pas anecdotique : il est la condition de la poésie.

Les poufs cactus (Tatino cactus, éd. Cerruti Baleri Italia, 2010) relèvent de la même logique, avec une dimension supplémentaire d’humour. Commandés à l’origine pour l’espace d’accueil de l’école de la Chambre syndicale de la couture, où des étudiants attendent leurs entretiens d’admission, ils jouent sur l’appréhension physique : s’asseoir sur un cactus. La menace est là, inscrite dans la forme. Et puis le corps s’y pose, et découvre une douceur inattendue. L’objet a fait son travail : il a transformé une peur en expérience.

la Cité de la dentelle et de la mode et le musée des Beaux-Arts de Calais accueillent conjointement une exposition consacrée au duo créatif Maurizio Galante et Tal Lancman
Maurizio Galante & Tal Lancman. Table et chaise Flirt, métal perforé brodé à la main de lacets en silicone, 2007. © Ezio Manciucca

La nature comme matière première

Le monde animal et végétal traverse toute l’œuvre du duo. À la Cité de la dentelle et de la mode, l’exposition s’ouvre sur le Tigre nuage, une installation spectaculaire composée de 2 500 feuilles de tulle découpées à la main et assemblées par des perles, reproduisant la silhouette d’un tigre en taille réelle. Créée en 2009 à l’invitation de la cristallerie Baccarat pour le festival Designer’s Days à Paris, la sculpture est ici accompagnée des lampes Altaïca tigris en forme de crâne de tigre à l’échelle 1/1, et d’un pouf imprimé au même motif. L’ensemble rappelle sans détour la menace qui pèse sur les grands félins.

Au musée des Beaux-Arts, la série des oiseaux brodés occupe une place centrale. Il s’agit de figurines en porcelaine ou céramique de la première moitié du XXe siècle, chinées par le duo, entièrement recouvertes de plumes découpées dans de l’organza de soie et de perles de verre. Chaque pièce mobilise entre 300 et 350 heures de travail. La porcelaine originale est dissimulée sous les plumes — comme une strate silencieuse, un geste premier recouvert d’un geste second. L’organza, tissu si léger qu’il capte la lumière et se patine avec le temps, dialogue avec la masse immuable de la céramique. La beauté de ces oiseaux vient précisément de cette tension.

La même attention à la nature anime le papier peint Akhtar, édité par Pierre Frey en 2019. Son nom, emprunté au persan, signifie « constellation ». Son motif, baptisé Italic lace, puise dans le patrimoine de la dentelle florentine de la Renaissance et réinterprète le reticello, une technique de proto-dentelle apparue au XVIe siècle, caractérisée par ses réseaux de fils entrelacés formant des motifs ajourés. En transposant cette technique sur un papier peint, le duo opère une métamorphose : la fragilité du textile se mue en motif graphique durable. Le même motif a depuis été décliné sur l’art de la table du bateau-restaurant Ducasse sur Seine (2018) et sur des sets de table en acier découpé édités par Driade en 2015.

la Cité de la dentelle et de la mode et le musée des Beaux-Arts de Calais accueillent conjointement une exposition consacrée au duo créatif Maurizio Galante et Tal Lancman
Photo de l’exposition à Calais © Stéphane Ribeiro Da Ascencao — Calais XXL

L’artisanat transfiguré

Ce qui unit les pièces du duo, c’est une attention portée au geste artisanal, pas comme fin en soi mais comme point de départ d’une métamorphose. Les matériaux parfois modestes — la paille, le tulle, ou organza — sont travaillés avec une virtuosité qui en révèle des qualités insoupçonnées. Les parures de tête en paille tressée (Resplendor, 2019) ont la majesté de couronnes. Les figurines recouvertes de plumes d’organza ressemblent à des sculptures naturelles.

Le vase en céramique dorée brodé de fil de laiton (2023) illustre bien cette logique. Réalisé en collaboration avec un artisan de Montelupo — centre historique de la céramique italienne —, le vase est monté, ses parois découpées et ajourées avant cuisson par les artistes eux-mêmes, puis doré à l’or fin. Une couture au fil de laiton, réalisée à la main dans leur atelier à Nyoiseau (Pays de la Loire), vient ensuite suturer la surface. Le geste renvoie aux tombaroli, ces pilleurs de tombes étrusques qui recollaient les poteries brisées pour la revente — une pratique ancienne que le duo réinterprète avec précision et sans nostalgie.

Le défilé de robes miniatures présenté à la Fondation Cartier à Paris et à Pitti Imagine à Florence en 2004 relève du même esprit. La collection haute couture de cette année-là y était reproduite à l’échelle 1/5, chaque poupée manipulée par deux acteurs, les tissus japonais et perles de rivière exécutés avec le même soin que pour les pièces en taille réelle. La miniature n’était pas une simplification — elle était une forme d’intensification. Plus petite, plus proche, elle exige du spectateur une autre qualité d’attention.

Maurizio Galante & Tal Lancman. Embroidered vase, céramique dorée et cousue de fil de laiton, 2023 © Tal Lancman.

Deux musées, deux atmosphères

La Cité de la dentelle et de la mode accueille la partie la plus spectaculaire de l’exposition. Dans un espace habillé de noir, soixante vêtements de haute couture et autant d’objets de design dialoguent dans des séquences autonomes, chaque vitrine organisée autour d’un thème, d’un motif ou d’une couleur. L’entrée est occupée par le Tigre nuage. La sculpture Wave 11 (2022), composée de deux cents feuilles de cuivre et de laiton oxydées et ajourées à la façon d’une dentelle, fait le lien avec le savoir-faire historique du lieu. Une robe longue de 2002, en rubans d’organza et perles de verre, est présentée à plat sur un mur comme un tableau abstrait.

la Cité de la dentelle et de la mode et le musée des Beaux-Arts de Calais accueillent conjointement une exposition consacrée au duo créatif Maurizio Galante et Tal Lancman
Photo de l’exposition à Calais © Stéphane Ribeiro Da Ascencao — Calais XXL

Le musée des Beaux-Arts, lui, fonctionne comme une galerie d’art contemporain. Environnement très blanc, lumière directe. Les portraits photographiques de tulipes y sont présentés en grand format. Les oiseaux brodés y trouvent leur place. Des robes-tableaux à motif animalier sont épinglées sur les murs comme sur des planches d’entomologiste. Le pouf cactus surgit au détour d’une salle. L’ensemble est plus intime, plus contemplatif — un contrepoint au foisonnement de la Cité de la dentelle.

Devant le musée des Beaux-Arts, une installation paysagère conçue par le duo vient prolonger l’exposition au-delà des murs. Le catalogue, édité par les Éditions Liénart (160 pages, bilingue français-anglais, 28 €), avec un design graphique signé Jauneau Vallance, est lui-même pensé comme un objet à part entière : deux volets distincts, l’un documentant la pensée en mouvement et le chaos créatif de l’atelier, l’autre offrant une vision muséale des œuvres.

la Cité de la dentelle et de la mode et le musée des Beaux-Arts de Calais accueillent conjointement une exposition consacrée au duo créatif Maurizio Galante et Tal Lancman
Photo de l’exposition à Calais © Stéphane Ribeiro Da Ascencao — Calais XXL

Une programmation associée dense

Les deux musées ont construit une programmation culturelle étendue autour de l’exposition. Des visites transversales dans les deux lieux sont proposées les dimanches 19 juillet, 18 octobre et 22 novembre 2026. Des visites flash de trente minutes sont organisées du 1er juillet au 18 septembre, en semaine, sans réservation. Des visites nocturnes gratuites ont lieu le premier jeudi de chaque mois de septembre à décembre.

Parmi les événements, une rencontre avec les créateurs Maurizio Galante et Tal Lancman et la commissaire Lydia Kamitsis est programmée le jeudi 15 octobre 2026, à 14h30 pour les étudiants et professionnels de la mode, et à 18h pour le grand public, à la Cité de la dentelle et de la mode (entrée gratuite sur réservation). Des ateliers pour enfants (le Labo des enfants pour les 6-13 ans), des séances de yoga dans l’exposition, un atelier de philosophie sur le thème « La nature, cette dangereuse amie » (8 octobre, avec la philosophe Marie Debray) et un concours photographique ouvert à tous viennent compléter le programme.

En décembre, les élèves du Conservatoire du Calaisis investiront les deux musées pour une « conversation musicale » avec les œuvres, les 12 et 13 décembre — entrée gratuite dans les deux musées ce week-end.

la Cité de la dentelle et de la mode et le musée des Beaux-Arts de Calais accueillent conjointement une exposition consacrée au duo créatif Maurizio Galante et Tal Lancman
Détail de « Barn Owl » porcelaine, organza de soie brodée de perles de verre, 2017 © Jean-Michel Voge

Informations pratiques

Cité de la dentelle et de la mode
135 quai du Commerce — 62100 Calais
Ouvert du mercredi au lundi de 10h à 18h (17h du 1er novembre au 31 mars). Fermé les 24, 25 et 31 décembre et le 1er janvier.
Tarifs : 7 € / 4 € (tarifs réduits et groupes à consulter sur le site).
www.cite-dentelle.fr

Musée des Beaux-Arts de Calais
25 rue Richelieu — 62100 Calais
Ouvert du mardi au vendredi de 9h30 à 18h, le week-end de 12h30 à 18h (jusqu’à 17h30 du 2 novembre au 31 mars). Fermé les jours fériés en basse saison et les 24 et 31 décembre.
Entrée gratuite.
www.mba.calais.fr

Pourquoi cet article par Opale Art ?

Chez Opale Art, nous sommes convaincus que la création contemporaine ne se laisse pas enfermer dans une seule discipline. L’œuvre de Maurizio Galante et Tal Lancman en est une démonstration particulièrement nette : elle circule librement entre la haute couture, le design d’objet, la sculpture et la photographie, sans jamais sacrifier l’exigence à la liberté.

Cette exposition, portée par deux institutions calaisienne de premier plan et labellisée Exposition d’Intérêt National par le ministère de la Culture, offre une occasion rare de voir réunis trente ans de travail en deux lieux complémentaires.  C’est exactement le type d’événement que nous souhaitons faire connaître : rigoureux, sensible, et ouvert.

Pour aller plus loin.

→ Pour en savoir plus sur Calais, redécouvrez notre dossier spécial « Calais, le musée à ciel ouvert », mais aussi notre guide pour un week-end d’art en Côte d’Opale, ou encore notre interview de Patricia Cunha qui décore les rues de la ville cet été pour une expérience inoubliable.

→ Cité de la dentelle et de la mode de Calais — cite-dentelle.fr

→ Musée des Beaux-Arts de Calais — mba.calais.fr

→ Le site officiel du duo d’artistes — galante-lancman.com

→ Et sans oublier le site de Calais XXL, office de tourisme riche d’informations et d’idées de découverte — calaisxxl.com