Moins de 4 élèves sur 10 en primaire ont bénéficié en 2025 d’une action d’éducation artistique et culturelle.
Photo © Anastacia Shureava
L’éducation artistique et culturelle à l’école : un droit garanti, une application insuffisante.
L’éducation artistique et culturelle — l’EAC dans le jargon institutionnel — est inscrite dans le code de l’éducation depuis 2013. Elle doit bénéficier à tous les élèves, tout au long de leur scolarité. Elle est même déclarée « politique prioritaire du gouvernement » depuis 2017. Sur le papier, le cadre est là. Les intentions sont bonnes. Les textes sont solides.
Mais la Cour des comptes, dans un rapport fouillé publié en 2025, dresse un constat autrement moins rassurant : un élève sur deux seulement a bénéficié d’au moins une action d’EAC lors de la dernière année scolaire observée. Et cette proportion tombe à moins de quatre élèves sur dix pour ceux du primaire — ceux-là même qu’on devrait toucher en premier.
Pour un droit inscrit dans la loi, c’est un écart difficile à ignorer.
L’art contemporain : le grand absent à l’école ?
Ce rapport ne porte pas spécifiquement sur l’art contemporain. Mais il éclaire une réalité que beaucoup d’acteurs du secteur ressentent sur le terrain — et qu’il faut formuler avec précision pour ne pas se tromper de cible.
Il ne s’agit pas ici de remettre en question le travail des professeurs d’arts plastiques, qui assurent chaque jour un enseignement précieux et souvent engagé. Ce que pointent les rapports, c’est autre chose : la quasi-absence, dans les parcours scolaires, de ce moment particulier où l’élève sort de la classe pour aller à la rencontre de l’art vivant. Visiter un centre d’art contemporain, assister à une performance, participer à un atelier animé par un artiste professionnel, voir des œuvres originales dans une galerie ou un FRAC — autant d’expériences qui ne se vivent pas dans un manuel, et qui construisent un rapport direct, sensible, irremplaçable à la création.
C’est ce lien vivant entre l’école et le monde de l’art contemporain qui fait défaut. Le rapport de la Cour des comptes note une « concentration sur certains domaines artistiques et culturels » dans les actions menées, sans que les élèves bénéficient d’une ouverture réellement diversifiée. Dans les faits, les dispositifs qui permettent de sortir des murs de l’école — sorties culturelles, ateliers avec des intervenants extérieurs, résidences d’artistes — restent trop rares, trop inégalement répartis, et, comme on le verra, de plus en plus menacés par les coupes budgétaires.
C’est précisément ce qui devrait nous interpeller. Si les élèves ne croisent jamais l’art contemporain en dehors d’un cours — s’ils n’ont jamais l’occasion de se confronter à une œuvre qui les dérange, les surprend ou les touche —, comment construire un public curieux, un regard ouvert, un rapport naturel à la création vivante ?
Si les enseignants d’art plastique sont souvent très impliqués, ils ne sauraient se substituer aux actions « hors les murs » de découverte de l’art in situ.
Photo © Vanessa Loring
EAC : des inégalités territoriales et sociales qui creusent les fractures culturelles.
Le rapport de la Cour des comptes ne se contente pas de constater un manque global. Il pointe des inégalités structurelles qui renforcent les fractures déjà existantes.
Les territoires ruraux sont les plus touchés. L’offre culturelle est nettement plus limitée en milieu rural voire périurbain, et dépend largement du volontarisme et des moyens des collectivités territoriales. Certains territoires sont qualifiés de « zones blanches » : des élèves qui grandissent dans ces zones peuvent traverser leur scolarité entière sans jamais entrer dans un centre d’art, une galerie, ou assister à une performance contemporaine.
Les inégalités sociales s’ajoutent aux inégalités géographiques. Au lycée, on observe un décrochage de quinze points entre les élèves des voies générale et technologique (79 % ont bénéficié d’une action d’EAC) et ceux de la voie professionnelle (64 %), où se concentrent les élèves issus des milieux les plus modestes. Autrement dit, les élèves qui ont le moins accès à l’art en dehors de l’école sont aussi ceux qui en bénéficient le moins à l’intérieur.
Pourquoi l’éducation artistique et culturelle peine-t-elle à se déployer dans les établissements scolaires ?
Pendant longtemps, on pouvait dire que le problème n’était pas budgétaire. En 2023, l’État consacrait 3,5 milliards d’euros à l’EAC, et les collectivités territoriales entre 520 et 650 millions supplémentaires. Mais ce n’est plus tout à fait vrai. Les coupes sont arrivées, et elles touchent directement les dispositifs artistiques en milieu scolaire — nous y reviendrons plus loin.
Il reste cependant également un blocage humain et organisationnel. L’EAC est ce que l’on appelle un « parcours éducatif non disciplinaire » : pas de professeur référent fixe, pas de programme obligatoire, pas d’horaire dédié dans l’emploi du temps. Dans les faits, ces parcours sont souvent perçus comme ayant un caractère plus ou moins facultatif, et leur déploiement repose entièrement sur les enseignants. Quand un professeur est personnellement sensible à l’art et dispose d’un réseau de partenaires culturels, ça marche. Quand ce n’est pas le cas — par manque de formation, d’intérêt, ou simplement de temps —, ça ne se fait pas.
La situation sur le terrain relève donc davantage de la volonté individuelle que d’un droit garanti à chaque élève.
Dans un contexte de budgets d’éducation artistique et culturelle en baisse, la découverte des arts visuels en sortie scolaire se rariefie. Et même lorsqu’elle existe, l’art contemporain y est souvent le parent pauvre.
Photo © Luchik
Le Pass Culture : une bonne intention, une mise en œuvre à revoir.
Depuis 2021, la part collective du Pass Culture a été déployée dans les établissements pour financer des sorties et interventions culturelles. Le dispositif est ambitieux : plus de 12 000 structures culturelles y sont référencées.
Mais il existe aussi des limites importantes. Le système référence plus de 12 000 acteurs sans capacité réelle de contrôle. La qualité des interventions n’est pas évaluée. La dépense n’est pas maîtrisée — le budget alloué en loi de finances a été sous-estimé de 58 % pour la dernière année scolaire observée. Et surtout, l’accès à l’art ne peut pas reposer uniquement sur un outil de financement, aussi bien doté soit-il, sans cadre pédagogique clair derrière.
Coupes budgétaires : la disparition des ateliers artistiques dans les collèges et lycées.
Même après le signal d’alarme publié par la Cour des comptes en 2025, une vague de suppressions concrètes s’est déroulée plus ou moins discrètement dans les établissements scolaires, à l’échelle nationale.
Le mécanisme est le même partout. Le budget du ministère de la Culture alloué à la démocratisation culturelle et à l’enseignement artistique a été amputé de 20 % au niveau national en 2025. En cascade, les DRAC — les antennes régionales du ministère — ont reçu l’ordre de réduire drastiquement leurs financements vers les écoles. Résultat : les ateliers de pratique artistique et les options facultatives (théâtre, danse, arts plastiques, cirque, cinéma) qui existaient dans de nombreux collèges et lycées ont perdu leur financement, souvent du jour au lendemain, sans concertation préalable avec les établissements ni les artistes concernés.
En Nouvelle-Aquitaine, c’est dès avril 2025 que la DRAC a informé les rectorats de Bordeaux, Poitiers et Limoges de la suppression du financement des options artistiques facultatives à la rentrée 2025-2026. Des artistes — metteurs en scène, danseurs, circassiens — qui intervenaient chaque semaine dans des lycées ont appris la nouvelle de façon informelle, par leurs contacts dans les établissements. Dans certaines académies, les rectorats ont choisi de compenser en prenant le relais financier, mais à des niveaux souvent bien insuffisants — parfois moins du quart des sommes précédemment engagées.
En Hauts-de-France, la DRAC a annoncé en juin 2025 qu’elle ne reconduirait pas les ateliers de pratique artistique en collèges et lycées, ni son soutien aux enseignements artistiques optionnels. Dans l’académie d’Amiens, ce sont 23 ateliers qui disparaissent en une seule rentrée. Dans l’Aisne : 9 collèges touchés. Dans la Somme : 9 collèges et un lycée. Un collectif d’enseignants, d’artistes et de parents d’élèves baptisé Sentinelles s’est mobilisé, organisant une manifestation devant la maison de la culture d’Amiens. Contactée, la DRAC a confirmé sa décision en invoquant « un calendrier budgétaire exceptionnel ». Une enseignante du collectif a résumé l’absurdité de la situation : à l’échelle d’une économie régionale, le financement de ces ateliers était dérisoire — environ 1 080 euros par établissement et par an. Pas grand-chose pour l’État. Énorme pour les élèves qui en bénéficiaient.
Ce mouvement ne concerne malheureusement pas que ces deux régions. C’est un phénomène national, qui touche les territoires les plus fragiles en priorité — précisément ceux où l’école est souvent la seule porte d’entrée vers l’art.
Rien ne remplace la découverte précoce de l’art « en face à face » pour construire l’intérêt de l’enfant et du futur citoyen.
Photo © Tania Cotoaga
Centres d’art, FRAC, associations culturelles : des partenaires scolaires fragilisés malgré une grande volonté.
Les centres d’art, les FRAC, les galeries, les associations culturelles sont des partenaires potentiels essentiels de l’EAC. Beaucoup d’entre eux investissent déjà ce champ avec sérieux, en développant des programmes de médiation, des résidences d’artistes en milieu scolaire, des interventions sur mesure. Mais ces initiatives restent fragiles, souvent mal financées, et très dépendantes des collectivités territoriales.
Or l’actualité sur ce point est alarmante. Le Baromètre de l’Observatoire des Politiques Culturelles révèle que près de la moitié des collectivités ont réduit leur budget culture entre 2024 et 2025 — contre seulement 15 % l’année précédente. Les régions sont les plus touchées. Certaines ont fait des coupes particulièrement brutales : les Pays de la Loire ont réduit leur budget culturel de 73 %, l’Île-de-France de 20 %. Ces baisses ont des effets directs et immédiats sur les structures culturelles qui interviennent en milieu scolaire.
Ce double mouvement — coupes nationales sur les DRAC, coupes régionales sur les structures partenaires — crée un effet ciseau particulièrement dévastateur pour l’EAC. D’un côté, l’État retire le financement des ateliers artistiques dans les établissements. De l’autre, les régions réduisent les subventions aux associations et compagnies qui pourraient prendre le relais. L’école ne peut pas tout. Mais quand les partenaires qui pourraient l’épauler voient leurs moyens se réduire au même moment que les budgets de l’État, le cercle se referme brutalement sur lui-même — et ce sont toujours les élèves des territoires les plus éloignés de l’offre culturelle qui en paient le prix.
Accès à l’art à l’école : quel avenir pour la sensibilité et l’esprit critique des élèves ?
Au fond, ces données posent une question simple, mais fondamentale : quelle place voulons-nous donner à l’art dans la formation des citoyens ?
L’art contemporain en particulier — souvent qualifié d’élitiste ou d’inaccessible — a tout à gagner d’une rencontre précoce, accompagnée, bienveillante avec les élèves. Pas pour former des collectionneurs ou des critiques, mais pour développer une sensibilité, un rapport au monde, une façon de regarder et de questionner. Ce sont précisément les compétences que la charte de l’EAC décrit comme essentielles : « développer la sensibilité, la créativité et l’esprit critique ».
Ces objectifs-là restent d’une actualité brûlante. Et leur réalisation, pour l’instant, est encore trop souvent une question de chance — de territoire, de classe sociale, ou d’enseignant rencontré.
Pourquoi cet article par Opale Art ?
Opale Art est une association et un magazine indépendant dont le manifeste affirme la conviction que l’art contemporain doit être accessible à tous — sans distinction de territoire, de milieu social ou de parcours.
C’est précisément pourquoi nous suivons de près la question de l’éducation artistique et culturelle. Ce qui se passe aujourd’hui dans les écoles nous concerne directement : ce sont les publics de demain, les regardeurs de demain, les amateurs et peut-être les artistes de demain qui sont en jeu. Quand un atelier disparaît dans un collège rural, c’est une porte qui se ferme sur une rencontre qui n’aura pas lieu.
Notre rôle n’est évidement pas de nous substituer aux politiques publiques. Mais nous pensons qu’informer, nommer les réalités et les rendre visibles fait partie de notre responsabilité en tant qu’association engagée pour l’art contemporain, les artistes et les amateurs d’art.
Pour aller plus loin.
Sur Opale Art
→ La place des femmes dans l’art contemporain — notre article complet
Sources et références
→ Cour des comptes — L’éducation artistique et culturelle au bénéfice des élèves de l’enseignement scolaire (février 2025)
→ Observatoire des Politiques Culturelles — Baromètre 2025 : budgets et choix culturels des collectivités territoriales
→ SNES-FSU académie d’Amiens — Alerte sur la suppression des ateliers artistiques en Hauts-de-France (juin 2025)
→ France 3 Hauts-de-France — « On se sent écrasés par cette décision » (17 juin 2025)
→ Franceinfo — « C’est d’une tristesse absolue » : suppression des options artistiques en Nouvelle-Aquitaine (19 avril 2025)
→ Syndeac — Contexte budgétaire : annonces et réalité des coupes (avril 2025)


