© Aurélie Dekeyser (ADEKA)
Formée à l’histoire de l’art à l’École du Louvre, Aurélie Dekeyser — connue sous le pseudonyme ADEKA — construit son regard au contact direct des œuvres, s’imprégnant d’un vaste répertoire de formes allant de l’art égyptien et mésopotamien à la peinture classique européenne, en passant par les traditions chinoise et islamique. D’abord attirée par le dessin, elle structure sa pratique auprès de plusieurs professeurs, dont le peintre Johan Larnouhet, qui marque durablement son exigence. La couleur s’impose progressivement, d’abord de manière ponctuelle, avant d’occuper une place centrale et structurante dans son œuvre. Pendant près de quinze ans, elle affine son geste et élabore un langage pictural personnel. Née à Croix (Nord), elle vit et travaille aujourd’hui à Paris.
Son travail est présenté régulièrement dans des lieux collectifs et galeries parisiens. Parallèlement à son activité plastique, Aurélie Dekeyser développe des collaborations avec le monde de l’édition ainsi qu’avec le cinéma et la télévision. Elle transmet également sa pratique lors de cours et de stages destinés à des publics variés.
La couleur comme langage autonome
Le travail d’Aurélie Dekeyser s’ancre dans un dialogue entre peinture classique et modernité. Attirée par le tournant du XXe siècle — ses compositions audacieuses, la simplification des formes et l’intensité expressive des couleurs —, elle développe une démarche qui commence souvent par l’élaboration de modèles sur tablette graphique. Cet outil lui permet d’expérimenter librement, de déconstruire l’image initiale et d’en proposer plusieurs variations. Les formes sont épurées, parfois recomposées ; les perspectives peuvent être modifiées ; les plans sont simplifiés ou fragmentés. La couleur, au cœur de sa recherche, n’est pas descriptive mais émotionnelle et structurante. Elle cite des références multiples — l’intensité chromatique de Matisse, la liberté lumineuse de David Hockney, le synthétisme de l’École de Pont-Aven, les contrastes silencieux d’Edward Hopper, la tension entre abstraction et construction des volumes chez Nicolas de Staël — non comme citations directes, mais comme présences diffuses qui orientent son regard.
Le rêve incarné dans la matière
Depuis deux ans, sa pratique a pris une dimension plus introspective. Aurélie Dekeyser choisit de mettre en scène des images issues de ses rêves — visions souvent fragmentaires, espaces étranges, lumières irréelles, associations inattendues. Elle ne cherche pas à illustrer fidèlement ces visions, mais à en restituer la sensation : une atmosphère, une tension, une couleur dominante, une impression persistante au réveil. Ses tableaux se situent ainsi à mi-chemin entre imaginaire et réalité. La fragmentation de l’espace devient un outil narratif, permettant de juxtaposer différents points de vue et de faire coexister plusieurs temporalités au sein d’une même image. La lumière, souvent inventée, structure l’émotion du tableau. Ces peintures n’imposent pas de récit ; elles ouvrent un champ de sensations, invitant à circuler entre reconnaissance et étrangeté, entre mémoire personnelle et imaginaire collectif.
01/06
Si vous deviez présenter votre art à un enfant…
J’imagine la peinture comme un jeu sérieux, proche de celui d’un enfant qui découvre le monde avec des couleurs et des formes. Mon travail commence par une observation très simple : une couleur n’existe jamais seule. Le blanc ne raconte pas la même histoire s’il se trouve près du jaune, du bleu ou du rouge. Chaque association crée une émotion et une vibration différentes. Je compose mes tableaux comme on assemble des morceaux d’un puzzle en cherchant l’équilibre juste entre les couleurs.
Pour construire mes images, je pense mes formes comme si elles étaient découpées aux ciseaux. Des silhouettes franches qui s’emboîtent et se répondent. Dans chacune d’elles, une couleur prend place et dialogue avec les autres. Cette manière de travailler me permet de retrouver une liberté première : celle que j’avais enfant lorsque j’utilisais des couleurs intenses et pures sans me demander si elles « allaient bien ensemble ». Aujourd’hui encore, j’ose juxtaposer des teintes fortes, parfois inattendues, pour retrouver cette énergie directe et sincère. Mes rêves occupent également une place essentielle dans mon processus créatif. Comme tout le monde, je rêve beaucoup. Mais plutôt que de laisser ces images disparaître au réveil, je choisis de les dessiner et de les peindre. Les rêves n’ont pas toujours de logique ni de sens clair ; ils sont faits de fragments, d’émotions, d’associations libres. À travers la peinture, je tente de leur donner une forme, une cohérence, une présence. Je compose avec ces éléments pour créer un univers visuel où l’imaginaire et la couleur se rejoignent. Mon art est ainsi une exploration permanente : celle de la couleur, de l’enfance retrouvée et du langage mystérieux des rêves. Un travail où la spontanéité rencontre la composition, et où chaque toile devient un espace de jeu, de mémoire et de sens, un espace où je peux inventer mes propres règles, organiser le monde à ma manière, déplacer les formes, transformer les proportions, faire coexister des couleurs que rien n’oblige à s’entendre.
02/06
Si vous deviez garder un moment décisif qui a influencé votre art ou votre choix de devenir artiste…
Parmi les moments qui ont profondément marqué mon parcours, j’en retiens deux. La première fois où j’ai découvert l’œuvre de Matisse au musée du Cateau-Cambrésis avec mes parents, je traversais une période de fragilité personnelle. Cette rencontre agit comme un choc esthétique et émotionnel. Face aux couleurs, aux formes et à la liberté de la peinture, quelque chose se réveille. L’art devient pour moi une nécessité intérieure.
Mais le véritable tournant se produit une quinzaine d’années après, lors d’une exposition consacrée à la couleur présentant les travaux de Joseph et Annie Albers, figures majeures du Bauhaus. Cette découverte est déterminante. Je suis frappée par la puissance des formes simplifiées, par l’intensité des couleurs et surtout par la manière dont celles-ci dialoguent entre elles. Les rapports chromatiques, les vibrations visuelles qu’ils produisent et les émotions qu’ils suscitent ouvrent soudain un champ de possibles entièrement nouveau. L’expérience est si forte que j’en sors profondément bouleversée. Je comprends alors que je ne pourrai plus peindre comme auparavant. À partir de ce moment, je décide de repenser radicalement ma pratique artistique. La couleur ne sera plus un simple élément décoratif ou un support secondaire : elle deviendra le cœur de ma recherche, un langage autonome capable de porter des sensations, des rythmes et des émotions. Ce choc esthétique, survenu dans une période de doute, s’est transformé en moteur d’évolution et a posé les fondations de l’artiste que je suis devenue.
03/06
Si vous ne deviez garder qu’une seule de vos œuvres…
S’il ne devait rester qu’une seule œuvre, je choisirais sans doute un tableau issu de mes rêves, que j’ai intitulé Le Lion de pierre. Cette peinture occupe une place particulière dans mon parcours, car elle représente pour moi un point d’équilibre entre imaginaire, composition et intensité visuelle. Le défi a été de réunir dans une seule composition cohérente des images complexes et fragmentées, une composition capable d’exister dans une même unité de lieu et de temps. Le Lion de pierre incarne précisément cette réussite : la rencontre entre plusieurs visions oniriques, rassemblées dans un espace pictural maîtrisé. Il marque un moment où mon langage artistique parvient à traduire fidèlement la richesse et l’étrangeté de mon univers intérieur.
Je trouve que l’impact visuel est immédiat quand on est face à l’œuvre. Le tableau ne cherche pas à séduire au premier regard. Il peut même troubler ou déranger, en particulier si on le compare à d’autres pièces plus accessibles dans mon travail. Cette tension est assumée. Pour moi, l’art n’a pas pour vocation première d’être décoratif ni de rester neutre. Il peut interroger, déstabiliser, susciter des réactions. Mais cette liberté n’exclut jamais l’exigence esthétique : chaque élément reste construit avec rigueur, dans une recherche d’équilibre et de justesse, héritée de ma formation en histoire de l’art et en peinture classique. Le Lion de pierre prolonge cet héritage tout en l’inscrivant dans une démarche personnelle contemporaine, nourrie de rêves et d’expériences intérieures.
© Aurélie Dekeyser (ADEKA)
04/06
Si votre art avait un super-pouvoir…
Si mon art avait un super-pouvoir, je souhaiterais qu’il ait la capacité de toucher le spectateur en plein cœur, de provoquer une émotion immédiate et profonde. Pour moi, la peinture trouve son sens le plus juste lorsqu’elle dépasse la simple contemplation pour devenir une expérience intime, sensible, mémorable. Cette idée prend racine dans un souvenir très précis. Plus jeune, face au Champ de blé de Vincent Van Gogh, je ressens une émotion si intense que j’en ai les larmes aux yeux. Une émotion physique, inattendue, qui me traverse sans que je puisse l’expliquer. Ce moment ne relève pas d’une analyse esthétique ni d’une admiration intellectuelle : il s’agit d’un choc intérieur, d’une rencontre directe entre une œuvre et une sensibilité. Aujourd’hui, Van Gogh n’est plus nécessairement le peintre auquel je me réfère le plus, mais la force de cette expérience demeure intacte dans ma mémoire.
C’est précisément cette puissance que je cherche à transmettre à travers mes propres tableaux. Créer des œuvres capables de provoquer une émotion authentique, durable, qui reste inscrite dans la mémoire de celui qui regarde. Un trouble, une résonance, une vibration intérieure qui dépasse les mots et les explications. Ce super-pouvoir imaginaire révèle une ambition profondément sincère : faire de la peinture un langage direct entre les êtres, un espace où l’émotion circule librement, sans filtre. Dans un monde souvent saturé d’images rapides et éphémères, j’aspire à créer des œuvres qui arrêtent le regard, qui touchent, qui marquent. Des œuvres qui, à leur manière, continuent d’agir longtemps après qu’on les a quittées.
05/06
Si vous pouviez rencontrer ou collaborer avec un artiste célèbre…
Si je pouvais collaborer avec un artiste, je me tournerais d’abord vers la littérature. J’aurais aimé travailler avec l’écrivain et poète Blaise Cendrars, dont l’écriture baroque et vibrante m’a profondément marquée, tout comme son goût du voyage, sa manière de traverser les paysages. J’imagine volontiers une collaboration où la peinture prolongerait les récits de l’écrivain — peindre ses aventures, accompagner ses traversées de la Hollande à l’Italie, mon pays de cœur.
Si la rencontre devait se faire avec le cinéma, mon choix se porterait sur David Lynch. Son univers m’a durablement impressionnée, notamment à travers Lost Highway, film qui explore la frontière incertaine entre rêve et réalité. J’y retrouve un territoire familier : cet entre-deux où les repères vacillent, où les espaces et les êtres se transforment sans jamais rompre totalement avec le réel. Cet imaginaire, à la fois onirique et concret, rejoint directement ma propre démarche artistique. Dans mes peintures, comme dans l’univers de Lynch, les images semblent émerger d’un rêve tout en conservant une présence tangible. Collaborer avec un tel cinéaste aurait permis de pousser plus loin cette exploration des zones intermédiaires, là où le réel se trouble et où l’imaginaire prend forme. À travers ces deux figures — l’écrivain voyageur et le cinéaste de l’étrange — se dessine une même aspiration : créer des ponts entre le récit, l’image et le rêve.
06/06
Si vous aviez rédigé cette interview, quelle question vous seriez-vous posée ?
Je choisirais sans hésiter une interrogation simple et essentielle : pourquoi peindre ? Pourquoi avoir choisi de devenir peintre ? Pour moi la peinture ne résulte pas d’une décision rationnelle ni d’un choix stratégique. Elle s’est imposée comme une évidence. Je me souviens très précisément de la première fois où j’ai tenu un pinceau : le doute a disparu. Devant la toile, j’ai éprouvé la certitude d’être à ma place.
J’ai compris peu à peu que l’image possède une force de transmission directe, différente de celle de la parole ou de l’écrit. La peinture n’explique pas, elle ne démontre pas ; elle agit autrement, elle ouvre des interprétations multiples. Ce langage visuel, autonome, permet de dire ce qui ne peut pas toujours se formuler avec des mots. J’ai reconnu dans la peinture le langage à travers lequel je pouvais m’exprimer avec le plus de justesse et de sincérité. Pour moi, la peinture est un moyen d’expression où le sens se construit autrement, dans la matière, la couleur et le regard.
© Aurélie Dekeyser (ADEKA)
Aurélie Dekeyser (ADEKA) est membre d’Opale Art et soutien donc la création contemporaine. Nous la remercions de sa confiance. Retrouvez nos autres portraits d’artistes en suivant ce lien. Et découvrez de nombreux artistes sur notre compte instagram.


