© Gerhard Human
Né en 1980 à Bloemfontein, en Afrique du Sud, Gerhard Human a grandi au rythme des déménagements, suivant les affectations de son père militaire. Cette vie itinérante marque son enfance, jusqu’à ce que la famille s’installe à Pretoria, où il termine sa scolarité avant de se tourner, presque par hasard, vers les arts appliqués. Il obtient un diplôme en design graphique à l’Université de Tshwane en 2002, sans se douter que, selon ses propres mots, « personne ne se soucierait jamais d’un diplôme en arts appliqués ».
C’est pourtant ce savoir-faire qui l’amène rapidement dans de grands studios d’animation d’Afrique du Sud. Il se forge une solide expérience en production télévisuelle et publicité. Mais très vite, le besoin de créer en dehors de ces cadres commerciaux se fait sentir. Il expose d’abord à Cape Town, puis dans des galeries à Amsterdam, New York ou Sydney, tout en publiant ses dessins dans des revues iconoclastes comme Bitterkomix, Darkhorse Comics, Booooooom! ou Juxtapozed. Aujourd’hui, il vit en famille à la lisière de Cape Town, entre art, animation et équilibre personnel.
Le dessin comme rituel de résistance
Chez Gerhard Human, dessiner est plus qu’un acte créatif : c’est un rituel. Nourri dès l’enfance par la lecture de comics et les films d’animation underground sur VHS, il entretient avec la ligne un rapport presque sacré. Son trait dense, minutieux, souvent hachuré à l’extrême, témoigne d’un engagement viscéral envers le dessin fait main. Pour lui, chaque ligne est une manière de rester humain dans un monde où l’intelligence artificielle menace de standardiser l’image.
Ce qu’il recherche, c’est ce que seul un geste imparfait peut révéler : un fragment d’âme, un éclat de personnalité. Parfois, il passe des heures à remplir une zone d’ombre ou à rendre un pli de vêtement, comme pour honorer un code invisible. « Je ne crois pas que je maîtriserai un jour le dessin », confie-t-il, mais c’est justement dans cette tension entre maîtrise et imperfection que réside la sincérité de son œuvre. Chaque image devient un espace de lutte intérieure, un témoignage de son propre parcours.
Une esthétique punk, entre humour noir et introspection
L’univers de Gerhard Human mêle souvenirs intimes et visions chaotiques, où se côtoient lucidité mélancolique, ironie et esprit punk. Ses dessins racontent ses jeunes années d’optimisme bouillonnant, mais aussi les jours plus sombres de révolte ou de lassitude. Il documente les contradictions de la condition humaine. Ce goût pour les marges s’incarne dans une esthétique brute mais sensible, à la croisée du fanzine, de l’art outsider et de la bande dessinée d’auteur.
Chaque image est une tentative de saisir ce qui échappe, une forme de journal visuel chargé d’émotions, de doutes, de colère ou d’espoir. Ce qu’il dessine, c’est une humanité sincère, imparfaite, mais toujours debout. À l’heure des images générées par algorithmes, son dessin reste intensément vivant.
01/06
Si vous deviez présenter votre art à un enfant…
J’aime me voir comme un conteur. Parfois, je fais juste un dessin unique — ça peut être un moment figé dans le temps ou une composition d’objets — mais il faut quand même qu’il raconte une histoire d’une certaine manière. J’ai du mal à travailler sur une peinture ou un dessin si je n’ai pas un lien personnel avec ce que je fais. Je ne suis plus un skateur aujourd’hui, mais je peux toujours me replonger dans cette période où c’était ma réalité. Alors je suppose que dessiner des choses avec lesquelles j’ai un lien, d’une façon ou d’une autre, c’est ma manière de documenter ma propre vie. Et ça doit être drôle.
Les influences… Ce serait hypocrite de penser que je suis arrivé là tout seul. Beaucoup de gens m’ont influencé. Au début, j’ai toujours été fan de Jamie Hewlett, puis j’ai découvert Moebius, Chris Ware, Daniel Clowes et Charles Burns. Katsuhiro Otomo m’a totalement bouleversé, je reste un grand fan.
Bien sûr, les gens autour de moi ont aussi joué un rôle essentiel. Bitterkomix a été une source d’inspiration majeure tout au long de ma carrière. Conrad Botes et Anton Kannemeyer ont façonné la bande dessinée underground en Afrique du Sud (et dans le monde) telle qu’on la connaît aujourd’hui, et c’est un immense privilège de les connaître. Leur travail m’a clairement influencé. Et mon ami Daan du Plessis a aussi eu un grand impact sur moi.
02/06
Si vous deviez garder un moment décisif qui a influencé votre art ou votre choix de devenir artiste…
J’étais très naïf quand j’étais plus jeune. Je ne savais pas vraiment ce que je voulais faire de ma vie et le manque de repères m’a probablement fait vivre dans un monde de rêve. Je ne pense pas que devenir artiste ait été une bonne idée, mais me voilà, alors je suppose qu’il faut faire avec.
Si je dois penser à un événement qui a vraiment eu le plus gros impact sur ma vie créative, c’est sans doute ma rencontre avec mon ami Daan du Plessis. Je l’ai rencontré à la fac et on est toujours amis aujourd’hui. J’ai grandi dans un foyer très conservateur, en banlieue, avec un père militaire, et aucune appréciation pour l’art. Je n’ai même pas eu de cours d’arts plastiques à l’école. Daan, lui, venait d’une famille d’artistes. Sa mère a d’ailleurs été ma prof d’histoire de l’art à la fac. Il avait donc une culture artistique que je n’ai découverte qu’après le lycée. Passer du temps avec lui a été une source constante d’apprentissage et ça a complètement changé ma vision du monde.
03/06
Si vous ne deviez garder qu’une seule de vos œuvres…
Je ne sais pas. En réalité, je ne tiens pas particulièrement à l’une d’elles. Je suis très critique envers mon travail. J’ai toujours l’impression que je dois faire quelque chose de nouveau, de meilleur… Peut-être une de mes sérigraphies « Punks in the Gym » ou « Politics ». Celles-là sont plutôt réussies et j’ai vraiment pris du plaisir à les réaliser.
© Gerhard Human
04/06
Si votre art avait un super-pouvoir…
Le pouvoir de guérir la stupidité ! Sans hésitation.
Frank Zappa disait : « Il y a plus de stupidité que d’hydrogène dans l’univers, et elle a une durée de vie plus longue. » Le monde serait bien meilleur si on parvenait à mieux éduquer les gens.
05/06
Si vous pouviez rencontrer ou collaborer avec un artiste célèbre…
J’adore la musique. J’en écoute tous les jours, surtout quand je travaille. Je suis aussi passionné de cinéma et de narration, et l’un de mes rêves a toujours été de travailler sur un film ou un court-métrage…
Il y aurait tellement d’artistes à choisir. J’ai passé une grande partie de ma vie à écouter Ninjatune et la scène électronique underground anglaise des années 90. Collaborer avec Massive Attack, UNKLE, Amon Tobin ou quelqu’un dans ce style, ce serait incroyable. Je suis un grand fan du regretté David Lynch. J’ai toujours imaginé faire une œuvre animée abstraite et surréaliste, réalisée par lui. Peut-être qu’un jour j’essaierai de le faire moi-même, en guise d’hommage.
06/06
Si vous aviez rédigé cette interview… quelle question vous seriez-vous posée?
Ce serait : « Est-ce que tu vis de ton art ? ». Et la réponse est non !
Le moment où je me suis le plus rapproché de gagner un peu d’argent avec mon art, c’était quand j’ai fait des NFT, à l’époque où ça fonctionnait encore. J’étais vraiment emballé, parce que je suis animateur, et pour la première fois, j’avais une opportunité de créer des œuvres animées. Mais ça n’a pas duré, donc nous voilà.
Je travaille dans la pub pour faire vivre ma famille. Je ne sais pas comment c’est en Europe, mais en Afrique du Sud, on ne peut pas vivre de l’art. Sauf si on fait partie des rares élus représentés par une galerie internationale. Ce n’est pas mon cas, alors je fais ce que je fais, parce que je suis esclave de cette vocation.
© Gerhard Human
Gerhard Human a signé la couverture de notre magazine trimestriel collector printemps été 2025 et nous le remercions de sa confiance. Retrouvez-le sur son site internet.
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