Collaboration Yayoi Kusama x Louis Vuitton
Photo © Louis Vuitton
Ce n’est pas un hasard si des créateurs comme Yves Saint-Laurent ont choisi de faire de l’art un élément central de leur démarche. Certains créateurs de mode, comme les artistes, cherchent à repousser les limites du connu, explorant des formes, des textures et des concepts qui interrogent et surprennent.
Amenée à ce niveau, la mode partage avec l’art plus que des inspirations : elle parle son langage visuel et conceptuel. Et ce dialogue a donné naissance à des collaborations emblématiques à 4 mains pour des lignes de vêtements ou d’accessoires.
Il arrive aussi que l’art et la mode transcendent leur temporalité. Si la mode est souvent perçue comme éphémère, certaines créations deviennent intemporelles et incarnent l’esprit de leur époque.
Aujourd’hui, des artistes participent à la scénographie des défilés, transforment les vitrines des boutiques en œuvres éphémères et même révolutionnent la publicité. Et l’industrie de la mode soutient activement l’art contemporain par des initiatives institutionnelles telles que le mécénat ou des fondations qui sont devenues des lieux de découvertes incontournables de la scène contemporaine internationale.
La dualité entre reconnaissance artistique et spécificité commerciale nourrit un débat passionnant. Si certains créateurs de mode trouvent leur place dans les musées, d’autres préfèrent rester fidèles à leur essence pratique et éphémère. Et le monde de l’art contemporain ne voit pas toujours d’un bon œil ce mélange des genres. Cette tension enrichit cependant le dialogue entre les deux mondes, les incitant à redéfinir constamment leurs limites respectives.
1 – Robe Mondrian d’Yves Saint-Laurent.
2 – Robe Homard Elsa Schiaparelli x Salvador Dali.
Photos © Jean-Pierre Baldera
Un siècle de collections iconiques
L’art a souvent offert à la mode un réservoir d’idées et d’images pour aller au-delà des simples tendances vestimentaires. De nombreux créateurs puisent directement dans l’histoire de l’art pour concevoir leurs collections et collaborent avec les artistes pour développer des univers qui marques les esprits.
L’un des premiers exemples marquants de cette influence remonte aux années 1930, avec la collaboration entre Elsa Schiaparelli et Salvador Dalí. Ensemble, ils ont donné naissance à des pièces iconiques comme la robe homard, où l’audace surréaliste rencontre l’élégance parisienne. À travers ses créations, Schiaparelli a démontré que la mode pouvait devenir un support pour des concepts artistiques complexes, tout en restant accessible à un public plus large que celui des musées.
Un autre jalon historique est la célèbre robe Mondrian conçue par Yves Saint Laurent en 1965. Cette collection transformait les blocs de couleurs primaires et les lignes noires en motifs textiles. Ce mariage de la haute couture et de l’art moderne a marqué un véritable tournant, prouvant que les créations vestimentaires pouvaient être perçues comme des œuvres d’art à part entière et ouvrant la porte à de nombreuses collaborations.
Dans le monde contemporain, marques de mode et artistes plasticiens donnent naissance à des collections uniques qui brouillent les frontières entre art et mode. Louis Vuitton en est un exemple frappant. Sous la direction de Nicolas Ghesquière, la marque a marqué les esprits et touché un public plus jeune et plus large avec ses collaborations avec Jeff Koons ou Yayoi Kusama.
En 2017, sous la direction de Maria Grazia Chiuri, Dior a revisité l’univers de l’artiste Niki de Saint Phalle à travers une collection inspirée des couleurs vives et des motifs emblématiques de ses Nanas. Plus récemment, en 2022, Loewe et l’artiste multiforme Anthea Hamilton ont conçu une collection où les sculptures se sont transformées en vêtements aux volumes exagérés et aux imprimés audacieux.
Et la haute couture a ouvert le voie à des marques grand public. Uniqlo, le géant japonais de la mode abordable, s’est ainsi forgé une identité forte en collaborant régulièrement avec des artistes et institutions culturelles renommés pour des collections capsules (Murakami, KAWS, le centre Pompidou ou le MoMA de New York). Ces initiatives ont permis à la marque renforcer son positionnement créatif et avant-gardiste.
Et dans une approche plus conceptuelle. en 2021, la marque italienne d’origine française Moncler a invité plusieurs artistes, dont le sculpteur Daniel Arsham, à réinterpréter ses pièces iconiques. Arsham, connu pour ses œuvres explorant l’érosion et le passage du temps, a proposé des doudounes texturées évoquant des sculptures en décomposition. Cette démarche illustre une tendance où le vêtement prolonge la réflexion artistique, dépassant sa fonction utilitaire pour questionner notre rapport à l’art et à l’objet.
Scénographie de défilé pour Chanel par l’artiste Xavier Veilland.
Photos © Ola Rindal et Marie Rouge
Avec l’aimable autorisation de Flammarion.
Des défilés devenus performances artistiques
Au fil de décennies, les défilés de mode sont devenus beaucoup plus que de simples présentations de collections. Aujourd’hui, ils sont de véritables performances artistiques dans lesquelles la scénographie joue un rôle central pour marquer les esprits, plonger le spectateur dans l’univers de la marque, et s’assurer une diffusion mondiale de l’évènement dans la presse et sur les réseaux sociaux.
De nombreuses maisons sollicitent les acteurs de l’art contemporain pour créer des décors qui transcendent le cadre traditionnel du podium. Chaque détail y est soigneusement pensé pour enrichir l’expérience immersive du spectateur.
C’est ainsi que Marc Jacobs pour Louis Vuitton fait appel à Daniel Buren pour créer une scénographie visuelle captivante, tant dis que Virginie Viard pour Chanel transforme le Grand Palais éphémère avec l’artiste Xavier Veilhan dont les sculptures géométriques et les couleurs pastel donnent aux créations de la maison une dimension presque onirique.
Les défilés Alexander McQueen sont également connus pour être des spectacles captivants. Lors de son show printemps-été 1999, des robots ont peint en direct une robe blanche portée par une mannequin, symbolisant la rencontre entre technologie, art et mode. Cet événement reste un exemple emblématique d’une scénographie remarquée dans l’univers de la mode. On ne s’étonnera d’ailleurs pas quand la marque collaborera avec l’artiste anglais Damien Hirst pour revisiter son célèbre foulard tête de mort, dans une collection limitée quelques années plus tard.
Photo © Zim & You pour les vitrines d’Hermès
Vitrines et campagnes publicitaires : une fusion créative
Les vitrines des boutiques de luxe et les campagnes publicitaires offrent également un terrain fertile pour les collaborations entre mode et art contemporain. Hermès, avec Leïla Menchari, a transformé ses vitrines en tableaux vivants pendant des décennies. La marque se tourne aujourd’hui vers des artistes audacieux tels que Zim and Zou, le duo français, pour créer des univers de papier poétiques et qui captivent les passants.De son côté, Gucci explore de nouvelles voies avec ses campagnes numériques. La maison florentine a collaboré avec des artistes digitaux pour créer des visuels intégrant des éléments de réalité augmentée, repoussant ainsi les limites des médias traditionnels. Ces initiatives ne se contentent pas de promouvoir des produits : elles interrogent également les relations entre art, mode et technologie.
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Robe hommage à Picasso d’Yves Saint-Laurent.
En arrière plan “le bal Bullier” de Sonia Delaunay (1913) au musée national d’art moderne de Paris
Photo © Jean-Pierre Baldera
Quand les créations défilent au musée
Depuis plusieurs décennies, certaines créations de mode transcendent leur fonction première pour être reconnues comme des œuvres d’art à part entière. Cette évolution illustre un changement dans la perception de la mode qui s’élève au rang de discipline culturelle majeure.
Témoins de l’impact culturel et artistique de leurs œuvres, de nombreux musées à travers le monde consacrent désormais des expositions aux grandes maisons de couture, aux créateurs visionnaires, et à la place du vêtement dans l’art et la création contemporaine.
D’un format inédit, Yves Saint Laurent aux musées est une exposition anniversaire qui se déploie dans six musées parisiens en 2022 : le Centre Pompidou, le Musée d’Art Moderne de Paris, le Musée du Louvre, le Musée d’Orsay, le Musée national Picasso-Paris et le Musée Yves Saint Laurent Paris. Elle illustre la continuité et la profonde unité des liens que le couturier tisse avec l’art mais aussi avec les collections publiques françaises.
Au printemps 2025 dans les Hauts-de-France, le Louvre Lens propose une exploration de l’histoire de la mode et reviendra sur les moments où le vêtement est le prolongement de la recherche artistique et fait corps avec l’artiste. Dans la partie contemporaine du projet, l’exposition s’intéresse à la mutation du vêtement en œuvre d’art.
Photo © Fabrice Gousset avec l’aimable autorisation du Louvre Lens
Le soutien institutionnel de l’art contemporain par l’industrie de la mode
Au-delà des collaborations créatives, plusieurs marques de haute-couture joue aujourd’hui un rôle dans la préservation et la promotion de l’art contemporain. Ces grandes maisons, à travers leurs fondations ou des donations, soutiennent activement la création artistique et offrent des plateformes d’exposition très fréquentées.
La Fondation Louis Vuitton, inaugurée en 2014, est un exemple emblématique de cet engagement. Conçue par Frank Gehry, son architecture audacieuse reflète l’ambition de son mécène : rapprocher l’art du grand public. Elle a accueilli des expositions majeures consacrées à des figures emblématiques comme Jean-Michel Basquiat ou Cindy Sherman, attirant un public international.
La Fondation Prada, à Milan, se concentre quant à elle sur l’expérimentation, proposant des expositions novatrices qui brouillent les frontières entre disciplines artistiques.
Looking for Andy (Séoul). Exposition hors les murs de la Fondation Louis Vuitton.
Photo © Louis Vuitton
Un dialogue en évolution permanente
L’interaction entre l’art contemporain et la mode est plus qu’une simple alliance esthétique. Alors que les nouvelles technologies et les enjeux environnementaux redéfinissent le paysage culturel, cette relation évolue, promettant des dialogues encore plus riches et audacieux à l’avenir. Dans ce contexte, l’art et la mode continuent de refléter et d’influencer notre société, tout en inspirant les générations futures.
Mais la reconnaissance de la mode comme art ne fait pas l’unanimité, même parmi les acteurs des deux disciplines. Des figures du monde de l’art et de la mode soulignent la nécessité de maintenir une distinction entre ces secteurs. Karl Lagerfeld, ancien directeur artistique de Chanel, affirmait régulièrement que “la mode n’est pas de l’art, c’est un métier”, insistant sur l’aspect commercial et éphémère de la création vestimentaire. De son côté, l’artiste britannique Damien Hirst, bien qu’ayant collaboré avec Prada et Alexander McQueen, a souvent exprimé son scepticisme quant à l’assimilation de la mode au monde de l’art.
Cette tension réside notamment dans la perception de l’intention et de la temporalité. Alors que l’art est souvent considéré comme intemporel et créé sans contrainte commerciale directe, la mode évolue au rythme des saisons et s’inscrit dans un cadre de production et de consommation rapide.
Pourtant, cette frontière s’estompe lorsque des designers brouillent les codes, à l’image de Rei Kawakubo, fondatrice de la marque Comme des Garçons qui proposse des pièces sculpturales, souvent comparées à des œuvres d’art contemporain. Une rétrospective lui a d’ailleurs été consacrée au Metropolitan Museum of Art en 2017, confirmant l’importance culturelle de son travail.


