© Mai Khanh Pham To – Photo Philippe Sauvan-Magnet reproduite avec l’autorisation gracieuse de l’artiste
Mai Khanh Pham To est née en 1975 à Suresnes, et travaille aujourd’hui à Roubaix, tout en partageant son temps avec l’Ardèche. Très tôt, sa vie s’inscrit dans une géographie du déplacement.
À six mois, elle quitte Paris avec son père et son frère pour la Nouvelle-Calédonie, dans un basculement familial et politique qui marque durablement sa relation au monde. L’enfance insulaire, la sensation du vent, du sel et des couleurs forgent un imaginaire intérieur où le paysage devient une matrice intime, à la fois douce et sauvage, constamment réactivée par la mémoire.
À dix-huit ans, son arrivée à Paris ouvre un autre territoire. La ville devient une découverte physique et culturelle, faite de musées, d’expositions, de cinéma, d’opéra, de peinture vue « en vrai ». Ces années nourrissent un regard qui se construit par immersion et curiosité, avant qu’un hasard décisif ne la mène, à vingt-cinq ans, vers l’atelier Le Nain.
Elle y apprend la peinture à l’huile dans une discipline rigoureuse, au contact de Milaine Lung, héritière de l’enseignement de Nicolas Wacker. Cette rencontre ancre la technique, le rapport à la matière et au temps, et permet l’émergence d’un vocabulaire pictural qui ne cessera d’évoluer.
En parallèle, elle intègre le mastère Hypermédia-Multimédia de l’École nationale des Beaux-Arts de Paris et de Télécom Paris, expérience qui élargit son approche de la médiation et des supports, au moment où le numérique n’a pas encore le statut qu’on lui connaît.
Le paysage intérieur et le choc de la couleur
En 2003, un choc esthétique fait basculer sa peinture dans l’abstraction : la rencontre avec l’œuvre de Zao Wou-Ki lors de sa rétrospective au Jeu de Paume. L’espace s’ouvre, les formats grandissent, la couleur devient un lieu de traversée. Cette période se prolonge à New York, où elle mène une activité professionnelle tout en fréquentant assidûment l’Art Students League. Au sein de l’atelier de Kikuo Saito, elle approfondit une sensibilité proche du Color Field, dans une peinture qui privilégie l’immersion, l’élan et la densité émotionnelle plutôt que le motif.
Vers l’objet poétique
Depuis 2023, sa pratique s’élargit au-delà de la peinture et accueille plus frontalement l’écriture et la poésie. Encres, cire, textile, crayons de couleur et broderie deviennent de nouveaux terrains, dans une démarche qu’elle nomme « l’investigation dans l’objet poétique ». Si la peinture demeure un socle, l’œuvre s’envisage désormais comme récit et expérience, ouverte à des dialogues avec d’autres médiums et d’autres savoir-faire.
À travers ces formes, Mai Khanh Pham To poursuit une même recherche : créer une poésie de l’espace, où le paysage extérieur rejoint le paysage intérieur, et où l’œuvre invite à éprouver cette « immensité intime » que chacun porte en soi.
01/06
Si vous deviez présenter votre art à un enfant.
Je suis d’abord peintre. Je peins à l’huile. J’aime sa matière, sa plasticité sensuelle, son éclat, sa profondeur et sa transparence inégalable. Chaque tableau est une œuvre de patience. Le temps est une nécessité, non seulement imposée par la technique à l’huile, mais par la recherche d’un délicat équilibre entre harmonie et chaos, fluidité et mouvement. Un tableau grand format peut prendre plusieurs mois. Je me place ainsi résolument du côté des artistes du temps long. J’embrasse la lenteur. Je pars d’une toile de lin blanche, tendue sur châssis ou accrochée au mur. Je peins à la verticale car j’aime quand ça coule et ça se mélange. Ni croquis, ni étude préalable. Je pars d’une inspiration : une image, un souvenir, un sentiment, une photographie, l’œuvre d’un autre artiste, un détail. Comme les anciens, je prépare ma toile avec une couleur de fond, une imprimature, choisie en complémentaire de la dominante que je prévois. Par exemple, si je prévois une dominante de bleu, le fond sera orangé. Même s’il disparaît au final, on le sentira toujours vibrer derrière. Je privilégie le grand format. C’est là que le geste se libère, que l’espace s’ouvre, que le voyage s’étire. Je travaille par couche. Je laisse les couleurs se mélanger essentiellement sur la toile. Ce sont des assiettes en carton que je garde des semaines plutôt qu’une palette de peintre.
Depuis que l’écriture et la poésie s’invitent dans mon travail, j’écris à l’instinct un poème inspiré du tableau, tout d’un coup, quand ça me vient. C’est ainsi que j’ai voulu matérialiser des poèmes sous forme de broderies. La broderie, c’est une autre démarche que la peinture : une fois le texte posé, le geste devient technique, un marathon en ligne droite. La peinture, c’est une concentration et un combat permanent, une école buissonnière avec ses sentiers de traverse. Cela m’a amenée à ce que j’appelle L’investigation dans l’Objet poétique. J’ai envie d’explorer d’autres terrains comme la broderie et le textile, le livre, la sculpture, le vêtement. J’aime beaucoup le dialogue créatif et je suis fascinée par les savoir-faire manuels. J’ai une très belle relation avec l’artiste parfumeuse Éléonore de Staël, avec qui j’explore le dialogue entre l’art visuel et les odeurs. Avec ces objets poétiques, je cherche à ouvrir cet espace que chacun porte en soi et que Gaston Bachelard nomme si joliment l’immensité intime.
02/06
Si vous deviez garder un moment décisif qui a influencé votre art ou votre choix de devenir artiste.
Je garderais deux moments décisifs. Je pense que je porte mon âme d’artiste depuis toujours. C’est un lien invisible avec ma mère que je n’ai jamais connue et qui était aussi très artiste. Elle était peintre et musicienne. Elle écrivait aussi magnifiquement. Mais si je suis effectivement artiste aujourd’hui, c’est parce que par hasard, à 25 ans, j’ai croisé « mon maître », Milaine Lung sur le pas de l’Atelier Le Nain au coin de ma rue à Paris. J’ai découvert avec elle la peinture et ça m’a retournée. J’ai compris à ce moment-là que l’art s’apprenait. Quoique très attirée par l’art depuis toute petite, j’avais l’impression que c’était un don, un talent qu’on possède ou qu’on ne possède pas. Quand j’ai voulu faire une école d’art à 27 ans, j’étais déjà trop vieille ! Alors j’ai pris des chemins de traverse. Ce n’est que depuis quelques années seulement que je me suis autorisée à répondre à cet appel très fort, à cette envie d’explorer, de peindre, d’écrire, de vivre pleinement dans la création.
Le second moment, c’est le basculement dans l’abstraction avec l’exposition Zao Wou-Ki en 2003 au musée du Jeu de Paume. Ça m’a plongée dans la couleur, dans le format immersif, dans l’abstraction. Il y a une vidéo sur Zao Wou-Ki par Richard Texier qui s’appelle Rouge très très fort. Zao Wou-Ki est déjà un vieux monsieur. On le voit peindre et quand on l’interroge, il parle en se marrant, mais en se marrant. Je souscris totalement à l’art comme joie et non à l’art comme souffrance. Je suis plutôt Van Gag que Van Gogh ! Aujourd’hui, je me sens à ma place même si j’ai encore tant et tant à travailler, à découvrir. Je compte bien me marrer jusqu’au bout comme Zao Wou-Ki.
03/06
Si vous ne deviez garder qu’une seule de vos œuvres.
Si je ne devais garder qu’une seule de mes œuvres… ce serait sans doute Icare avant la chute, ma toute première œuvre abstraite. Le basculement s’est opéré d’un seul coup. Peut-être la chance de la débutante, mais je trouve que ce tableau a un bel équilibre, un beau mouvement en spirale, une belle lumière. Je l’ai peint il y a presque 30 ans maintenant. Il n’a pas bougé. Il est d’un bon format, 146 x 89 cm. Il est à dominante de jaune — avec la vibration du violet, la complémentaire, dans les dessous et dans la peinture. Il y a différents jaunes : le très lumineux jaune de cadmium, le plus froid jaune de nickel, le jaune de Naples aussi. J’ai utilisé du blanc broyé à l’émulsion, une technique des maîtres flamands anciens. Ça apporte une matité, une texture et une lumière vraiment uniques.
J’aime aussi beaucoup le titre. Ça raconte l’ascension d’Icare vers le soleil, son ivresse et sa perte, avant que la cire de ses ailes ne fonde. Un écho peut-être à ma propre ivresse dans ce basculement vers l’abstraction. Icare est un personnage tragique, imprudent, mais je trouve que ce tableau célèbre aussi une audace à vivre jusqu’au bout l’ivresse — une euphorie certes, qui se finit tragiquement, mais qui vaut la peine d’être vécue.
© Mai Khanh Pham To – Photo Philippe Sauvan-Magnet reproduite avec l’autorisation gracieuse de l’artiste
04/06
Si votre art avait un super-pouvoir.
Si mon art avait un super pouvoir, je dirais la puissance de la douceur. Je crois en la douceur, je crois en sa puissance. En opposition à la violence qui règne aujourd’hui en tyran dans les rapports des humains envers eux-mêmes, envers les autres, envers la nature et le vivant, envers le monde. Je m’aperçois que mes œuvres du début sont plus douces, plus immobiles, plus contemplatives. Aujourd’hui, elles restent douces mais dans une énergie résolument plus vive, plus présente. Je pense que c’est l’effet de l’âge. J’apprends à m’affirmer davantage et à porter ces valeurs de douceur, d’humanité, de respect, de vulnérabilité, de beauté de façon plus assertive.
Si mon art permet de se reconnecter à cette puissance de la douceur, alors j’en serais vraiment heureuse. La violence actuelle me serre vraiment le cœur. Ce que je souhaite, c’est que nous nous réconcilions à notre humanité profonde.
05/06
Si vous pouviez rencontrer ou collaborer avec un artiste célèbre.
J’aimerais beaucoup travailler dans un studio d’animation comme les studios Aardman (Shaun le mouton, Wallace & Gromit). Je trouve cela très joyeux. C’est drôle, bien ficelé, incroyablement inventif, extrêmement maîtrisé et virtuose sur tous les plans : dans les personnages, dans les décors, dans les techniques d’animation, dans l’écriture, dans l’exécution entièrement à la main. Et tout cela, pour un résultat époustouflant, drôle, merveilleux, magique. J’admire cette exigence et cette liberté dans un travail d’équipe où on doit suer mais beaucoup rire aussi. Je trouve une grande joie et une grande satisfaction dans la fabrication manuelle, dans la magie de créer quelque chose à partir de matériaux bruts. Dans ma famille, chaque Noël, nous avons une tradition de crèche créative. En version très amateur et sans le côté animation, c’est un peu notre studio Aardman à nous, car nous créons des décors à partir de papier et de carton. C’est très libre et c’est très joyeux.
Dans une version plus art contemporain et militante, je pourrais remplacer les studios Aardman par le studio de l’artiste sud-africain William Kentridge. Dans mon travail d’artiste, j’aimerais beaucoup m’autoriser cette folie et cette liberté. Je reste encore un peu timide alors que j’ai de grandes envies ! Mais ça va venir ! J’y travaille.
06/06
Si vous aviez rédigé cette interview, quelle question vous seriez-vous posée ?
La question serait : « Pour conclure, parlez-nous de vos projets ? »
Un projet très intime : depuis un an, j’ai commencé l’écriture de Cadavre exquis, un projet sur ma mère qui est décédée à 25 ans, 70 jours exactement après ma naissance. J’ai écrit : « j’ai vécu le manque de mère sans vraiment y prêter attention. Partout autour de ma mère, il y a le silence. Cadavre exquis est l’appel de ma mère à la libérer du silence, une enquête artistique où j’assemble les pièces d’un patchwork au fur-et-à-mesure de mes découvertes. Ma mère était artiste, peintre, poétesse et musicienne. Après ces années de silence, elle m’appelle aujourd’hui, elle me tend la main, elle m’attend. » C’est un projet très personnel qui va me demander un certain temps de développement et qui vient me reconnecter à mes racines vietnamiennes.
© Mai Khanh Pham To – Photo Philippe Sauvan-Magnet reproduite avec l’autorisation gracieuse de l’artiste
Mai Khanh Pham To figure également dans le portfolio de notre magazine imprimé collector et est membre d’Opale Art. Nous la remercions de sa confiance. Retrouvez nos autres portraits d’artistes en suivant ce lien. Et découvrez de nombreux artistes sur notre compte instagram.


