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Yayoi Kusama
© Suzan Willson

La nouvelle nous touche d’autant plus que nous avons eu l’occasion, ces dernières années, de voir plusieurs de ses œuvres et de revenir à son travail dans plusieurs de nos précédents numéros. Kusama faisait partie de ces artistes dont l’univers s’impose immédiatement au regard, mais qui mérite, derrière cette apparente évidence, d’être constamment relu.

Née en 1929 à Matsumoto, au Japon, Yayoi Kusama commence à dessiner très jeune. Elle raconte avoir connu dès l’enfance des hallucinations visuelles et auditives. Les motifs qui deviendront plus tard les signes les plus célèbres de son œuvre — les pois, les filets, les répétitions — trouvent en partie leur origine dans ces expériences. Le musée qui porte aujourd’hui son nom présente d’ailleurs la répétition obsessionnelle comme l’un des fondements de sa philosophie artistique, qu’elle associe à l’idée de «self-obliteration», l’effacement de soi.

 

De Matsumoto à New York: inventer l’infini

En 1957, Kusama quitte le Japon pour les États-Unis et s’installe à New York. Elle y arrive avec une ambition considérable et des milliers de dessins, dans une ville dominée par l’expressionnisme abstrait et par un monde de l’art largement masculin.

C’est là qu’elle développe ses célèbres Infinity Nets, de vastes peintures constituées de milliers de petits gestes répétés jusqu’à couvrir entièrement la surface. Le motif semble simple, mais son exécution est extrêmement longue et physique. Le filet n’a ni véritable commencement ni véritable fin: il peut théoriquement se poursuivre indéfiniment. La série, commencée à la fin des années 1950, devient l’un des fondements de son langage plastique.

Kusama ne se limite cependant jamais à la peinture. Sculptures molles, installations, performances, happenings, littérature, cinéma, mode: elle investit progressivement tous les territoires qui lui permettent de faire disparaître les frontières entre l’œuvre, l’espace et le spectateur.

Dans les années 1960, à New York, elle organise notamment des happenings qui mêlent nudité, peinture corporelle et revendications pacifistes. Elle expérimente également très tôt les miroirs et les environnements immersifs. En 1965, avec Phalli’s Field, elle inaugure ce qui deviendra l’une de ses contributions les plus célèbres à l’histoire de l’art contemporain: les installations que nous connaissons aujourd’hui sous le nom d’Infinity Mirror Rooms.

Le principe est d’une grande simplicité et produit pourtant une expérience radicale: un espace fermé, des miroirs, des lumières ou des objets répétés à l’infini. Le visiteur ne regarde plus seulement une œuvre. Il entre dedans et devient lui-même un élément de cette multiplication.

© Yayoi Kusama

 

La répétition comme façon de survivre

Il serait réducteur de considérer les problèmes psychiques de Kusama comme une simple explication de son œuvre. Ils en constituent néanmoins une dimension essentielle, qu’elle-même n’a jamais cherché à dissimuler.

Après son retour au Japon en 1973, Kusama choisit en 1977 de vivre dans un établissement psychiatrique à Tokyo, à proximité de son atelier. Elle y poursuit son travail pendant près d’un demi-siècle. Cette organisation très particulière de son existence lui permet de maintenir une discipline de création extrêmement rigoureuse: travailler, écrire, peindre, puis retourner dans son lieu de vie.

Son œuvre ne s’interrompt pas. Elle se transforme.

Les pois deviennent des surfaces, les surfaces deviennent des espaces, les espaces deviennent des environnements. Les miroirs multiplient les corps. Les fleurs prolifèrent. Les citrouilles, apparues comme un motif récurrent dans son travail, deviennent presque des personnages. Et partout revient la même obsession: comment faire disparaître les limites entre un objet et son environnement, entre le corps et l’espace, entre l’individu et l’infini?

Le musée Kusama parle à ce propos d’une «auto-obliteration» obtenue par la répétition et la multiplication d’un même motif. Le terme est important: il ne s’agit pas simplement de produire davantage, mais de faire en sorte que la répétition finisse par dissoudre l’individualité de ce qui est représenté.

Une œuvre dans l’espace public à Lille © Yayoi Kusama

 

Une artiste qui n’a jamais cessé de travailler

La longévité de Kusama est peut-être l’un des aspects les moins commentés de son parcours. Son succès mondial est relativement tardif. Elle connaît une reconnaissance internationale considérable à partir des années 1990 et surtout des années 2000, avant de devenir, au cours des deux dernières décennies, l’une des artistes les plus identifiables au monde.

Cette popularité aurait pu conduire à une répétition commerciale de son propre style. Elle en a pourtant fait une méthode de travail. Elle a continué à peindre, à produire des installations et à développer de nouveaux environnements, tout en revenant régulièrement à ses motifs historiques.

Entre 2009 et 2021, elle réalise ainsi environ 900 peintures dans la série My Eternal Soul. En 2021, elle commence une nouvelle série intitulée Every Day I Pray for Love. Jusqu’à la fin de sa vie, elle continue donc à créer.

Son œuvre a progressivement investi les plus grandes institutions internationales, du Museum of Modern Art de New York à la Tate Modern, du Centre Pompidou au M+, tandis que ses installations ont attiré des millions de visiteurs. En 2016, elle reçoit l’Ordre de la Culture, l’une des plus hautes distinctions culturelles du Japon. Elle signe également de nombreuses collaborations commerciales.

En 2017, elle fonde également son propre musée à Tokyo. Le lieu n’est pas seulement consacré à la conservation de son œuvre: il prolonge une volonté très personnelle de contrôler la manière dont son parcours est montré et transmis. Le musée présente aujourd’hui des œuvres de différentes périodes de sa carrière et porte également le message de paix et d’amour que Kusama associait à son travail.

Collaboration mode et art contemporain entre Vuitton et Kusama
© Fondation Louis Vuitton

 

Au-delà des pois

Il y a un paradoxe dans la célébrité de Yayoi Kusama. Ses œuvres sont devenues immédiatement reconnaissables, parfois jusqu’à être réduites à quelques signes: les pois, les miroirs, les citrouilles, les couleurs éclatantes, la coupe rouge.

Mais cette reconnaissance risque aussi de masquer la radicalité de son parcours.

Kusama n’est pas seulement l’artiste des installations spectaculaires devenues incontournables sur les réseaux sociaux. Elle est une artiste de la répétition, du temps, de l’obsession et de la disparition. Une artiste qui a traversé l’histoire de l’avant-garde new-yorkaise, le happening, le minimalisme, le pop art et l’art immersif sans jamais se laisser enfermer dans une seule catégorie.

Son travail est également traversé par une tension permanente entre l’immense et le minuscule. Un petit pois peut devenir une surface infinie. Une pièce peut sembler s’étendre à l’échelle du cosmos. Un corps peut se perdre dans un miroir. Une citrouille peut devenir une forme presque monumentale.

C’est peut-être là que réside la force durable de son œuvre: dans cette capacité à partir d’un vocabulaire extrêmement limité pour produire une expérience qui, elle, semble sans limite.

© Paul Smith

Chez Opale Art, nous avons eu la chance de croiser son travail à plusieurs reprises ces dernières années et de lui consacrer des pages dans plusieurs de nos précédents numéros. La disparition de Yayoi Kusama nous rappelle ainsi pourquoi certaines œuvres continuent de nous accompagner longtemps après que nous les avons vues.

À 97 ans, elle laisse derrière elle une œuvre immense, mais surtout un langage plastique que l’on reconnaît en quelques secondes et que l’on peut pourtant continuer à interroger pendant des années.

Les pois continueront de se multiplier.
Les miroirs continueront de nous renvoyer notre propre image.
Et quelque part entre les deux, l’œuvre de Yayoi Kusama continuera de poser la même question: où commence le monde lorsque les limites de soi commencent à disparaître?