Skip to main content
oeuvre de l'artiste contemporaine Béatrice Meunier-Déry
© Béatrice Meunier-Déry

 

Votre pratique mêle plusieurs techniques. Comment choisissez-vous le médium qui donnera vie à vos récits artistiques et qu’apporte cette variété de supports à votre art ?

Pour une série d’œuvres importantes sur lesquelles j’ai travaillé en 2006, le médium s’est imposé de lui-même comme toujours, finalement. Je voulais aborder les conditions de vie des femmes en Inde après avoir lu des articles sur les « feux de saris ». Les femmes apportaient dans leur dot des vêtements brodés somptueux, un matrimoine exceptionnel enrichi de génération en génération, très vite vendu par les maris aux touristes. Lorsque les familles ne pouvaient plus répondre à leurs exigences, ils supprimaient leurs épouses de façon abominable. La broderie s’est imposée comme un médium incontournable, je voulais m’exprimer comme elles, prendre mon temps pour me mettre au diapason de leur vie tout en parlant de leur mort…

Il n’est pas rare que j’utilise plusieurs techniques sur une même pièce. J’ai, par exemple, dessiné des maisons islandaises couvertes de végétation et réalisé des sculptures textiles qui y font écho parce que je voulais aller plus loin dans l’exploration du sujet : sur une structure recouverte de tissu, j’ai appliqué des broderies et de fausses bryophytes en laine fabriquées avec la technique du tufting mais à l’aiguille ! Le dessin me permet de faire la synthèse d’un tas de données emmagasinées avec une liberté et une économie de moyens fantastiques. Les portraits photographiques, que j’ai réalisés pour donner vie à des personnages, sont une caution de réalité qui est en fait un leurre total. Mais j’utilise également la photographie pour mettre en scène des pièces sur des modèles de façon isolée (par exemple Série Chinadown 2015). Cette variété de supports m’apporte de la flexibilité, nourrit mon langage et mon univers, je ne saurais pas faire autrement !

Comment avez-vous commencé votre parcours artistique?

Je l’ai commencé tardivement à 37 ans. En revanche j’ai décidé de devenir artiste très jeune, vers l’âge de 6 ans, j’avais eu la révélation chez mes grands-parents où j’épluchais systématiquement un magazine au centre duquel se trouvait une reproduction d’œuvre d’art en pleine page et la vie de son auteur, son parcours, au verso. 

Je les collectionnais et j’ai décidé que moi aussi j’allais faire ça : Artiste ! Il y avait bien quelques descriptions de vies un peu chaotiques mais le résultat semblait en valoir la peine. Mon père travaillait le bois et traversait ma chambre d’enfant tous les matins pour gagner son coin d’atelier, je l’entendais sculpter. Il repassait, l’air détendu, avant de partir au travail. Je me suis dit que c’était une activité très importante. En sixième, j’ai eu un professeur d’arts plastiques qui ouvrait sa salle de classe tous les mercredis pour qui voulait venir travailler. C’était un moment de vraie liberté de création que je poursuivais à la maison. 

En 1980, on n’avait pas besoin d’avoir le Bac pour rentrer à l’école des Beaux-Arts. Mes parents s’y sont opposés. Ils ont fini par concéder, 5 ans plus tard et grâce à l’intervention d’un ami et du directeur de l’école, que j’intègre une section en architecture à l’ERSEP de Reims. J’ai eu de très bons professeurs qui ont contribué à aiguiser mon regard et ma perception des choses. À la sortie de l’école, j’ai travaillé chez un architecte, puis dans le design de canapés et le design d’emballage avant d’avoir trois enfants. 

C’est un cours du soir à l’École des Beaux-Arts de Tourcoing en 1999, celui de Pierre-Yves Bohm, qui m’a permis de rêver à nouveau. Je me suis inscrite à la Fac de Lille et j’ai obtenu une licence en arts plastiques en 2002. J’ai enseigné les arts plastiques et appliqués en tant que contractuelle pendant dix ans. En 2001, j’ai participé à ma première exposition grâce à Pierre-Yves : les travaux d’élèves de son cours.

oeuvre de l'artiste contemporaine Béatrice Meunier-Déry
© Béatrice Meunier-Déry

Et comment décririez-vous votre démarche artistique ? 

Dans un tout premier temps, ma démarche a été cathartique, j’ai eu besoin de parler du féminin. Je me suis questionnée sur le corps et la place des femmes dans la société. Pendant 15 ans, j’ai construit ce que j’appelle des « œuvres-pièges » dont l’apparente légèreté exprimait, à y regarder plus attentivement, la violence et des drames. J’ai beaucoup alimenté mon travail avec des lectures d’articles de presse relatant des faits révoltants sur la vie des femmes dans le monde. Je voulais que le spectateur se pose des questions et réfléchisse à la façon dont la moitié féminine de l’humanité est considérée. 

Puis, j’ai eu le sentiment que j’avais dit ce qui était important pour moi, et que j’allais entrer dans un systématisme qui ne me convenait pas. En 2013, à la faveur d’un atelier situé à la campagne, j’ai pu renouer avec le temps de l’enfance dans la nature mais aussi mesurer l’impact du changement climatique sur l’environnement. 

Aujourd’hui, mon travail se situe dans une éco-poésie alimentée par des données scientifiques, ce qui n’est pas antinomique. Marc-Williams Debono, qui m’a encouragée à participer à la biennale « La science de l’art » est d’ailleurs neuroscientifique et poète…

L’une de vos premières séries Le peuple des femmes nuages est une fausse ethnographie fascinante. Qu’est-ce qui vous a inspirée pour explorer cette idée, et pourquoi une société matriarcale ?

Merci beaucoup ! J’ai eu l’occasion de travailler avec l’artiste Jean Bigot, lors d’une résidence à la Fileuse de Reims. Il s’était arrêté sur un travail de broderie dans mon atelier, imaginé après la lecture d’un article : deux jeunes filles considérées comme impures à la suite d’un viol avaient été pendues par les habitants de leur village. Mes Rangolis sont inspirés par ces savantes géométries symétriques tracées à la poudre de riz par les Indiennes des campagnes devant les portes de leur habitation afin d’en éloigner les mauvais esprits. Formés par 4 tracés anatomiques d’utérus en vis-à-vis, ils représentent 4 générations de femmes d’une même famille. Ils ont été brodés grâce à l’ethnologue Natacha Giafferi-Dombre, en 2015 à Haïti, par les femmes de l’atelier de Mme Moreau alors que les Haïtiennes connaissent, depuis le séisme de 2010, une insécurité affolante allant jusqu’au viol dans leur propre maison. Tout faisait sens. Jean trouvait que cette broderie votive faisait penser à l’emblème d’une société de femmes. L’idée d’une fiction artistique, dont il était coutumier, a très vite germé. Je voulais situer l’histoire dans l’Himalaya, marquée par les récits d’Alexandra David-Néel. Nous en avons présenté une première version en collectif avec d’autres artistes au musée Rimbaud de Charleville-Mézières, puis à la Manufacture de Roubaix. À partir de 2018, j’ai repris l’aventure seule et réécrit la totalité de l’histoire, créé plus de 125 objets. Mais surtout, j’ai imaginé une société où les femmes ont le pouvoir, qui est humainement riche, positive et égalitaire dans laquelle les hommes ont toute leur place. Un matriarcat n’est pas l’inverse d’un patriarcat…

oeuvre de l'artiste contemporaine Béatrice Meunier-Déry
© Béatrice Meunier-Déry

Vous parlez d’un « retour à l’émerveillement de l’expérience humaine ». Qu’est-ce qui continue à vous inspirer dans cette quête aujourd’hui ?

L’humanité m’inspire par sa capacité à aimer et à éprouver de la joie. La force des personnes que je vois, ce qu’elles surmontent et l’amour qu’elles expriment. Même dans les périodes les plus sombres, c’est une chose magnifique. La montée récente de la haine, du racisme et de la bigoterie aux États-Unis est à la fois terrifiante et profondément décevante. Ces deux dernières décennies, il y a eu des moments où l’Amérique semblait avancer lentement vers une justice et une dignité réelles pour tous. Aujourd’hui, une minorité au pouvoir s’efforce de revenir à un système qui privilégie et renforce le contrôle des hommes blancs hétérosexuels chrétiens. Mais l’espoir n’est pas perdu. Si j’ai pu me relever après ce que j’ai vécu, alors rien ne pourra éteindre mon amour et mon espoir. Nous ne progressons peut-être pas aussi vite que je le souhaiterais, mais si nous sommes suffisamment nombreux à nous tourner vers la lumière, les ombres tomberont derrière nous. Ce sont ces innombrables personnes qui refusent d’abandonner et qui continuent à se battre qui me remplissent d’espoir et me permettent de retrouver cet émerveillement et cette admiration.

Il est parfois difficile pour le grand public de comprendre le quotidien des artistes. Comment le décririez-vous en ce qui vous concerne ? Avez-vous des rituels ?

Mon quotidien est discipliné ! Le matin, je commence la journée par aller marcher une heure, c’est indispensable parce que je travaille le plus souvent assise. Puis, dans le silence je fais des recherches, monte des dossiers pour répondre à des appels à candidatures ou pour proposer des expositions, je réponds aux mails, m’occupe des réseaux sociaux… J’ai l’immense chance d’être assistée par mon mari qui s’occupe de la partie administrative qui est importante et du montage des expositions avec moi. 

L’après-midi, je crée en écoutant des podcasts de France Culture par exemple, et de la musique, de Vivaldi à Coldplay… Je dessine pendant 6 heures par jour et si je brode ou couds le soir, je regarde des reportages d’Arte ou des policiers… Je fais partie de plusieurs collectifs avec lesquels j’ai des projets, je suis présidente de la section naturaliste de la Société Nationale des Beaux-Arts depuis l’année dernière, c’est beaucoup de travail.

oeuvre de l'artiste contemporaine Béatrice Meunier-Déry
© Béatrice Meunier-Déry

Comment avez-vous eu connaissance d’Opale Art et de son magazine ? Qu’en pensez-vous et pourquoi avoir décidé de postuler à notre appel aux artistes pour paraître dans ce magazine ?

J’ai découvert l’aventure Opale Art grâce à une amie artiste sur Instagram. Je trouve que c’est un projet extraordinaire de mettre la création artistique en avant, de façon éclectique, sans limite d’âge à l’heure où, paradoxalement, il me semble parfois plus facile d’être une artiste émergente qu’une artiste qui a déjà un parcours professionnel… Merci à vous et à votre équipe de vous impliquer autant pour donner de la visibilité aux artistes qui ont rarement l’occasion de s’exprimer sur leur métier, leurs choix, aussi directement. C’est pour toutes ces bonnes raisons que j’ai décidé de postuler.

Béatrice Meunier-Déry est membre d’Opale Art pour la deuxième année consécutive et nous la remercions de sa confiance. Retrouver son interview, augmenté de questions supplémentaires, dans notre magazine trimestriel numéro 03, consultable en ligne gratuitement en adhérant à notre association. Les amateurs d’art y feront de belles découvertes. En adhérant, vous pourrez également participer à nos rencontres et manifestations. Si vous êtes artistes, adhérez pour recevoir nos prochains appel aux artistes, suivre nos formations en lignes et nos ateliers, et peut-être être publié. Retrouvez nos autres interviews en suivant ce lien. Et découvrez de nombreux artistes sur notre compte instagram.

Opale Art est aussi un magazine collector imprimé sur papier de grande qualité et sans publicité, en édition limitée à 100 exemplaires numérotés. Il est vendu exclusivement au profit de notre projet associatif sans but lucratif pour la valorisation de la création artistique contemporaine. Rendez-vous sur notre boutique en ligne pour le commander. Il est également offert en consultation digitale à tous nos adhérents pour faire de belles découvertes. Rejoignez-nous pour soutenir un projet éthique, ambitieux et sans but lucratif pour l’art contemporain ! Nous sommes ouverts à tous.