© Lesley Plumey
Bonjour Lesley, pouvez-vous nous parler des grandes étapes de votre parcours et de la manière dont votre pratique artistique a évolué au fil des années ?
Je pratique le dessin depuis très jeune. Enfant, mon temps libre était dédié à la création et c’est dans ces moments-là que je me sentais comblée. Le seul souvenir que j’ai d’avoir eu envie de faire un autre métier date de mes 6 ans et je voulais être un « homme chirurgien du cerveau » … Je savais peut-être déjà, du haut de mes 6 ans, qu’être femme dans un monde d’hommes allait être compliqué.
J’ai commencé mon parcours artistique à 16 ans à Liverpool, c’était un pur bonheur de créer toute la semaine à l’école avec des profs passionnés. C’est dans cette prépa que j’ai découvert la gravure. J’ai ensuite fait les Beaux-Arts pendant 3 ans. C’est là-bas, à Coventry, que j’ai rencontré mon futur mari français. Je l’ai rejoint en France après mes études et nous avons beaucoup déménagé. C’était difficile de se faire un réseau. J’ai continué à dessiner et peindre mais j’avais d’autres métiers « alimentaires » tels que garde d’enfants ou traductrice pour la gendarmerie et le tribunal pour des affaires de trafic de drogue… C’est en Guadeloupe, en 2008, que j’ai renoué avec le monde de l’art en travaillant comme assistante dans une galerie d’art contemporain à Basse-Terre. C’est suite à cette riche expérience que j’ai recommencé à exposer. Mais c’est surtout en 2015, depuis mon arrivée dans le Nord, que j’ai trouvé mon chemin, avec mon premier atelier en dehors de chez moi, l’intégration de plusieurs collectifs et de très belles rencontres artistiques.
Votre démarche explore les notions d’absence, de mémoire familiale, de déracinement… Pourquoi ces thématiques résonnent-elles en vous?
sur l’identité et d’où nous venons. Ma trajectoire familiale n’était pas très claire avec des migrations et des lignes généalogiques manquantes. Ceci associé à mon parcours riche en déplacements a provoqué un manque d’ancrage et de racines, qui renforcent les notions d’absence. Aujourd’hui, je me pose encore ces questions: est- ce que je me sens toujours très anglaise ? Suis-je française ? Qu’en est-il du manque d’attachement à mon pays d’origine suite à ces 32 ans passés ailleurs…
Dans mon travail, les chaises et les fauteuils vides, des silhouettes et portraits de personnages partiellement effacés sont devenus des motifs récurrents. Je joue continuellement avec des pleins et des vides. J’ai dessiné des tas de vêtements, des monticules qui sont pour moi comme des paysages les reliques de mes ancêtres dont je ne connais presque rien, et évoquent ma propre vie de femme et mère de famille. Plus récemment, mes portraits matérialisés par des vêtements sur des chaises évoquent l’absence de l’autre. Dans cette série la chaise disparaît, entièrement recouverte par des vêtements personnels, elle est absente et en même temps terriblement présente.
© Lesley Plumey
Vous avez expérimenté le dessin, la peinture, la gravure… En quoi ces mediums sont-ils complémentaires dans votre travail?
Dans mon travail, le fil rouge est le dessin. Lorsque j’étais à l’école d’art, je passais d’une technique à l’autre, le passage se faisait naturellement. J’aimais expérimenter différentes techniques et pour moi, la peinture et la gravure vont de pair. Beaucoup de peintres utilisent la gravure comme un moyen complémentaire : Picasso, Hockney, Rego, Goya pour n’en citer que quelques-uns. Pour moi, la gravure est aussi une extension du dessin. Ces deux activités sont complémentaires, car je ne me suis jamais limitée à un seul médium et je ne me suis jamais considérée uniquement comme une peintre ou une graveuse.
Y-a-t-il dans votre vie une œuvre ou un artiste qui vous a profondément marqué?
En classe préparatoire, j’ai été captivée par l’œuvre de l’artiste portugaise Paula Rego. Son travail en dessin m’a fortement inspiré ainsi que ses gravures sur la thématique des contes pour enfants.
Au premier regard, ses œuvres semblent innocentes mais il y a toujours quelque chose de sinistre qui s’y cache. La femme est au centre de son œuvre, des figures massives, dans des postures peu féminines, voire animales. Elle questionne les constructions sociales qui ont historiquement permis les abus à l’égard des femmes. On lui attribue d’avoir contribué au basculement de l’opinion populaire au Portugal après l’échec du premier référendum sur la légalisation de l’avortement. Elle avait réalisé une série de dessins au pastel et des gravures représentants des femmes au lendemain d’un avortement illégal. Ceux-ci ont été publiés dans les journaux avant le référendum de 2007.
© Lesley Plumey
Vous êtes membre fondateur du collectif Encyclies dans les Hauts-de-France. Pouvez-vous nous parler de ce collectif et de sa vocation?
Le collectif est né suite à la fermeture de l’Alternateur, lorsque la marie de Roubaix a dû récupérer le bâtiment qui hébergeait les ateliers d’artistes. Les recherches ont été assez compliquées, mais nous avons trouvé un plateau qui était trop grand pour notre association de 6 artistes. D’autres artistes nous ont donc rejoint et le Collectif Encyclies est né.
Je me suis engagée dans ce projet car je crois vraiment que le collectif est une force. C’est beaucoup de travail, et par moment ça prend sur notre temps de création, mais c’est très enrichissant d’être dans un groupe qui partage des objectifs, et de construire des projets ensemble. Plus qu’un lieu de travail nous avons comme ambition de proposer ponctuellement des expositions et rencontres avec les résidents, les artistes associés et les artistes invités, comme lors des dernières éditions de la « Nuit des arts » à Roubaix, avec plus de 800 visiteurs à chaque fois.
Vous donnez également des cours et animez des ateliers d’art plastique. La transmission est-elle une notion importante dans votre vie?
Je donne des cours d’arts plastique depuis 2010 et j’ai travaillé majoritairement avec les enfants en activité extra-scolaire, ce qui m’a donné une grande liberté dans l’enseignement. L’importance que j’accorde à la transmission prends ses origines dans mon éducation. L’impact énorme que mes professeurs d’art ont eu sur moi, en me permettant de voir l’art non pas comme un passe-temps mais comme une matière toute aussi importante que les autres matières enseignées à l’école. Je n’étais pas une élève très confiante, mais l’art et les professeurs qui l’enseignaient m’ont donné toutes les raisons et tous les encouragements nécessaires pour croire en moi. Et les échanges avec mes élèves sont tout aussi enrichissants dans ma réflexion personnelle.
© Lesley Plumey
Pour conclure, pouvez-vous nous dire quelques mots sur Opale Art et sur vos projets futurs?
Je tiens à vous remercier pour l’intérêt que vous portez à mon travail. Opale Art est un superbe projet qui donne aux artistes la visibilité qui leur fait si souvent défaut. Avoir l’opportunité de montrer et de parler de notre travail et de notre processus créatif est tellement important. Les amateurs d’art comprendront d’autant mieux la vie quotidienne et les luttes des artistes contemporains, ainsi que la polyvalence dont nous devons faire preuve.
Je vais bientôt me lancer dans des recherches toujours en lien avec la mémoire familiale et le déracinement, pour une exposition en duo avec ma collègue du collectif, Virginie Gallois. Ce sera en 2026, dans un beau lieu sur Lille.
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Lisez une interview plus longue de Lesley Plumey dans la version imprimée ou digitale d’Opale Art Magazine Contemporain numéro 02, disponible ici.


