© Dustin M. Price
Bonjour Dustin, comment avez-vous découvert votre vocation artistique ? Étiez-vous destiné à devenir artiste dès l’enfance ?
Le destin semblait certainement en faire partie! Je suis né d’une mère adolescente. Mes grands-parents et ma tante m’ont aidé à grandir. Je me souviens du moment où j’ai compris que l’art avait un pouvoir transformateur sur moi. J’avais 5 ans. Je séjournais chez ma tante et mon oncle dans une caravane près de Buffalo, dans le Dakota du Sud, aux États-Unis. Ma tante était étudiante en formation pour devenir professeure d’art et nous avons réalisé ensemble un exercice qu’elle avait conçu. Nous avons fabriqué un masque en papier représentant un lion. J’étais captivé, rempli de joie, et j’ai eu l’impression d’être transporté hors de l’isolement si présent dans les zones rurales du Dakota du Sud.
Enfant, je me sentais toujours loin de tout, émotionnellement, physiquement et même culturellement. En réalisant cette œuvre, j’ai ressenti un moment de joie, de paix et de connexion. En y repensant aujourd’hui, je réalise que j’avais découvert un besoin profond d’exprimer ma créativité à travers l’art. Dès cet instant, j’ai su que je serais artiste. Avec le recul, c’est aussi à ce moment-là que j’ai commencé à comprendre la joie d’enseigner.
Vous êtes à la fois peintre et sculpteur. Pouvez-vous nous parler des étapes clés de votre parcours artistique et de l’évolution de votre pratique au fil des années ?
À l’université (de 2001 à 2009), j’ai consolidé mon intérêt pour la création d’œuvres explorant la contemplation, le labeur, le discours et la quiétude émotionnelle. Les aspects conceptuels de mon travail émergent lentement, sur plusieurs mois, voire plusieurs années de réflexion et d’expérimentations.
Si mes premières œuvres étaient principalement en deux dimensions, j’ai progressivement évolué vers la sculpture, réalisant que la construction d’objets impliquait pour moi un travail plus physique et laborieux. Cette physicalité et cet effort soutenu sont devenus des éléments fondamentaux de ma pratique artistique. Ils ont une dimension performative et conceptuelle à la fois. Ces sept dernières années, ma pratique a évolué pour explorer d’autres concepts, bien que ceux-ci restent toujours enracinés dans la contemplation, le labeur et la quiétude émotionnelle.
© Dustin M. Price
Vous avez grandi dans les Badlands du Dakota du Sud. Cette période a-t-elle façonné votre relation à l’immensité et à l’introspection dans votre travail ?
Absolument. Cette région de l’Ouest américain est particulièrement isolée et politiquement très conservatrice. Cet isolement, combiné à l’étendue infinie du paysage et du ciel, a suscité chez moi un intérêt pour une exploration parallèle de l’immensité de la conscience humaine. La quiétude émotionnelle et intellectuelle est ainsi devenue un thème récurrent dans mon travail. Grandir dans un ranch de 5000 acres m’a donné une connexion profonde avec la nature et m’a encouragé à réfléchir à la manière dont nous interagissons avec notre environnement, à la fois physiquement et émotionnellement. Être issu d’une famille d’éleveurs m’a également permis de comprendre la dimension méditative du travail physique intense.
J’ai eu la chance d’être élevé par une féministe dans un environnement où cela était rare (et l’est toujours). Grâce à cela, j’ai grandi avec une conscience de mon privilège d’homme blanc et de la manière dont la compassion et l’équité humaine conduisent à la justice sociale. J’ai souvent examiné en profondeur ma propre identité dans ce contexte et ce système. Ma grand-mère est une femme extrêmement intelligente et influente, issue d’une lignée de femmes remarquables qui ont défié le patriarcat et les attentes de leur époque. Grâce à elle et à ma mère, j’ai été témoin quotidiennement de la force, de la résilience et du leadership féminin, ainsi que des possibilités offertes par l’équité. Mon grand-père a également eu une influence considérable. Il entretient une relation spirituelle avec la nature qui m’a profondément marqué. Nous avons passé des centaines d’heures ensemble à réparer des clôtures en barbelé, à cultiver la terre, à surveiller le bétail, souvent en silence.
Cette quiétude et cette présence qu’il m’a transmises sont des éléments que je recherche tant dans mon art que dans ma vie, surtout en ces temps troublés. La dualité entre mon intérêt pour l’amour et la justice s’est peu à peu intégrée dans mon travail et a formé la base de ma pratique pédagogique. J’ai souvent ressenti que j’étais placé au carrefour de deux immensités : celle de la conscience et celle du territoire dans lequel j’ai grandi. Il est devenu évident que mes intérêts artistiques sont profondément ancrés dans mon enfance dans l’Ouest du Dakota du Sud.
Votre travail explore le poids des émotions et des tragédies humaines. Comment transformez-vous ce fardeau en un langage visuel ?
’ai compris que les aspects de ma vie qui manquent de physicalité sont souvent ceux qui pèsent le plus lourd. En 2018, j’ai soudainement perdu mon fils de six ans. Juste après cette tragédie, j’ai quitté mon poste de professeur titulaire et suis retourné dans mon foyer d’enfance, le ranch, auprès de ma famille. Ce fut incontestablement l’épreuve la plus difficile de ma vie. Il est impossible de décrire adéquatement le poids d’une telle perte. Au-delà du choc émotionnel, j’ai découvert une présence physique du deuil dont je n’avais jamais soupçonné l’existence. J’avais l’impression que cette perte formait une masse derrière ma cage thoracique, comme si je pouvais l’attraper. Mon corps lui-même semblait plus lourd. Beaucoup d’entre nous vivent des moments qui marquent une rupture nette entre un avant et un après dans leur vie. Souvent, ces moments sont heureux. En traversant cette épreuve, j’ai compris que ce type de perte était une expérience universelle, offrant ainsi une nouvelle perspective sur la dualité de l’expérience humaine.
Pour paraphraser le philosophe Alan Watts, nous ne connaissons l’éclat des étoiles que grâce à l’obscurité qui les entoure. Face à cette perte, je me suis investi dans la création artistique plus que jamais auparavant. Chaque nuit, en posant ma tête sur l’oreiller, je pensais à mon fils, je rêvais de lui, et c’est encore le cas aujourd’hui. Le moment le plus paisible de ma journée était ces brefs instants au réveil, avant que la réalité ne me rattrape. Mais cette douceur contrastait avec le poids immense de mon deuil. C’est ainsi qu’est née la symbolique des oreillers et des feuilles en bois dans mon travail : une tentative d’exprimer l’immensité de ma perte, tout en manifestant mon amour infini et ma quête de guérison. Réduits à leurs éléments les plus essentiels, ces œuvres incarnent la relation entre le dur et le doux, l’amour et la perte, la lumière et l’obscurité. C’est en étant confronté à cette souffrance enveloppée d’amour que j’ai découvert la force de tant de personnes ayant elles aussi perdu un être cher. Leur résilience m’a inspiré et m’a aidé à avancer.
© Dustin M. Price
Vous parlez d’un « retour à l’émerveillement de l’expérience humaine ». Qu’est-ce qui continue à vous inspirer dans cette quête aujourd’hui ?
L’humanité m’inspire par sa capacité à aimer et à éprouver de la joie. La force des personnes que je vois, ce qu’elles surmontent et l’amour qu’elles expriment. Même dans les périodes les plus sombres, c’est une chose magnifique. La montée récente de la haine, du racisme et de la bigoterie aux États-Unis est à la fois terrifiante et profondément décevante. Ces deux dernières décennies, il y a eu des moments où l’Amérique semblait avancer lentement vers une justice et une dignité réelles pour tous. Aujourd’hui, une minorité au pouvoir s’efforce de revenir à un système qui privilégie et renforce le contrôle des hommes blancs hétérosexuels chrétiens. Mais l’espoir n’est pas perdu. Si j’ai pu me relever après ce que j’ai vécu, alors rien ne pourra éteindre mon amour et mon espoir. Nous ne progressons peut-être pas aussi vite que je le souhaiterais, mais si nous sommes suffisamment nombreux à nous tourner vers la lumière, les ombres tomberont derrière nous. Ce sont ces innombrables personnes qui refusent d’abandonner et qui continuent à se battre qui me remplissent d’espoir et me permettent de retrouver cet émerveillement et cette admiration.
Vous enseignez également l’art. La transmission est-elle une notion importante dans votre vie ? Comment cette activité nourrit-elle votre travail d’artiste ?
Bien que très subjectif, je considère que l’enseignement est l’un des actes de service public les plus nobles. Mon engagement pédagogique est un acte de justice sociale. J’enseigne à l’université depuis 17 ans et je travaille également dans une école associative exceptionnelle. J’ai enseigné dans des communautés rurales conservatrices, dans des milieux urbains et auprès de populations défavorisées. Mon objectif est de créer un environnement sûr, bienveillant et inclusif où toutes les identités sont célébrées et où la dignité humaine est valorisée. Je ne supprime pas les éléments du programme liés aux identités dominantes et aux idéologies établies, mais je ne les mets pas en avant. C’était mon expérience en tant qu’étudiant, et cela l’est encore pour tant d’Américains. Il est aussi fondamental d’analyser les systèmes de domination, de violence, d’oppression et d’avidité qui sont à la racine des problèmes de notre société.
Il est facile de se sentir en colère face à la montée de la haine et de l’intolérance aux États-Unis. Mais il est tout aussi essentiel de ne pas oublier la beauté et l’espoir en l’humanité. Année après année, mes étudiants m’ont apporté cette lueur d’espoir. Je vois constamment leur joie, leur détermination et leur persévérance. Leur compassion et leur engagement en faveur des communautés féminines, LGBTQ et BIPOC me convainquent que nous finirons par renverser ces systèmes oppressifs profondément ancrés. Accompagner mes étudiants dans leur exploration artistique et la découverte de leur propre voix est une source d’énergie inépuisable.
© Dustin M. Price
Vous avez candidaté à notre appel à artistes. Pourriez-vous partager vos impressions sur le projet Opale Art ?
Je respecte énormément le travail et la mission d’Opale Art. Aujourd’hui plus que jamais, il est crucial que des organisations artistiques à but non lucratif existent. Je suis convaincu que donner accès à l’art au plus grand nombre, indépendamment de leur identité, de leur situation économique, de leur culture ou de leur origine, est essentiel pour bâtir un monde empreint d’amour, d’équité et de justice. L’échange et la réflexion autour de l’art ont toujours contribué à améliorer la société.
Aux États-Unis, l’art public est de plus en plus dévalorisé et privé de financements par le gouvernement et une partie de la population. Pourtant, l’espoir demeure. Il est fondamental que des initiatives comme Opale Art poursuivent leur travail en soutenant les artistes et en célébrant la richesse de la création humaine.
Dustin M. Price est membre d’Opale Art et nous le remercions de sa confiance. Retrouver son interview, augmenté de questions supplémentaires, dans notre magazine trimestriel numéro 03, consultable en ligne gratuitement en adhérant à notre association. Si vous êtes artistes, adhérez également pour recevoir nos prochains appel aux artistes, suivre nos formations en lignes et peut-être être publié. Retrouvez nos autres interviews en suivant ce lien. Et découvrez de nombreux artistes sur notre compte instagram.


