© Cécile Gonneau
Vous avez commencé votre carrière dans le marketing et la publicité, comment s’est passé votre parcours ?
J’ai toujours aimé dessiner et créer en général, et j’ai longtemps suivi des cours de dessin et de céramique après l’école. Plus tard, j’ai choisi d’aller dans un lycée qui proposait une option artistique. Je me souviens d’un enthousiasmant bouillonnement créatif et d’élèves tous très doués. Au moment du bac, j’ai visité plusieurs écoles d’art de région parisienne, mais je n’ai pas osé m’y inscrire : la carrière artistique me paraissait trop aléatoire et les revenus trop incertains. Devenir artiste ne m’a pas paru raisonnable, mais je voulais tout de même travailler dans un domaine en rapport avec l’art. J’ai donc fait un bachelier d’histoire de l’art et un bachelier de philosophie en parallèle. J’ai ensuite suivi un master en management culturel, au cours duquel j’ai effectué des stages au service communication du Centre Pompidou et au service abonnements du musée du Louvre.
J’ai vraiment adoré faire partie pendant quelques mois de ces institutions et découvrir l’envers du décor, et surtout les réserves d’œuvres ! À la fin de mon stage au Louvre, mon responsable m’a dit que j’aurais de meilleures chances d’être embauchée si je faisais un master en école de commerce. Ce que j’ai fait. Mais au bout de quelques années en marketing et en publicité, j’ai commencé à me rendre compte qu’il me manquait quelque chose, et que je n’étais plus sûre de vouloir ce rythme de vie assez intense à Paris. Arrive alors mon coup de foudre pour la ville de Bruxelles, une capitale à taille humaine et avec une qualité de vie bien supérieure à Paris ! Le changement de vie est lancé, et c’est un vrai soulagement de quitter Paris et de réfléchir à une nouvelle orientation professionnelle. Après quelques mois d’expérimentation, de petits boulots et de réflexion, je rencontre mon mari, qui m’invite à venir vivre chez lui dans sa maison dans la forêt et me convainc d’oser reprendre le dessin et de me consacrer entièrement à l’art.
© Cécile Gonneau
La nature occupe une place centrale dans votre pratique. Savez-vous pourquoi elle est devenue votre principale source d’inspiration ?
L’arrivée dans cette maison entourée de nature est épique ! À la fois, j’aspirais à plus de calme et de nature, mais j’ai toujours vécu en ville. Tout à coup, ce silence et ce noir absolu la nuit ont été très déstabilisants et j’ai ressenti de plein fouet la force de la nature, son omniprésence et mon insignifiance. J’avais l’habitude de faire la plupart de mes déplacements à pied à Paris et Bruxelles ; je continue ici et marche chaque matin au milieu des arbres et des champs, et apprivoise petit à petit ce nouvel environnement, et en découvre les merveilles.
Petit à petit, les arbres, omniprésents autour de moi, envahissent également mes dessins jusqu’à en devenir le thème central ! Je suis très poreuse à mon environnement. À chaque fois que nous partons en vacances en Bretagne, la mer se met à envahir mon imaginaire et mes dessins… Mon imaginaire est surtout contextuel, et j’arrive toujours à trouver du beau et de la poésie dans mon environnement immédiat.
Comment décririez-vous votre style artistique à quelqu’un qui ne connaît pas vos œuvres ?
Lorsque je présente mon travail, les trois mots qui reviennent le plus souvent sont « poétique », « énigmatique » et « précis ». Je dirais que je suis une artiste réaliste, qui aime créer des œuvres oniriques et contemplatives, en alliant des paysages denses et immersifs à des présences humaines tout juste suggérées. J’aime passer des heures à observer et dessiner la végétation dans tous ses détails, multiplier les effets de textures et les rendus de matière. Lorsque je dessine un tronc d’arbre ou un feuillage, je ne vois plus le temps passer !
Par contre, dessiner des visages ou des personnages ne m’a jamais particulièrement intéressée, mais pour autant j’aime qu’un ou plusieurs personnages soient présents. Cela me permet de donner une notion d’échelle du paysage et avant tout de créer une narration, où le vide de la silhouette interpelle et devient récit. J’aime qu’il flotte un peu de mystère dans mes dessins, sans pour autant qu’on sache vraiment définir pourquoi. J’aime aussi qu’on ne puisse pas vraiment déterminer l’époque ou le lieu. Que tout reste ouvert à l’interprétation.
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Qu’est-ce qui fait que vous vous soyez tournée précisément vers le dessin, le crayon et le feutre ? Et pourquoi, bien que réalisant également des œuvres en couleur, le noir et blanc a-t-il une place à part dans votre travail ?
Lorsque j’ai repris le chemin de la création, je me suis inscrite à énormément de cours artistiques afin de tester plein de techniques. Mais je finis toujours par revenir au dessin noir et blanc, qui est mon mode d’expression naturel. J’ai toujours plusieurs feutres Unipin 0,03 avec moi. Ils me permettent de réaliser énormément de détails avec beaucoup de fluidité. On m’a souvent conseillé d’essayer la gravure car le rendu de mes œuvres en est proche, mais le processus ne me convient pas. Il faut souvent forcer pour gratter ou creuser la matière et cela me fatigue trop vite la main. J’alterne donc entre projets en couleur à l’aquarelle et projets au feutre en noir et blanc.
Depuis plusieurs années, vous travaillez une série intitulée «Les fantômes de la forêt». Pouvez-vous nous en parler?
Cette série est le cœur de mon travail depuis plusieurs années et ce sujet est tellement récurrent dans mon quotidien et dans mes pensées que je me demande s’il sera terminé un jour. C’est une série de dessins en noir et blanc présentant des silhouettes humaines vides dans des environnements boisés très détaillés. À l’origine du projet, il s’agit d’une récurrence que j’ai vue apparaître dans mes dessins, basée sur une admiration toujours plus forte de la forêt omniprésente autour de moi, que je passais de plus en plus de temps à dessiner, mêlée à une certaine tristesse de vivre aussi isolée et loin de mes amis, qui ont commencé à apparaître graphiquement sous forme de fantômes, tout à la fois présents et absents.
Chaque matin, avant de commencer à dessiner, je pars marcher en forêt, et j’en profite pour téléphoner à mes amies et à ma famille, car lorsque je commence à dessiner, je ne suis plus joignable. J’ai donc la sensation que mes proches m’accompagnent lors de ces promenades. C’est ce moment de vie personnel que je cherche à rendre, mais j’aime que mon œuvre soit suffisamment mystérieuse pour que chaque personne puisse y voir d’autres choses et que les interprétations soient multiples et ouvertes. Je suis toujours enchantée d’entendre l’interprétation des personnes qui voient mes œuvres !
© Cécile Gonneau
Le quotidien d’une artiste est souvent mal connu du grand public. Pourriez-vous nous expliquer comment vous abordez le processus créatif ?
Ce qui est sûr, c’est que j’ai changé de point de vue sur l’inspiration, que je n’attends plus passivement. Je crée chaque jour les conditions pour la faire naître volontairement. Depuis que je suis devenue mère, j’ai même des journées de travail extrêmement structurées. Si j’ai un dessin en cours, après avoir déposé mon fils à l’école et avoir marché en forêt, je rentre à la maison et dessine sans m’arrêter jusqu’à 15 h, car l’école finit à 15 h 15 en Belgique. J’ai vraiment besoin de mettre un réveil, car les jours où j’ai un dessin en cours, je ne vois pas le temps passer. Souvent, j’en oublie même de manger le midi.
Heureusement, la vie de famille me permet d’avoir un rythme de vie un peu plus sain et de faire des pauses ! Je recommence souvent à dessiner de 21 h à 23 h quand mon fils est couché. Par contre, lorsque je viens de terminer un dessin et que je ne sais pas encore exactement quel va être le prochain, ma promenade en forêt du matin est plus longue. J’en profite pour prendre des photos et réfléchir à des cadrages. En rentrant, je fouille dans mon « armoire à idées » dans laquelle j’entasse depuis des années des milliers d’images que j’ai glanées dans des magazines et des livres, avec des cadrages ou des positions de personnages qui m’interpellent, et j’en extrais une vingtaine qui me parlent. J’essaie de les faire dialoguer jusqu’à ce que le futur dessin soit clair dans ma tête.
Vous travaillez également comme illustratrice en collaboration sur divers projets. Pouvez-vous nous parler de La Villa, la bande dessinée que vous avez réalisée avec Mechaa Fact ?
J’aime énormément les collaborations ! Je les vois comme un enrichissement de ma pratique et de mon univers, grâce au regard que portent d’autres personnes sur mon travail ou du fait des contraintes des appels à projets qui me permettent d’aller dans des directions que je n’aurais pas envisagées ! Concernant la bande dessinée, tout est parti du fait que je m’étais inscrite sur Facebook dans plusieurs groupes de mise en relation d’auteurs et d’illustrateurs. J’aime toujours voir les nouveaux projets des auteurs, mais malheureusement aucun ne me correspondait graphiquement. Je me suis donc dit que j’allais poster une annonce inverse, montrant mes dessins et me demandant si cela inspirerait un auteur. J’ai été sidérée du nombre de réponses que j’ai obtenues ! La plupart des propositions de collaboration tournaient autour de la poésie, et j’ai choisi les poèmes de Béatrice Serre, qui a imaginé des histoires énigmatiques pour chacun de mes fantômes. Nous avons fait une maquette de livre en mettant ses textes et mes images ensemble, et le résultat est superbe. Nous avons imprimé une cinquantaine d’exemplaires et nous allons maintenant démarcher les éditeurs avec ce projet.
Suite à cette annonce, j’ai également reçu un message de Mechaa Fact, qui est autrice de bande dessinée. Elle m’a envoyé un projet très détaillé avec un scénario d’une vingtaine de pages. Pour l’instant, nous avons la couverture et 12 planches finalisées, ce qui représente un sixième des planches à dessiner. Le travail restant est donc énorme et nous l’estimons à deux ans environ pour finaliser. Pour autant, nous allons déjà commencer à démarcher les éditeurs car le projet n’a pas besoin d’être finalisé pour intéresser. C’est pour moi une grande chance d’avoir rencontré Mechaa, car elle a un grand sens de la narration et me propose toujours des cadrages cinématographiques esthétiquement très forts. J’apprends beaucoup à son contact. Je me suis également inscrite à des cours de bande dessinée depuis septembre pour mieux comprendre les règles de cet art que je connais finalement assez peu. J’ai également répondu à l’appel de la revue illustrée Les Embrouillonnements qui publie chaque année un tome mêlant textes engagés et illustrations sur un péché capital. J’ai été sélectionnée pour le tome Paresse pour lequel j’ai réalisé plusieurs illustrations. J’adore me retrouver face à un texte et réfléchir à quel dessin pourrait retranscrire son ambiance, sans non plus tomber dans l’écueil de faire une illustration trop littérale ! C’est comme un casse-tête à résoudre avec de multiples possibilités, j’adore !
© Cécile Gonneau
Vous avez postulé à notre récent appel aux artistes, pouvez-vous nous expliquer pourquoi et nous dire ce que vous pensez d’Opale Art ?
Je suis très impressionnée par votre magazine, tant dans ses choix d’articles que dans sa mise en page ! Lorsque j’ai exposé en octobre dernier à Art on Paper à Lyon, j’ai eu la chance de rencontrer plusieurs artistes au travail singulier, que vous avez mis en valeur dans vos pages : Béatrice Meunier-Déry, Lesley Plumey et Virginie Gallois. Votre travail de soutenir et de mettre en avant la création contemporaine est admirable ! C’est une très belle mission que vous vous êtes donnée et j’ai hâte de lire votre prochain numéro.
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