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masque d'art contemporain par l'artiste Lisa Mazoyer
© Lisa Mazoyer

Quel est votre premier souvenir artistique lorsque vous étiez enfant ?

C’est une question que je pose souvent : le fonctionnement de ma mémoire, sa manière de traiter les informations. Je n’arrive pas à considérer des temps spécifiques comme marquants, des événements qui seraient des tournants particuliers. Je vois plutôt des expériences qui se succèdent, qui s’étirent sur des temporalités plutôt que des souvenirs précis. Des sensations, des ambiances, des lumières, des espaces… Je me remémore plutôt des lieux, des échanges et des rencontres. 

Je me souviens avoir joué à observer autour de moi. Décortiquer des scènes pendant de longues minutes, en me demandant si je pourrais les redessiner de mémoire ensuite. J’évaluais les proportions, je m’inventais une histoire avec les différents éléments qui composaient la scène pour mieux la mémoriser : comment les éléments se relient et tiennent entre eux ? 

Appréhender l’organisation d’un feuillage, suivre le mouvement d’une écorce, compter les rangées de pierres d’un mur, remarquer l’usure des marches d’un escalier… Je me souviens me dire que ces scènes que j’observais n’existeraient plus jamais comme elles se présentaient à cet instant précis, et j’avais la sensation de faire une bonne action en les observant sous toutes leurs coutures, comme un devoir de mémoire, ou peut-être un hommage. C’était comme si je dessinais sans support. Pourtant je n’ai jamais particulièrement été adepte du dessin d’observation ou de reproduction.

J’ai surtout eu la chance de grandir dans un environnement où je pouvais expérimenter une multitude de procédés et de techniques, d’être entourée et accompagnée d’adultes artistes ou créatifs, et heureux de transmettre leur goût pour la création.

œuvre d'art contemporain par l'artiste Lisa Mazoyer
© Lisa Mazoyer

Vos œuvres semblent tisser un lien profond entre la nature et le rêve. Pouvez-vous nous en dire plus? 

La nature, au sens qui nous englobe aussi nous, êtres humains, est en elle-même propice au rêve : le monde est tellement foisonnant de formes, de motifs, de lumières, de textures… Cette diversité est un levier déjà disponible, prêt à être attrapé par l’imagination. 

La création est finalement un acte banal qui nous transporte hors du commun : une interprétation, un regard sur le réel, l’extérieur, qui vient nous questionner.

Nous avons tous un regard singulier, même si nous ne sommes pas tous tournés vers la création. Nous rêvons tous, chacun et chacune, à notre manière. S’il reste une porosité dans ma pratique entre la réalité et l’imaginaire, c’est que quelque part, je n’ai pas réussi à quitter quelque chose de l’enfance, ce quelque chose que le monde adulte essaye de ranger dans un coin. 

Le public que je rencontre lors d’expositions de mon travail m’interroge souvent sur les visions  que je semble avoir. Mais je ne visualise pas, mon travail ne reflète pas une vision intérieure que j’aurais. J’explore plutôt un univers que je découvre au fur et à mesure et qui prend corps et matière en faisant. Il y a cette idée formulée par Pierre Soulages qui résonne souvent en moi et prend tout son sens :  ce que je fais m’apprend ce que je cherche.

D’ailleurs, quelles sont vos influences artistiques et où trouvez-vous l’inspiration?

Je ne sais pas où se trouve l’inspiration, en tout cas j’essaye plutôt de ne pas la chercher. Elle est souvent fuyante quand on commence à la traquer. J’aime avoir une vie ancrée, sociale, collective, bien remplie, et m’isoler pour créer. Le terme « influence » a toujours quelque chose qui me semble péjoratif, comme subi. Je préfère être nourrie, portée et accompagnée. 

En tout cas, l’art naïf, l’art brut, l’arte povera… mais bien sûr aussi les arts premiers, sont autant de familles qui me parlent, aussi bien esthétiquement que dans leurs processus et leurs pensées.

œuvre d'art contemporain par l'artiste Lisa Mazoyer
© Lisa Mazoyer

Vous évoquez la notion d’enveloppes corporelles poreuses. Comment cette idée se manifeste-t-elle concrètement dans vos installations ou vos figures?

Le monde est plein : les corps et les éléments sont tous collés les uns aux autres, il n’y a pas de vide entre. Ce plein relie tout le monde vivant. C’est de ce contact au réel que viennent nos sensations, et nous baignons dans cet océan de sensations. L’imaginaire vient traduire les sensations que ce monde nous procure ; ce monde autre qui nous touche. 

Ce que je crée mélange des formes qui évoquent le végétal, l’animal, l’humain, le minéral, des formes inventées, qui s’enchevêtrent, se chevauchent, se confondent, se touchent. Je me demande où les enveloppes des corps s’arrêtent, où se situent les points de friction avec les autres corps, comment les corps résonnent entre eux. La forêt pousse dans une main, un cœur, une cuisse. Les plantes ont des yeux. La chevelure est un feuillage, la peau une écorce. Les figures se métamorphosent.

On ressent dans vos productions un rapport très sensoriel à la matière. Quelles textures ou techniques vous attirent le plus aujourd’hui?

Le papier, le carton, le tissu… la fibre souple, légère, fragile. Les matières qui prennent l’eau, qui brûlent, qui se déchirent, qui se froissent, qui restent intrinsèquement éphémères. Les matières pauvres, uniques, dénichées ici ou là, que je ne retrouverai pas à l’identique, ni en grande quantité. Ce sont des matières précieuses à mes yeux : je sais qu’elles ne survivront pas dans le temps, et qu’elles frôlent toujours le possible accident. Le monde est déjà saturé d’objets, je me demande souvent pourquoi en rajouter. 

C’est un rapport ambigu à la création : l’envie de créer, mais sans l’envie de laisser une trace pérenne. Finalement, ça me rassure sur mon rapport à la mort, l’idée qu’il m’est possible de survivre à ce que je crée, plutôt que l’inverse. Pour dessiner, j’aime les supports qui résistent à mon outil, un peu comme la gravure . Je me retrouve davantage dans la lenteur que cette résistance implique, à gratter, inciser, pour imprégner la matière. 

Je me sens à l’aise avec l’économie de moyens : un support, de l’encre noire, une plume. Le support participe autant du dessin que l’encre, les deux viennent former l’image. Je cherche alors l’équilibre entre ce qui s’encre et ne s’encre pas pour faire apparaître l’image, à chaque choix, pas de retour en arrière possible : l’encre ne s’efface pas, elle imbibe son support, et j’aime ce non-retour que le processus implique. Chaque dessin est le résultat d’une multitude de décisions, plus ou moins risquées.

masque d'art contemporain par l'artiste Lisa Mazoyer
© Lisa Mazoyer

Vos masques habitent un espace entre sculpture et rituel. Sont-ils des objets à activer, à incarner, ou plutôt des figures silencieuses?

Je ne m’aventurerai pas à parler de rituel, puisqu’il n’y a pas de système de croyance ou de principe de cérémonie associés à ma pratique. J’essaye en tout cas, et j’espère, que mes pièces ne sont pas trop silencieuses ! Sinon quelque chose s’est perdu en chemin. 

Je cherche cette magie qu’on trouve dans les petits défauts, les choses que l’on n’a pas cherchées à contrôler et qui va donner une âme. Quelque chose d’imperceptible, d’invisible, qui enveloppe, caresse, attire, ou laisse une impression d’étrangeté. Je vois plutôt les masques incarner les corps que l’inverse, finalement. Un nouveau visage pour transformer le corps qui le porte.

Vous avez postulé à l’appel aux artistes d’Opale Art. Que pensez-vous de notre projet?

J’ai découvert le projet Opale Art par une amie artiste : j’étais intéressée par cette initiative de donner la place à une diversité d’artistes, quels que soient leur parcours. Je ressens souvent un sentiment d’illégitimité dans ma pratique artistique professionnelle, n’ayant pas suivi d’études ni de formations dans ce champ, et il m’est parfois difficile de me retrouver dans les codes et les fonctionnements du monde de l’art. 

Merci à vous d’offrir cet espace d’expression aux artistes ! L’exercice de l’interview est à la fois stimulant et structurant.

œuvre d'art contemporain en cours de création par l'artiste Lisa Mazoyer
© Lisa Mazoyer

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