© Carine Té
Carine Té, née à Reims, vit et travaille à Paris. Diplômée de la faculté des Arts d’Amiens, elle construit depuis plusieurs années une pratique où le dessin n’est pas seulement un médium, mais une manière de penser : un terrain d’essai, de reprise, de déplacement. Professeure d’arts plastiques depuis 2011, elle avance dans un aller-retour constant entre transmission et recherche personnelle, entre observation des images et mise à l’épreuve des gestes.
Très tôt, le corps s’impose comme un noyau de travail : corps fragmenté, déformé, réinventé, dont les histoires circulent par la matière et par l’espace. À travers des séries graphiques et des pièces installatives, elle interroge ce qui se mémorise dans un trait, ce qui persiste dans un matériau modeste, ce qui vacille dans un équilibre précaire. Son œuvre se situe dans une scène contemporaine attentive aux processus, aux récits intimes et aux charges silencieuses de l’ordinaire.
Le dessin, langage premier
Le dessin est, chez Carine Té, une forme de langage premier, mais volontairement instable. Le trait se répète, se déforme, s’épuise parfois, comme si l’image naissait moins d’une représentation que d’une insistance. Une forme revient, surtout : la boucle. Elle évoque l’écriture, le signe, le code, tout en refusant de se laisser lire. Ce faux langage produit du rythme, ouvre un espace de projection, et met en crise la tentation de comprendre trop vite. La tête, elle aussi, traverse l’ensemble : non comme portrait, mais comme motif obsédant, question insistante posée à la figure. Dans la série Technique de coupe, réalisée à partir d’une matrice issue d’un magazine de coiffure, les écarts minimes suffisent à troubler les identités et à faire surgir une « famille » de visages, à la fois proches et dissonants.
Textile, matière domestique et prise de parole
Le fil devient un prolongement du dessin. Carine Té brode, tricote, découpe des pulls de laine pour en faire des visages et des fragments de corps, puis transforme ces découpes en fils : tricoter revient alors à dessiner dans l’espace. Le support lui-même porte une mémoire. Patrons et magazines de tricot, chargés de codes de la sphère domestique, sont collectés, détournés, réactivés. Certaines pièces assument une dimension politique plus frontale, en révélant les sous-textes normatifs des images destinées aux femmes. Le geste domestique se renverse. L’aiguille écrit, tranche, revendique. Dans ce dialogue entre intention et imprévu, entre dessin et textile, Carine Té laisse aux accidents leur pouvoir d’orientation, et fait de l’étrangeté un lieu d’arrêt, un point de bascule pour le regard.
01/06
Si vous deviez présenter votre art à un enfant.
Mon travail commence souvent comme un jeu. Je prends un matériau, un fil de laine, un papier déjà imprimé, une feuille, et je regarde ce qu’il me propose. Son épaisseur, sa texture, sa résistance me donnent des idées, et parfois je ne sais pas encore ce que je vais faire. J’aime me laisser surprendre. Je prends mes outils préférés : de gros crayons gras, de la gouache, des ciseaux, de la colle, et je peux bricoler pendant des heures. Je pars souvent d’outils ou de matériaux noirs, parce que je ne me lasse jamais du noir. Je crée une première image qui en amène une seconde, puis une troisième, et toutes se répondent comme une petite famille de dessins. Quand je crée, je ne contrôle pas tout et j’aime ça. Les surprises me donnent de nouvelles idées. Parfois je dessine des formes juste pour le plaisir, elles ne représentent rien, et quand elles représentent quelque chose je ne cherche jamais à faire « ressemblant » : je préfère l’expressivité, ce que la forme peut raconter.
Parfois, je dessine ou tricote des têtes. C’est une vraie obsession chez moi, j’en vois partout et tout le temps des têtes !
02/06
Si vous deviez garder un moment décisif qui a influencé votre art ou votre choix de devenir artiste.
Je n’ai pas en tête un seul moment décisif, mais plutôt une myriade de moments où je me suis sentie artiste et à ma place dans ce choix. Des moments parfois discrets, mais qui, mis bout à bout, ont orienté toute ma trajectoire. Au collège, en classe, la première fois que j’ai fait de la peinture, cela a été comme une rencontre. Quelque chose s’est ouvert très simplement, presque naturellement, et j’ai ensuite fait mes choix d’orientation à partir de cette expérience fondatrice. Plus tard, à la faculté des arts, l’étude approfondie de l’esthétique et de la philosophie de l’art m’a marquée. Elle a renforcé mon goût pour le doute et la recherche plutôt que pour la réponse ou la maîtrise définitive.
Bien plus tard, une fois installée à Paris, une autre rencontre a été déterminante : celle de l’artiste Florence Reymond. Grâce à elle, j’ai pu développer un travail plus personnel, assumer mes obsessions formelles et trouver une voix plus juste. Cette rencontre m’a permis de devenir l’artiste que je suis aujourd’hui. Quand je repense à ces moments, je ressens surtout une forme de continuité. Devenir artiste ne s’est pas imposé comme une décision brutale, mais comme un chemin fait de rencontres, de lectures, de gestes répétés et de déplacements successifs, qui continuent encore d’alimenter mon travail.
03/06
Si vous ne deviez garder qu’une seule de vos œuvres.
Si je ne devais garder qu’une seule œuvre, ce serait La dame en bleu, la première née de ma série intitulée Technique de coupe. Cette série regroupe une vingtaine de portraits et se nomme ainsi en référence au magazine dont les images de coupe de cheveux forment la matrice de tous les portraits dont elle est issue. C’est d’ailleurs davantage cet ensemble de dessins que je considère comme une œuvre à part entière. Cette série est importante pour moi parce qu’elle concentre le cœur de ma pratique : le dessin, la répétition et la question du visage. En redessinant, déformant, exagérant et déclinant cette base unique, j’ai progressivement donné naissance à une famille étrange, où chaque personnage possède sa propre personnalité isolée. Cette solitude traduit la difficulté de communication entre eux, et interroge la manière dont on perçoit et comprend l’autre.
En contrepoint, une œuvre comme Nique ta mère affirme de manière plus directe la dimension politique de ma pratique. En brodant cette phrase au fil de laine sur le portrait d’une femme issu d’un magazine de tricot, j’introduis une tension entre douceur du matériau et violence du langage. L’aiguille, outil domestique par excellence, devient alors un instrument de prise de parole, révélant une autre facette de mon travail, plus frontale, mais toujours liée au dessin, au support et au langage.
© Carine Té
04/06
Si votre art avait un super-pouvoir.
Si mon art avait un super pouvoir, ce serait peut-être celui de faire légèrement dérailler le regard. Pas de tout casser, juste de déplacer les choses d’un cran, parfois avec un petit clin d’œil ou une surprise qui amuse. Faire en sorte qu’on ne sache plus très bien ce que l’on regarde, ni comment il faudrait le comprendre. J’aimerais qu’il rende l’étrange acceptable. Que ce qui paraît bizarre ou mal ajusté devienne un endroit où l’on s’arrête. Dans mon travail, l’inconfort n’est pas là pour provoquer, mais pour ouvrir quelque chose. C’est souvent là que des formes nouvelles apparaissent et que le regard commence à circuler autrement.
Ce super pouvoir me ressemble : je n’ai jamais cherché à rendre les choses claires ou rassurantes. J’aime les endroits où le sens glisse, où les formes résistent, avec un peu de légèreté et de facétie.
05/06
Si vous pouviez rencontrer ou collaborer avec un artiste célèbre.
J’aurais adoré rencontrer et discuter avec Louise Bourgeois, la voir travailler dans sa cuisine à Chelsea. Mais si je devais collaborer avec un artiste, je choisirais un chorégraphe pour sortir de ma zone de confort, comme Pina Bausch ou Tino Sehgal. Le corps en mouvement, la danse, le geste qui se répète ou se transforme, cela me parle autant que le fil ou le dessin. J’imaginerais un espace où les œuvres, les corps et la musique se croisent.
06/06
Si vous aviez rédigé cette interview, quelle question vous seriez-vous posée ?
Ma question serait : « Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? »
Je travaille actuellement sur différentes pièces. Je tricote depuis des mois avec de très grosses aiguilles un fil de coton extra-fin : une nouvelle manière d’explorer la boucle, comme un dessin qui se tisse. Je me sens un peu comme Pénélope, et cette lenteur est toute nouvelle pour moi. Mes découpes de pulls m’ont aussi fait découvrir des gestes proches de la performance, que j’aimerais intégrer à ma pratique.
Je continue à dessiner et à m’intéresser à la création d’éditions de mes pièces : j’ai repris une série sur des pages de magazines de tricot, et je réfléchis à en recréer un fac-similé complet, qui serait une forme d’édition de cette série.
Juxtaposition de deux œuvres (La Dame Bleue / La Dame) © Carine Té
Carine Té figure également dans le portfolio de notre magazine imprimé collector et est membre d’Opale Art. Nous la remercions de sa confiance. Retrouvez nos autres portraits d’artistes en suivant ce lien. Et découvrez de nombreux artistes sur notre compte instagram.


