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Une oeuvre d'art contemporain par l'artiste Yveline Bouquard
© Yveline Bouquard

Née à Tours, au bord de la Loire, Yveline Bouquard vit et travaille toujours dans cette ville. Après un baccalauréat en arts plastiques obtenu en 1974, elle est admise à l’École des Beaux-Arts de Paris. Elle s’y confronte à un contexte artistique où la peinture et le dessin sont alors marginalisés au profit d’autres formes d’expression. Elle s’en éloigne et se forme à la reliure manuelle à l’Union Centrale des Arts Décoratifs à Paris, métier qu’elle exerce plusieurs années, parallèlement à une carrière d’éducatrice.

La peinture reste néanmoins une nécessité profonde. En 1989, elle reprend un cursus artistique à l’École des Beaux-Arts de Tours. Après une période partagée entre création, expositions et activité professionnelle, elle fait en 2003 le choix de se consacrer pleinement à la pratique artistique. Ce tournant marque le début d’un engagement total dans la création, nourri par les rencontres, les voyages et les expositions.

Paysages, glissements et disparitions

Le travail de Yveline Bouquard s’est d’abord construit autour de la figure humaine et de l’expressivité des corps en mouvement. Les silhouettes qu’elle peint semblent suspendues, évoluant dans des espaces où le paysage frôle déjà l’abstraction. Progressivement, ces figures s’effacent. Ce glissement n’est pas une rupture mais un déplacement du regard : le paysage devient le sujet central, porteur de tensions et de dynamiques internes. Par la peinture, le dessin, la photographie, les livres d’artiste ou l’installation, elle explore des territoires façonnés par les forces naturelles, l’eau, le vent, la glace, les reliefs.

Son travail interroge le temps, l’impermanence et la transformation. Les compositions jouent sur les strates, les transparences, les zones d’indétermination entre figuration et abstraction, invitant le regard à imaginer ce qui se dérobe à la surface.

Icebergs, mémoire et résonances contemporaines

À la suite de voyages au-delà du cercle polaire, notamment sur la côte est du Groenland, Yveline Bouquard concentre depuis plusieurs années son travail sur les paysages arctiques et les icebergs. Elle les traite comme de grandes figures, visibles et immergées, imaginant leur partie cachée et leur histoire. Ces masses de glace deviennent des entités sensibles, à la fois majestueuses et fragiles, témoins des bouleversements géophysiques et climatiques.

Sans chercher l’illustration directe, son travail développe un langage qui montre ce que ces mutations font au paysage et à nos sociétés. Cette recherche se nourrit également de la littérature, notamment du texte des Paroles gelées de François Rabelais, avec lequel elle établit un dialogue entre passé et présent. À travers le froid, le silence et la transparence, son œuvre ouvre un espace de réflexion sensible sur le monde contemporain.

01/06

Si vous deviez présenter votre art à un enfant.

« Bonjour Madame, tu parles du réchauffement climatique ? » Devant mes toiles de grands icebergs, les classes accueillies dans mon exposition me posent spontanément cette question ! Même si mon intention première n’est pas celle-là mais celle de peindre des icebergs pour leurs magnifiques qualités plastiques, ce sujet les interpelle, ils semblent très sensibilisés et conscients des processus en cours. Puis leur observation se porte sur la composition du tableau, une petite partie de l’iceberg, très dessinée, figurative, se détache au-dessus de l’horizon et une partie immense, traitée à la limite de l’abstraction, est immergée. Et leur imagination se met en marche. Je leur parle de la peinture acrylique que j’utilise principalement pour les grandes toiles, des glacis pour les effets de transparence, des coulures qui donnent une dynamique aux formes suggérées, des images de magazines, d’internet, empruntées et revisitées à ma façon. Je leur raconte les croquis faits sur le motif, lors d’un voyage sur un voilier, au Groenland en 2024. Expérience que je compte bien renouveler et enrichir lors d’une prochaine résidence d’artiste au Groenland en mai 2026.

J’insiste sur l’importance de prendre le temps de regarder les paysages, d’observer les grandes lignes, leurs formes si variées, courbes ou aiguës, leurs lumières changeantes douces ou fortes, mais aussi d’être attentifs aux textures rocheuses, terreuses, herbeuses. Tous ces petits détails qui se retrouveront et feront la singularité d’un motif, et de l’œuvre si modeste soit-elle, qui en découle. « J’ai des souvenirs cristallins de ce paysage polaire que je n’ai jamais vu mais que mon imagination n’a cessé d’appeler durant des années. » J’emprunte cette phrase à Christoph Ransmayr, l’auteur du livre Les Effrois de la Glace et des Ténèbres, pour souligner l’importance des livres qui nourrissent notre imaginaire, quels qu’ils soient : un album pour enfant que l’on vous offre quand vous avez 6 ans, Caroline au Pôle Nord, des récits d’expéditions et de découvertes de territoires lointains dévorés à l’adolescence, des articles scientifiques qui éclairent de vagues intuitions. Et puis il y a le plaisir tactile et sensuel des matériaux, de toucher les papiers, les toiles, de déposer les couleurs en lignes claires, ou en taches, en couches qui se superposent.

02/06

Si vous deviez garder un moment décisif qui a influencé votre art ou votre choix de devenir artiste.

Plusieurs professeurs ont beaucoup compté dans mon parcours. D’abord au collège, une professeure, Mme Le Gac, a remarqué mon goût et peut-être certaines aptitudes pour la peinture et le dessin. Elle m’a poussée à intégrer la toute nouvelle section Arts Plastiques qui venait de se créer au Lycée Descartes à Tours. J’ai complété cette formation en prenant des cours du soir, pendant plusieurs années, avec une autre professeure, Mlle Mathieu. Cette formidable professeure, lorsqu’elle était jeune étudiante en art, avait travaillé à la Grande Chaumière avec des peintres de l’école de Paris, Bissière, Marquet, etc. Devenue peintre abstraite, elle était très rigoureuse dans son enseignement, elle n’autorisait pas ses élèves à s’engager dans la voie de l’abstraction tant qu’elle jugeait qu’ils ou elles ne maîtrisaient pas parfaitement le dessin. Cependant, très ouverte à toutes les formes d’art, c’est la première personne qui m’a emmenée à Paris pour me faire découvrir les galeries et l’art contemporain. C’est elle qui m’a préparée, avec succès, au concours d’entrée à l’École des Beaux-Arts à Paris. Puis j’ai travaillé avec Jean Maillot, peintre et scénographe, professeur à l’École des Beaux-Arts de Tours, qui a su me redonner confiance, après que j’ai pensé à renoncer à toutes formes d’expressions artistiques.

La découverte de l’œuvre d’un peintre danois a été un véritable électrochoc artistique pour moi : Per Kirkeby. Ce peintre majeur était présenté au C.C.C., Centre de Création Contemporaine, à Tours. De grands paysages abstraits construits par strates se déployaient devant moi, lignes et traits, sensibles et énergiques à la fois, et couleurs somptueuses insufflaient une puissante force tellurique à ses compositions dans un savant désordre organisé. J’ai découvert bien plus tard que ce peintre était géologue de formation et qu’il avait peint et dessiné une série d’icebergs lors de voyages au Groenland. Un autre choc, tout aussi important, fut les portraits et les figures de Marlène Dumas, peintre sud-africaine qui décrit une humanité terrible et profondément émouvante. L’œuvre, son intimité qu’elle y déploie, et le parcours de Louise Bourgeois sont également un modèle pour moi. Et encore tout récemment le bonheur de visiter une œuvre magistrale, occultée pendant trop longtemps, les espaces minimalistes et somptueux d’Anna-Eva Bergman. Je pourrai aussi parler des émotions éprouvées lors de nombreux voyages dans les pays du nord, îles Lofoten, fjords norvégiens, plateaux et volcans islandais, côtes et glaciers groenlandais. La vue de ces paysages me ramène, au-delà de leur magnificence, à un certain état d’émerveillement de l’enfance avec ses cortèges d’histoires et de contes, de sublime et de terreur. D’autres formes artistiques sont essentielles et nourrissent mon travail ; je m’arrêterai en citant la danse de Pina Bausch et Daniel Larrieu, danseur et chorégraphe, et son étonnante danse sur la banquise dans Ice Dream, ainsi que la musique et les œuvres hypnotiques de Steve Reich et d’Arvo Pärt qui souvent m’accompagnent dans le silence de l’atelier.

03/06

Si vous ne deviez garder qu’une seule de vos œuvres.

Je ne peux pas isoler une œuvre en particulier. J’ai essayé de construire, tout au long de mon cheminement artistique, un ensemble cohérent avec des glissements progressifs d’un sujet à l’autre, avec parfois des allers et retours qui, au moment où je les réalisais, étaient nécessaires à un nouveau tournant que pouvait prendre mon travail. Si toutefois j’ai pu donner l’impression d’un changement radical dans mes sujets ou ma façon de faire, il y avait toujours une logique pour moi dans cette évolution, ne serait-ce que celle de ne pas tomber dans la facilité de se recopier sans cesse. À la manière de Je me souviens de Georges Perec, j’évoquerai plutôt les œuvres charnières qui ont compté dans mon parcours.

Je garde, très présente à ma mémoire, la copie à l’huile d’une aquarelle d’Eugène Delacroix représentant une belle tête de lion de profil, durant mes années d’apprentissage. Peut-être est-ce parce qu’elle m’avait valu les premiers et rares compliments de mon exigeante professeure ! J’ai toujours gardé le goût de travailler la peinture et le dessin animalier. Une grande silhouette habillée de rouge, comme en apesanteur, se découpant sur un ciel et un paysage abstrait, lorsque je travaillais sur le thème des Corps en Mouvement. Petit à petit les corps se sont effacés au profit des paysages sur lesquels ils se découpaient. Dans une toile de petit format, une tache orangé vif, de la forme d’une petite maison posée sur ce qui pourrait être un rivage, se découpant sur un ciel noir, préfigure la série des grands paysages qui suivront. Et vint la toile des premiers Icebergs, 190 x 135 cm, découpée en trois plans qui se superposent, le ciel et la montagne blanc cassé et vibrant, la montagne de feu orange, la mer où flottent trois icebergs blanc et turquoise. Celui-là est important… mais tout autant que ceux qui suivront !

Yveline Bouquard est en interview dans Opale Art
© Yveline Bouquard
04/06

Si votre art avait un super-pouvoir.

Je crois que lorsque l’on fait le choix de créer des œuvres, d’être une artiste, consciemment ou inconsciemment, il est banal de dire que l’on parle de soi. Nous parlons de l’intime et nos images sont des métaphores. Après, ce qui importe, c’est que ce « soi » parle aux autres, que les regardeuses et les regardeurs puissent retrouver des émotions, des sentiments ou juste des impressions qui les renvoient à leurs propres expériences et que les œuvres que nous donnons à voir aient cette capacité à les emmener ailleurs, les faire voyager, rêver, sans que l’on se sente le besoin de délivrer un message.

L’illusion de puissance de ces icebergs, que j’ai peints pour leur beauté et leur force plastique, masque leur incroyable fragilité et renvoie immanquablement, dans le contexte actuel, à notre actualité et nos préoccupations climatiques. Tant mieux si ce travail peut aider à réfléchir sur leur devenir et par là même à celui qui est le nôtre. Les visiteurs me font remarquer que la partie émergée, ce que l’on montre, est dix fois plus petite que la partie immergée, donc ce qui est caché — de là à faire un lien aisément évident et symbolique avec nos histoires personnelles, il n’y a qu’un pas !

05/06

Si vous pouviez rencontrer ou collaborer avec un artiste célèbre.

J’ai été particulièrement touchée lorsqu’Axelle Glé, une jeune artiste poète sonore, sensible à mon travail, m’a proposé un texte et une pièce sonore en lien avec mes icebergs. Axelle est intervenue lors de deux expositions différentes, l’une à la chapelle St Jacques à Vendôme, l’autre à l’Annexe, Centre d’art contemporain à St-Avertin. Les deux lieux étaient très différents mais à chaque fois, la magie a opéré. Enveloppée de ses sons et de ses paroles, l’exposition a pris une autre dimension faite de plénitude. J’espère que nous pourrons collaborer à nouveau. L’idée de travailler à quatre mains avec un autre artiste me plaît. Nous avons réalisé un beau livre d’artiste avec un autre poète qui a écrit des poèmes d’après mes grandes toiles d’iceberg. Chaque exemplaire est retravaillé avec des dessins originaux. Bien qu’étant la plupart du temps seule dans mon atelier, je crois avoir le sens du collectif. J’aime les expositions collectives autour d’un thème commun… lorsque nous ne sommes pas trop nombreux !

Mais soyons folle, rêvons déjà de collaborer avec les artistes précédemment cités, Marlène Dumas, Per Kirkeby, Louise Bourgeois, Pina Bausch, Daniel Larrieu, Steve Reich, Arvo Pärt, parce que je suis en totale admiration de leur audace, de leur intelligence sensible qui, en dépassant les frontières de leur propre expression, a pénétré tous les domaines artistiques. Et puis, il y a aussi dans ma liste William Kentridge, un artiste multidisciplinaire que j’ai découvert aux Rencontres photographiques d’Arles. La richesse de ses propositions artistiques m’a subjuguée : dessins, collages, installations vidéo, tapisseries, bandes sons, histoires fascinantes et propos poétiques et politiques. Un de mes souhaits de rencontre est en bonne passe de se réaliser. Admiratrice de la photographe finlandaise Tiina Itkonen, j’ai proposé son nom pour une exposition commune à l’été 2026 au château de Vogüé, en Ardèche. Contactée par les curateurs, Tiina Itkonen a accepté cette proposition. Elle séjourne régulièrement depuis de nombreuses années au Groenland ; elle est devenue proche des personnes vivant dans certains villages, a photographié les activités quotidiennes, fait de magnifiques portraits de femmes, d’enfants, de chasseurs dans leur environnement et su saisir les lumières qui colorent la banquise en toutes saisons.

06/06

Si vous aviez rédigé cette interview, quelle question vous seriez-vous posée ?

Depuis quelques temps, on remet à l’honneur les œuvres d’artistes femmes, parfois « compagne de… », qui avaient été partiellement ou complètement occultées. Anna-Eva Bergman, compagne de Hans Hartung, dont l’œuvre puissante a été redécouverte lors d’une magnifique exposition en 2023 au Musée d’Art Moderne de Paris, en est un des nombreux exemples.

Je suis très admirative des nouvelles générations de jeunes femmes artistes qui décident de s’affirmer comme telles, qu’elles fassent le choix ou non de la maternité, je trouve cela très courageux. J’aurais aimé avoir cette détermination. Mes atermoiements m’ont fait perdre un temps précieux. Longtemps, je ne me suis pas autorisée à me penser en artiste capable de construire un travail intéressant et singulier.

Yveline Bouquard est en interview dans Opale Art avec ses icebergs d'art contemporain
© Yveline Bouquard

Yveline Bouquard figure également dans le portfolio de notre magazine imprimé collector et est membre d’Opale Art. Nous la remercions de sa confiance. Retrouvez nos autres portraits d’artistes en suivant ce lien. Et découvrez de nombreux artistes sur notre compte instagram.