© Claire Cailly
Née à Antony, en région parisienne, Claire Cailly grandit dans un environnement où l’apprentissage et la transmission occupent une place centrale. Après l’obtention de son baccalauréat en 1984, elle intègre l’École normale afin de devenir institutrice, exerçant auprès d’enfants en classes maternelles et primaires. Cette première trajectoire professionnelle ancre durablement chez elle une attention aux processus de compréhension, de construction et de sens.
Après plusieurs années d’enseignement, le besoin de s’engager dans un parcours artistique se précise. Elle choisit alors une formation en dessin textile à l’Atelier Neufville-Conte à Paris. Diplômée, elle travaille dans l’univers du linge de maison, des arts de la table et de la mode enfantine. L’évolution rapide des pratiques, liée à l’essor de la conception assistée par ordinateur, transforme cependant le métier. Ne se reconnaissant pas dans cette mutation plus technique, elle devient en 1994 professeure d’arts appliqués en lycée.
C’est en 2001, alors qu’elle s’installe en Loire-Atlantique, que la découverte de la Loire et de ses paysages marque un tournant sensible. Elle développe une pratique artistique personnelle affirmée, multipliant expositions, installations et résidences, et engageant résolument son travail dans une recherche autonome.
Peindre le paysage en mouvement
La peinture de Claire Cailly naît d’une attention patiente aux phénomènes naturels : pluie, vent, brume, lumière, reflets et ombres constituent un vocabulaire sensible qu’elle observe longuement. Contemplative, elle construit son imaginaire par petites touches, laissant place au hasard et aux rencontres. Le geste est au cœur de sa pratique. Chaque tableau débute par une phase intuitive, énergique, presque impulsive, avant de se structurer progressivement par des ajustements précis, à la recherche d’un équilibre entre formes, rythmes et couleurs. À une écriture nerveuse répondent ainsi des interventions plus calmes et maîtrisées. Si ses œuvres se situent souvent aux frontières de l’abstraction, des résonances figuratives apparaissent, évoquant le paysage, le végétal ou des formes symboliques, créant des espaces de profondeur et de suspension.
Rythmes, spiritualité et perception
Travaillant principalement à l’acrylique, Claire Cailly développe des ambiances colorées intenses et audacieuses, revendiquant la force expressive de la couleur comme réponse à la morosité et à l’uniformité. Son travail interroge le caractère mouvant du paysage, entre immobilité et transformation, cherchant à traduire le scintillement de la lumière, le frémissement des herbes ou les rythmes de l’eau. Une dimension spirituelle traverse l’ensemble de ses œuvres, invitant à une lecture introspective ou apaisante. Par une pratique exigeante, fondée sur le temps long et la ténacité, elle explore le point de bascule entre abstraction et représentation, tout en plaçant le partage des émotions au centre de son projet. Son ambition s’ouvre aujourd’hui vers les grands formats, les installations in situ et le dialogue avec d’autres disciplines artistiques. Nous aurons plaisir à suivre ces évolutions.
01/06
Si vous deviez présenter votre art à un enfant.
Avant de m’exprimer, je lui montrerais quelques peintures et je le questionnerais. Que vois-tu ? À quoi cela te fait penser ? Quelles sont tes émotions ? Je pourrais alors expliquer que la compréhension est ouverte et libre et dépend de la sensibilité de chacun. Certaines de mes productions sont totalement abstraites, elles sont composées de formes et de couleurs qui ne représentent rien de connu. Certaines de mes compositions évoquent le paysage. Peux-tu percevoir une ligne d’horizon, le ciel ou des feuillages ? Une simple ligne horizontale peut couper l’espace en deux et définir un espace « terre » et un espace « ciel ». Y a-t-il des éléments qui sont devant et d’autres à l’arrière ? Lorsque je peins, j’essaie d’organiser les éléments du tableau pour créer de la profondeur. Le choix des couleurs est important pour cela car certaines nuances sont plus froides que les autres et « reculent » visuellement, tandis que d’autres nuances sont plus chaudes et « avancent ».
Peux-tu imaginer que les éléments de mes tableaux bougent ? Comment penses-tu qu’ils bougent ? Dans mes tableaux j’essaie d’exprimer des vibrations, des envols. J’essaie d’apporter une sensation de mouvement. Est-ce que tu aimes les couleurs de mes tableaux ? Je recherche des harmonies colorées équilibrées. Cela vient autant du choix des couleurs que de la quantité accordée à chacune des teintes dans le tableau. Je fais appel à mon intuition pour décider. Lorsque je peins, j’hésite souvent. Je teste plusieurs solutions en modifiant de nombreuses fois le tableau, jusqu’au moment où je suis satisfaite du résultat. Je décide alors que le tableau est terminé.
02/06
Si vous deviez garder un moment décisif qui a influencé votre art ou votre choix de devenir artiste.
J’aime visiter les musées, tous les musées, quel que soit le thème des collections, d’art, d’histoire ou autres. J’apprécie tout particulièrement les expositions temporaires qui présentent une rétrospective ou qui développent un angle de vue. Je visite souvent seule ou avec une personne qui saura m’attendre, car je visite lentement. J’aime le calme des musées. Je lis tous les cartels. Je flâne et je prends mon temps. C’est une forme de curiosité éclectique. Tout m’intéresse et tout stimule ma créativité. Au début des années 90, une grande exposition rétrospective consacrée au peintre tchèque František Kupka a eu lieu au Musée d’art moderne de la ville de Paris. L’exposition s’intitulait : « František Kupka 1871-1957 ou l’invention d’une abstraction ». La présentation chronologique retraçait l’évolution de l’œuvre du peintre, de sa période symboliste à des études et peintures abstraites constituées de rapports de proportions et de plans. J’ai toujours été sensible à l’art abstrait sans comprendre son origine. Enfant, je me demandais qui pouvait bien avoir eu l’idée de cette abstraction. Ce fut une grande découverte de suivre les bouleversements de l’expression du peintre, étape par étape, selon une logique de questionnement et une intensité de recherche. Ainsi, l’apparition de l’abstraction était une continuité. J’ai été très émue de cette découverte et transportée par la force de l’œuvre de Kupka.
Raconter ce souvenir me trouble aujourd’hui car je réalise à quel point l’envie d’être peintre était déjà présente en moi à cette époque. Je regrette de ne pas avoir su me saisir de ces émotions comme d’un signal de ma personnalité profonde. Par manque de confiance en moi, j’ai repoussé la réalisation et l’affirmation d’un devenir artistique. C’est pourquoi désormais je suis dans l’urgence créative. Aujourd’hui peindre et partager ma peinture avec un public est une priorité absolue dans ma vie. Passer du temps à l’atelier et rechercher les opportunités pour exposer mon travail me rend vraiment heureuse. En développant mon activité artistique j’ai le sentiment d’être totalement à ma place. Les retours du public sont positifs et enthousiastes, ce qui me conforte dans mon projet artistique.
03/06
Si vous ne deviez garder qu’une seule de vos œuvres.
C’est une question difficile. Je vis au présent et je n’ai pas tellement envie de me pencher sur mes productions passées. Il faut dire aussi que mon parcours est récent. Ce qui m’intéresse le plus c’est de cheminer d’une œuvre à l’autre, d’éprouver les progrès, les idées nouvelles. C’est pourquoi, pour répondre à cette question, je choisis un petit collage réalisé il y a quelques semaines et dont la base est un fragment de sopalin récupéré à l’atelier. J’ai essuyé avec ce sopalin des restes de couleurs sur ma palette et, au lieu de le jeter, je l’ai fait sécher pour ses qualités de texture. J’ai réemployé ce morceau de sopalin avec d’autres papiers recouverts de différentes traces de peintures.
C’est un collage tout simple mais émouvant qui représente un paysage de marais. Avec quelques éclats de couleur, je trouve qu’il exprime tout à fait le miroitement des lumières, la rencontre du sec et de l’humide, le lointain. Je le trouve très réussi. Pour moi il correspond à un moment sincère. Il « raconte » une émotion ressentie lors d’une promenade au marais du Syl près de Lavau-sur-Loire. Ce collage montre aussi que l’on peut créer avec pas grand-chose, avec quelques fragments de papiers assemblés.
© Claire Cailly
04/06
Si votre art avait un super-pouvoir.
Le public me dit souvent que les couleurs fortes de mes tableaux transmettent de la joie, de l’énergie. J’aimerais que mes œuvres aient la capacité d’apaiser, d’ouvrir l’esprit, d’émouvoir profondément. Que mes tableaux adoucissent le quotidien de ceux qui les choisissent, qu’ils soient comme des talismans dans les maisons qui les accueillent. Mon art est simple, j’aimerais que cette simplicité soit communicante. Je crée des « images sensorielles » qui pourraient être supports de rêverie, de méditation. Certaines formes d’art permettent de se connecter avec son intimité dans une relation personnelle aux œuvres qui touche notre cœur et notre esprit. Cela nous transforme et peut apporter du réconfort. Lorsque l’on est en paix avec soi-même, on peut alors s’ouvrir aux autres.
Dans un monde consumériste, posséder une œuvre d’art, ce n’est pas accumuler un objet de plus pour remplir son espace de vie. J’aimerais que mes œuvres soient une invitation à faire de la place, à créer une respiration. J’aimerais à la fois que mes œuvres appellent le silence. Mais j’aimerais aussi qu’elles aient le pouvoir de générer des mots, des échanges. Que mes œuvres soient supports d’écriture et de narration, qu’elles stimulent la créativité des auteurs.
05/06
Si vous pouviez rencontrer ou collaborer avec un artiste célèbre.
Thierry Martenon sculpte le bois de manière virtuose. J’admire son travail. Ses œuvres possèdent une sorte d’évidence et expriment une grande pureté. À première vue, son travail semble s’opposer au mien. Thierry Martenon vit en montagne tandis que j’aspire à me rapprocher le plus possible des marais et du bord de mer. Il travaille le bois naturel, le bois brûlé ou patiné à l’encre noire tandis que je recherche l’harmonie des couleurs intenses. C’est un artiste qui dessine beaucoup et qui recherche la ligne, le relief, le volume, l’expression des ombres et des lumières sur la matière. Ma démarche est plus intuitive.
Pourtant je ressens des similitudes dans notre rapport au paysage. Il y a pour moi une grande complémentarité entre nos deux univers qui pourraient se valoriser l’un l’autre. Une collaboration à partir d’un même paysage inspirant ou d’une notion commune, la déclinaison des rythmes des œuvres de l’autre, pourrait s’avérer riche en surprises et en découvertes.
06/06
Si vous aviez rédigé cette interview, quelle question vous seriez-vous posée ?
Ce serait de savoir quels sont mes rêves. Je rêve beaucoup car j’en suis au tout début de mon parcours artistique. J’aimerais être accompagnée et représentée par une galerie d’art qui pourrait me soutenir, orienter mon travail, m’ouvrir des portes pour rencontrer un public plus spécifique, et m’aider à avoir les moyens d’envisager de plus grands formats et des supports d’expression complémentaires comme la sérigraphie ou la lithographie. Je rêve d’avoir l’opportunité d’une collaboration avec un éditeur de tapis d’exception comme SAM LAIK, Pierre Frey ou la maison Pinton. Avant de devenir professeure, j’ai étudié le dessin textile. Cela se ressent encore dans certaines de mes créations qui s’apparentent à des motifs reproductibles pour des tissus ou des foulards notamment. L’interprétation d’un de mes tableaux, ou la création d’un motif spécifique pour un tapis en laine et soie, serait une formidable aventure. Pour moi il n’y a pas de limites entre artiste et artisan d’art, l’artisan étant cependant un expert des techniques et des matériaux de son domaine.
Je rêve de pouvoir développer des projets collaboratifs faisant appel à la danse ou à la musique. J’aimerais beaucoup faire une résidence croisant peinture et écriture ayant pour finalité une édition ou un spectacle.
© Claire Cailly
Claire Cailly figure également dans le portfolio de notre magazine imprimé collector et est membre d’Opale Art. Nous la remercions de sa confiance. Retrouvez nos autres portraits d’artistes en suivant ce lien. Et découvrez de nombreux artistes sur notre compte instagram.


