© Aline Ivars
Aline Ivars est une artiste plasticienne française née en 1982 à Angers, installée à Niort. Formée aux Arts appliqués, elle débute sa carrière en 2004 après un parcours initial en graphisme et illustration. Ses premières créations, inscrites dans un univers figuratif nourri du lowbrow art et du dessin narratif, lui permettent de présenter ses œuvres lors d’expositions collectives et personnelles en France et en Europe, notamment à Paris, Nantes et Barcelone.
Entre 2013 et 2015, elle prend part à plusieurs résidences artistiques à Paris, Dakar et Pékin — expériences qui marquent profondément son processus de création et ouvrent son langage plastique à de nouveaux matériaux et possibilités d’expression. À son retour, elle se forme au métier d’art-thérapeute au Centre d’Étude de l’Expression à l’hôpital Sainte-Anne à Paris. Parallèlement à sa pratique plastique, elle exerce aujourd’hui auprès de publics en situation de souffrance — une activité qui enrichit sa démarche d’une dimension humaine et d’une approche intuitive de la créativité.
Entre corps, matière et mémoire
La démarche d’Aline Ivars s’articule autour d’une recherche sur les liens entre le corps, le végétal et la matière. Inspirée de son lien avec le continent africain et de ses voyages, elle observe le besoin universel de l’humain de croire, de protéger, d’investir la matière d’une puissance symbolique. Elle collecte éléments naturels et matériaux issus de l’activité humaine pour tisser entre eux une relation d’interdépendance organique, nourrie d’une vision de la nature comme espace sacralisé.
Les empreintes de feuilles superposées sur papier fait main deviennent des peaux symboliques, décorées à la feuille d’or et parfois ornées de perles — traces d’un rituel dont il ne subsisterait que les signes. Ses portraits peints à l’encre aquarelle, couronnés de feuillage, incarnent la fusion entre représentation humaine et vivant, portant l’empreinte d’une mémoire ancienne et silencieuse.
Des totems de terre
La sculpture prolonge ce travail par des formes totémiques en argile chamottée — des figures à multiples faces, enchevêtrées et indissociables, qu’elle appelle totems. Modelées intuitivement, elles symbolisent le lien à l’autre comme force immuable et originelle : carrousels de visages dont chaque trait peut appartenir à l’un ou à l’autre, fétiches dressés contre l’indifférence.
Le processus de création repose sur le lâcher-prise. De la conception à la découverte de la pièce cuite, l’inattendu génère un sentiment particulier de surprise et de dépossession, par lequel l’œuvre semble s’être faite en partie sans elle. C’est dans cet espace — entre geste spontané et matière qui résiste — qu’émergent des figures étranges et oniriques, porteuses de récits dont on ignore l’origine.
01/06
Si vous deviez présenter votre art à un enfant.
Quand je suis dans mon atelier et que je retrouve mon modelage en cours de réalisation, souvent je lui parle. Le modelage ça demande de l’énergie, et plus on façonne la terre plus elle nous donne de la force en retour, elle a des pouvoirs magiques ! Au tout départ, j’observe les arêtes de la forme simple et brute du pain de terre sorti de son sac, je tourne, prends du recul, enlève, remets, ajoute, lisse, gratte, teste et là un œil apparaît, un visage, une expression, la bouche de l’une des figures peut être l’oreille de l’autre mais finalement ça peut être aussi son nez… Je m’amuse à créer des équilibres et des correspondances dans les volumes de chaque visage jusqu’à ce que cela me convienne. Ils sont eux mais aussi les autres, ils sont reliés les uns aux autres. Quand je modèle, je cherche à trouver un équilibre dans les visages qui se rapproche de ma propre réalité. La terre m’indique souvent où poursuivre ou interrompre le geste ; entre elle et moi s’est instauré un langage singulier. C’est parfois compliqué car elle ne se transforme pas toujours comme je le souhaite, alors je recommence, je cherche, je me perds, je doute jusqu’au moment où quelque chose apparaît. Ce qui me paraît peu satisfaisant un jour s’améliore le lendemain, et parfois même le contraire. Lorsque je quitte mon atelier et que ma pièce n’est pas terminée, je continue à la créer dans ma tête pendant les tâches du quotidien ou avant de trouver le sommeil. Des formes, des couleurs défilent dans ma tête, à ce moment-là j’ai l’impression que l’œuvre et moi c’est pareil, on est connectées !
La sculpture en terre cuite demande des étapes précises à respecter, le temps de séchage, le choix des couleurs et de l’émaillage à appliquer puis le temps de cuisson. Une fois cuite, je la retrouve avec beaucoup de plaisir puis ensuite elle va trouver une personne pour habiter chez elle, elle va vivre sa vie d’œuvre d’art, c’est parfois pas facile de s’en séparer. Tu vois, finalement ce que je ressens quand je crée c’est la même chose que quand tu joues pendant des heures à installer des jouets et te raconter des histoires, ou alors quand tu trouves un bâton et qu’il devient la baguette magique la plus précieuse du monde !
02/06
Si vous deviez garder un moment décisif qui a influencé votre art ou votre choix de devenir artiste.
En 2015, le vécu de deux résidences artistiques réalisées pour l’une pendant 4 mois à Dakar au Sénégal suivi de 3 mois à Shangyuan en Chine, marquent profondément mon processus de création et ma vision du monde. J’ai vécu le luxe ultime d’avoir, dans des conditions extraordinaires, comme seul objectif de m’immerger dans un environnement où tout est à découvrir, de m’en inspirer et de le retranscrire. Vivre et partager de manière simultanée le quotidien et le travail artistique avec des artistes du monde entier furent pour moi d’une richesse indicible. J’ai alors ressenti ce rare sentiment d’avoir trouvé ma place. La richesse des échanges avec les artistes locaux et internationaux, leurs cultures et approches artistiques m’ont offert la possibilité d’accéder à beaucoup plus de liberté dans l’appréhension de mes choix techniques et matériels.
Quand je suis rentrée, j’ai eu besoin d’un temps nécessaire d’assimilation. J’ai fait une pause et j’ai décidé de reprendre mes études. J’ai étudié au Centre d’Étude de l’Expression à l’hôpital Sainte-Anne à Paris pour apprendre le métier d’art-thérapeute ainsi que dans le même temps j’ai créé une petite humaine. Je pense que ces deux résidences ont orienté mon besoin de ressentir pleinement la force du processus artistique puis de le théoriser au travers de ma formation d’art-thérapeute. D’ailleurs tout ça me donne très envie de trouver une nouvelle résidence à l’étranger !
03/06
Si vous ne deviez garder qu’une seule de vos œuvres.
Je pourrais garder « Yves » car il est le premier né d’une série de sculptures en terre cuite que j’appelle « totem » ou « multi-faces ». « Yves » est d’abord apparu puis trois autres de ses visages. J’ai choisi de la terre chamottée pour éviter volontairement les détails et donner l’effet de la force brute d’un rocher. C’est ce que je ressentais (et entendais) pendant la conception d’« Yves ». Il connaît beaucoup d’admirateurs mais personne n’a passé le pas de l’adopter. Lors d’une exposition, un visiteur m’a affirmé qu’« Yves » ne pourrait pas se vendre : « C’est impossible, vous avez sorti quelque chose de vous qui ne se vendra pas ». Cet avis tranché m’a un peu déroutée, peut-être que ce monsieur avait raison.
Je n’arrive pas à savoir si « Yves » me gêne ou pas, cela se produit parfois avec certaines pièces. Je le sens m’observer dans mon atelier, en effet il est chargé de quelque chose que je ne maîtrise pas, alors que j’en suis la créatrice. C’est peut-être ça la magie de la création, quand ça vous échappe !
© Aline Ivars
04/06
Si votre art avait un super-pouvoir.
Si mon art avait un super-pouvoir, ce serait de permettre à ceux qui le regardent d’être directement touchés par un élan, une envie de créer, de jouer, de danser, de s’entourer d’un monde artistique. Il permettrait à ceux qui n’ont pas accès à cette sensibilité de s’ouvrir à un nouveau monde. Un monde où l’art est vecteur de tolérance et d’altérité, où l’humanité réaliserait que l’art est par essence l’affirmation de son existence.
05/06
Si vous pouviez rencontrer ou collaborer avec un artiste célèbre.
J’aimerais pouvoir collaborer avec Björk, chanteuse islandaise. Son univers musical et visuel me transporte depuis que je suis adolescente. Björk, comme David Lynch ou Sebastião Salgado, sont des artistes dont l’être et le faire artistique me transcendent. Ces personnes sont dotées de quelque chose en plus. Ils me permettent d’aller dans un endroit où la réalité n’a aucune prise, où il est possible d’appréhender l’indicible. Cela me fascine et provoque un profond sentiment d’apaisement.
Plus précisément, Björk a une voix unique, un style inclassable, parle des préoccupations de l’époque. Son univers graphique, proche de la nature, est une réelle source d’inspiration. Elle arrive à créer un équilibre subtil entre l’étrange et le beau, un espace des possibles entre rêve et réalité. Pour moi, bien plus qu’une artiste, Björk est une des plus grandes icônes activistes de ce siècle.
06/06
Si vous aviez rédigé cette interview, quelle question vous seriez-vous posée ?
Je pense qu’être artiste est un positionnement, un choix de vie où l’être et le faire sont intimement liés. C’est ce qui permet cet espace complexe de doute propice à la création. Peut-on dire qu’une façon de vivre est un métier ? Encore faut-il aussi gagner sa vie avec ?
Il est très difficile de gérer et d’accepter toutes les contraintes liées à la promotion de son art, il y a souvent la sensation d’une forme d’incompatibilité avec l’essence même de la création. Quand on doit tout faire soi-même c’est difficile, c’est pour cette raison que cette année j’ai décidé de me faire accompagner professionnellement pour rendre toute cette partie de promotion et de communication plus accessible, plus fluide et plus facile. Et surtout de ne plus avoir peur de cette envie viscérale d’en faire un métier à juste titre.
© Aline Ivars
Aline Ivars figure également dans le portfolio de notre magazine imprimé collector et est membre d’Opale Art. Nous la remercions de sa confiance. Retrouvez nos autres portraits d’artistes en suivant ce lien. Et découvrez de nombreux artistes sur notre compte instagram.


