Turbulent Tense, Vendredi 3 Février 2023 à 10h27, 200 x 350 cm – Photo par François Darbé © Isabel Lemaire
Formée à l’École Supérieure d’Art d’Épinal puis à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Nancy, avant de poursuivre des études d’histoire de l’art et d’archéologie à Grenoble, Isabel Lemaire vit et travaille aujourd’hui à Nantes. Après des débuts consacrés à la représentation de l’humain — peinture, gravure, sculpture, vidéo — son travail s’oriente depuis plusieurs années vers la nature, envisagée comme un espace autant mental que physique. Ses œuvres sont présentées depuis 2021 dans de nombreux lieux, à travers des expositions personnelles comme Mon Jardin, au Domaine de Rennebourg, ou Un accord avec le chaos, à la Galerie le Rayon Vert à Nantes, ainsi que des expositions collectives en France et en Belgique. En 2025, le documentaire L’Invisible Jardin, réalisé par Lara Legendre et consacré à son passage du corps à la nature, est projeté au Marché international du film sur l’Art Contemporain à Angoulême. Elle a par ailleurs bénéficié d’une aide à la création du Département de Loire-Atlantique et d’une dotation de recherche de l’ADAGP.
Le sang et la sève
Le rapport qu’entretient Isabel Lemaire avec la nature trouve son origine dans l’enfance, marquée par le décès de son père et des étés passés à la campagne, loin de sa famille. De cette solitude est née une relation à la nature devenue indispensable, presque organique, que seule la peinture peut selon elle traduire. En renonçant à la représentation figurative du corps, elle se rapproche paradoxalement du vivant : le sang qui circule dans les veines répond à la sève qui traverse le monde, et les mêmes vibrations, les mêmes transparences se retrouvent sous la chair comme dans le paysage. Il ne s’agit pas pour elle de représenter la nature, mais de raconter une fusion, une circulation d’énergies, dans une perception toujours traversée par la singularité de son regard.
Un combat entre force et fragilité
Isabel Lemaire peint essentiellement à partir de son jardin vendéen, à l’acrylique, à l’huile, à l’encre ou à la cire. Ses toiles portent pour titre le jour et l’heure de leur achèvement, ou plus récemment un mot lié à la musique qui accompagnait leur réalisation. Son geste oscille entre deux forces contraires : l’urgence et l’ampleur du trait, presque explosif et éphémère, et un travail minutieux qui vient contenir cette fulgurance. Ce dialogue, parfois houleux, entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, est au cœur de sa peinture, comme un combat renouvelé à chaque toile.
01/06
Si vous deviez présenter votre art à un enfant.
Pour parler de mon art à un enfant, je commencerais sans doute par le début : mes premiers dessins, mes premières peintures. Petite, j’avais tendance à me retirer dans un monde de rêves. J’étais plutôt réservée, souvent en retrait, et c’est tout naturellement que le dessin est devenu mon moyen d’expression. Je dessinais tout ce qui m’entourait : les objets, les plantes, les animaux, les personnes. En dessinant, j’avais l’impression de grandir avec le monde, de l’avaler doucement, de m’y accrocher. Le dessin et la peinture m’aidaient à me sentir à ma place, comme si je prenais racine. Je n’ai jamais envisagé d’autres études : entrer aux Beaux-Arts s’est imposé comme une évidence. À cette période, mon travail se concentrait surtout sur l’humain. J’étais fascinée par ce qui se cache sous les apparences, sous la peau, par les couleurs de la chair et tout ce qui se joue sous la surface. La peinture était pour moi un univers vaste dans lequel je pouvais voyager. Et puis, il n’y a pas si longtemps, j’ai eu envie d’aller encore plus loin, de voyager autrement, de sortir du corps. La nature, les paysages, sont devenus mon nouveau terrain d’exploration. En réalité, c’était un retour, parce que déjà enfant, je dessinais la nature. Lorsque je vais dans un musée ou une galerie et qu’une œuvre me touche, j’ai la sensation de voyager. Alors quand je peins, j’ai envie de voyager moi aussi, d’être éblouie.
Comme l’écrit Rachel Carson, il faudrait pouvoir « offrir à tout nouveau-né, à son entrée dans le monde, un sens de l’émerveillement si indestructible qu’il persisterait tout au long de sa vie » (Le sens de la merveille, 1965). Alors observez, et surtout, ne cessez jamais de vous émerveiller.
02/06
Si vous deviez garder un moment décisif qui a influencé votre art ou votre choix de devenir artiste.
S’il fallait garder un moment décisif dans ma vie, je ne pourrais pas vraiment en citer un seul. Je ne crois pas qu’il y ait eu un moment précis où tout s’est joué. C’est plutôt une suite de petites choses, de rencontres, de découvertes, qui ont fait que je suis devenue artiste. Quand j’étais enfant, je n’allais pas voir d’exposition d’art, je ne fréquentais pas les musées ou les galeries. J’ai découvert l’art dans les livres. Mon tout premier coup de cœur a été pour les œuvres de Vincent Van Gogh. Je trouvais ses couleurs, son énergie et la force qui se dégageait de ses peintures fascinantes. Je crois qu’en grandissant j’ai peu à peu pris conscience du fait que ma vie n’aurait pas de sens sans l’art. La peinture m’apparaissait comme un univers magique, sans lequel je ne pourrais envisager mon aventure dans le monde.
Certaines personnes ont cependant eu une influence importante et m’ont donné la force de persévérer. Tout d’abord un voisin et ami de mes parents : Maurice Guittienne. Il menait à la fois une carrière de chef d’entreprise et celle de peintre. Tout au long de mon enfance puis de mon adolescence, je lui apportais mes dessins et peintures et nous passions de longs moments à en parler. Il était toujours attentif, bienveillant, et savait trouver les mots justes pour m’encourager. Par la suite, c’est grâce à un de mes professeurs aux Beaux-Arts, Jack Ottaviano, impressionnant de sensibilité, de modestie et de talent, que j’ai confirmé mon désir d’être artiste. Ces deux personnes comptent encore beaucoup pour moi, elles sont toujours présentes dans mes pensées. D’autre part, une rencontre artistique est importante dans mon travail actuel : il s’agit des œuvres de Joan Mitchell. Sa peinture m’a guidée lorsque mon travail s’est orienté vers la nature et elle demeure ma boussole lorsque je me perds.
03/06
Si vous ne deviez garder qu’une seule de vos œuvres.
Si je ne devais garder qu’une seule de mes œuvres, ce serait Samedi 6 mai 2023 à 17h07, Vanité. C’est une œuvre de très grand format, puisqu’elle mesure trois mètres de haut sur deux mètres dix de large. Cette toile représente un camélia rouge. Depuis que je vis à Nantes, cette fleur me fascine. Sur un même arbre cohabitent la plupart du temps des fleurs fraîchement ouvertes et des fleurs fanées qui prennent des teintes orangées. La vie et la mort se côtoient ainsi, créant un spectacle que je trouve captivant. Le camélia qui m’a inspirée pour cette œuvre se trouve dans un cimetière à côté de mon atelier. Le mot Vanité, présent dans le titre de cette peinture, fait directement référence à ces éléments. Le camélia évoque la nature morte, rappelant aux vivants que la vie est éphémère. Le crâne, souvent présent dans les vanités classiques, est ici suggéré par le lieu même où pousse ce camélia : le cimetière, dont le sol contient de très nombreux restes humains. La peinture évoque ainsi le cycle de la vie et de la mort, leur coexistence constante.
Il y a une autre raison pour laquelle j’ai choisi cette œuvre. Je me souviens de l’aventure qu’elle a représentée, de la relation que j’ai entretenue avec elle, du moment de peinture que j’ai vécu. Il n’y a pas toujours cette sensation de connexion et d’énergie. J’ai parfois du mal à regarder mes œuvres : elles me paraissent toujours loin de ce que je ressens profondément. C’est sans doute pour cela que je continue de peindre, pour tenter d’atteindre ce qui m’échappe sans cesse. J’ai choisi cette œuvre sans doute parce qu’elle se rapproche de ce que je poursuis. Je m’y sens bien. En accord.
Samedi 6 mai 2023 à 17h07, Vanité, 300 x 210 cm, Photo par François Darbé © Isabel Lemaire
04/06
Si votre art avait un super-pouvoir.
Si mon art pouvait avoir un super-pouvoir, ce serait celui de transformer le regard. Ce que je peins, ce n’est pas une nature dont nous serions les simples spectateurs. Nous ne faisons qu’un avec elle. Pourtant, notre culture occidentale nous place au-dessus d’elle. Nous avons toujours voulu la maîtriser, la plier à nos désirs, jusqu’à lui donner une forme idéalisée dans nos jardins, recréant un paradis perdu ou un paysage rassurant. Derrière ce besoin de contrôle se cache souvent la peur : dominer pour ne plus trembler face à ce qui nous dépasse.
L’entrée dans l’ère de l’Anthropocène a rendu visible ce que nous ne pouvions plus ignorer : notre manière d’habiter le monde a profondément bouleversé l’équilibre du vivant. Dans ce contexte, peindre la nature n’est plus un simple geste esthétique. C’est pour moi un acte de révélation. Je peins mon enfance libre, dévalant les plantes en me laissant rouler dans l’herbe. Je voudrais rendre perceptible ce lien vital qui nous unit aux forces naturelles. Je peins ce qui me bouleverse, ce qui me fait me sentir pleinement vivante. Alors, si mon art avait un super-pouvoir, ce serait celui d’éveiller ce sentiment chez les autres. Un sentiment d’émerveillement, comme une invitation à renouer avec le vivant.
05/06
Si vous pouviez rencontrer ou collaborer avec un artiste célèbre.
Si je pouvais rencontrer ou collaborer avec un artiste, ce serait un musicien. La musique occupe une place essentielle dans mon travail. Je peins toujours en musique. Lorsque je mets mon casque, il y a d’abord les battements de mon cœur. Puis la musique arrive, ce son magique qui porte mon geste et l’amplifie, qui me fait entrer avec la peinture dans une forme de danse intime. Je choisirais de rencontrer ou de collaborer avec Joep Beving. Sa musique singulière m’accompagne très souvent lorsque je travaille. Son piano, à la fois minimaliste, profond et très sensible, ouvre un paysage intérieur, presque méditatif, dans lequel la peinture peut se déployer. Sa musique repousse les limites de la toile, les limites de la peinture…
Aujourd’hui, je travaille également avec des musiciens pour composer des musiques qui accompagnent certaines de mes vidéos. J’aime beaucoup ces échanges entre différents univers artistiques. Ils créent des ponts, des correspondances inattendues, et souvent de nouveaux chemins pour la création.
06/06
Si vous aviez rédigé cette interview, quelle question vous seriez-vous posée ?
Si j’avais rédigé cette interview, j’aurais aimé poser cette question : Comment savez-vous qu’une peinture est terminée ? J’ai un rapport compliqué avec mes œuvres. Nos relations se nouent avec la distance. Lorsque j’ai la fragile sensation qu’une œuvre est terminée, je la couvre pour ne plus la voir. Je la couvre pour la protéger, car elle m’est à la fois familière et étrangère, trop intense pour que je puisse la regarder. Le recouvrement est un temps d’acceptation et de réconciliation. J’ai toujours l’impression qu’une toile n’est qu’un équilibre dans le temps, un funambule sur son fil. C’est pour cela que mes œuvres portent dans leur titre le jour et l’heure du moment où je pose mon pinceau. Comme pour les inscrire dans un temps suspendu. Un temps qui ne reviendra jamais. Je ne retouche jamais mes œuvres. L’histoire peut s’arrêter brutalement sous une couche de peinture, devenant le fond d’un nouveau départ. Je ne sais généralement pas ce que je devrais changer sur une toile… Ma peinture naît d’une relation intense, d’une aventure qui se renouvelle à chaque œuvre. Je ne sais jamais réellement quels chemins j’emprunterai.
C’est précisément ce qui est extraordinaire avec la peinture : c’est dans la relation avec elle, dans le moment même de la création, qu’elle ouvre ses propres voies. La peinture, moi, mes émotions, mon regard, tout cela se mêle pour former une matière magique, un autre langage. La peinture n’est alors plus seulement un objet : elle devient une dimension où l’équilibre et le chaos coexistent. Lorsque je pose mes pinceaux, c’est que je sens que je ne pourrais plus rien ajouter. Et c’est comme un miracle, un miracle né du chaos qui m’anime lorsque je peins. Entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, entre le dedans et le dehors : une tension, une lutte. Alors, au fond, la réponse est simple : je ne sais jamais vraiment si une toile est terminée. Je le suppose… je le ressens. Et c’est dans ce frôlement fragile de l’équilibre que réside toute la magie de la peinture.
Pas De Deux , 22 mars 2024 à 10h21, 200 x 260 cm, Photo par François Darbé © Isabel Lemaire
Isabel Lemaire est membre d’Opale Art. Nous la remercions de sa confiance. Retrouvez nos autres portraits d’artistes en suivant ce lien. Et découvrez de nombreux artistes sur notre compte instagram.


