© Juli About
Votre parcours passe par les arts plastiques, le théâtre et la joaillerie contemporaine. Qu’est-ce qui vous a conduite à choisir la céramique comme médium principal?
Il y a d’abord eu une évidence pour la porcelaine et son apparente fragilité, sa finesse. Je l’ai découverte par l’intermédiaire du bijou contemporain, et je pense que cela a son importance : elle était associée au corps, ou à son absence, et travaillée avec une certaine préciosité et délicatesse. Dès mes premières expériences, j’ai senti que la porcelaine exigeait un rapport particulier fait de respect et de soin. C’est une terre, mais c’est un être vivant. C’est un corps. Il y a un dialogue qui s’instaure. On ne peut pas faire n’importe quoi. Elle m’enseignait une forme de respect. Pour son corps et pour le mien en miroir.
Je me suis sentie reliée à cette matière, et elle me reliait à son tour, à moi et au monde. Elle a ouvert quelque chose.
© Juli About
Vous transformez la rigidité de la porcelaine en volumes qui semblent souples, presque mouvants. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette tension entre fragilité et force?
La fragilité de la porcelaine est presque une illusion, un faux-semblant, dans le sens où c’est en réalité un matériau très solide. Sa vitrification lui donne une dureté incroyable. Et c’est cette dureté qui permet de la travailler très finement, ce qui la rend évidemment plus fragile. J’aime ce paradoxe. Plus qu’une tension, c’est une ambivalence. Elle est les deux. Elle n’est pas une, elle est plusieurs, comme chacun d’entre nous. La question de l’ambivalence m’intéresse. Qu’une chose ne soit jamais donnée uniquement pour ce qu’elle semble être. Tout est toujours plus complexe, plus trouble, mais aussi plus riche.
Pour répondre de manière plus directe, j’imagine que dans la tension entre la fragilité et la force se situe le vivant. La fragilité extrême c’est mourir, la force extrême c’est tuer l’autre, je dirais qu’entre les deux la vie cherche à trouver sa place.
Le corps féminin, la mémoire et l’intimité traversent vos pièces. Comment ces thématiques se sont-elles imposées dans votre travail?
Ces thématiques se sont imposées parce que je suis ce corps de femme qui ne peut faire autrement que de se souvenir. La porcelaine, comme le corps, se souvient. L’information que l’on va lui donner lors du façonnage s’inscrit en elle, même si on change d’idée en cours de route, et ressortira à la cuisson. Ça a quelque chose de tout à fait dingue. Plus j’ai appris à la travailler, plus j’ai compris qu’il fallait l’écouter, et plus elle m’a semblé vivante. Travailler la porcelaine c’est accepter ses caractéristiques et en prendre soin tout au long du processus de la préparation à la fabrication, de la finition à l’émaillage, et jusqu’au transport.
Elle instaure une relation intime de soin et d’attention constante avec celui qui la travaille, et je dirais qu’en retour elle a ouvert en moi la nécessité d’aborder ces questions. Le corps intime de la femme que je suis face à ce corps de porcelaine. Ce dont nous sommes constituées, les souvenirs, les blessures. Elle m’a aidée à cheminer vers l’exploration des fragilités dont nous sommes constituées. Elle a fait résonner ces questions des violences faites aux femmes, aux enfants, au vivant. Le soin qu’il faut prendre de tout. Et cela a ouvert mes questionnements au vivant en général, comme source de transformation. Et au végétal, comme puissance de vie.
© Juli About
Justement, vos œuvres évoquent aussi la porosité entre le corps et le paysage, l’environnement. Pouvez-vous nous parler de ce lien et de ce qu’il révèle pour vous?
Il suffit de se plonger dans des livres d’anatomie pour faire un rapprochement entre le corps et le paysage. Tout nous relie. Regardez les planches d’anatomie de la circulation sanguine dans l’encyclopédie Diderot et d’Alembert : on dirait un système racinaire à l’intérieur du corps. Regardez un poumon, cela paraît être un arbre ; observez un système pileux, ce sont à s’y méprendre des plantes sur la couche terrestre ; la glande lacrymale de notre œil ressemble à un nuage qui pleut ; une coupe anatomique du cervelet révèle une plante décorative, presque une feuille d’acanthe… Les exemples sont sans fin et je n’aborde là que l’aspect formel des choses. Nous sommes constitués des mêmes éléments chimiques. Nous sommes la même matière, la même eau, le même vide constitutif de tout atome.
Alors comment penser que nous puissions être séparés ? Comment penser qu’il n’y ait pas de porosité entre les corps et l’environnement qui les touche ? Le corps laisse entrer et sortir le monde. Par nos sens nous l’incorporons. Nous l’exprimons et nous l’expirons. Le dehors entre et sort à chaque instant. La porosité est aussi une manière d’aborder la question de l’hypersensibilité. Il n’y a pas de limite émotionnelle entre le dehors et le dedans. Et pas de hiérarchie. Tout entre. Et tout bouleverse. Voir des arbres coupés ou arrachés me plonge dans des abysses de tristesse et de colère. Parler de porosité entre le corps et le paysage, c’est à la fois raconter cette hypersensibilité et l’apprivoiser. Cela me permet aussi de rendre compte d’une réalité : montrer l’être au monde que cela engendre. Il n’y a plus de gestes anodins, et puisque le paysage n’a pas de parole pour se défendre, il faut montrer à quel point il fait corps avec nous.
Vous parlez de la fragilité comme d’une métaphore de notre condition. Est-ce une façon pour vous de réaffirmer la nécessité du «prendre soin» dans l’art comme dans la vie?
Oui, en replaçant au centre la question de la fragilité, on comprend que c’est cela qui nous relie. Pas seulement en tant qu’humains mais en tant qu’êtres vivants. Vulnérabilité vient du latin vulnus, la blessure, la plaie, là où le corps s’ouvre. Je vois dans l’être vulnérable une possibilité d’être littéralement « ouvert ». En finir avec les rapports de supériorité, ne plus exercer de domination. La fragilité oblige à baisser la garde, et à demander de l’aide. Il y a en elle quelque chose qui réduit l’humain, et la seule alternative est de prendre soin.
«Prendre soin» est une étrange expression. «Prendre» a une dimension assez volontaire, possessive, et pourtant l’idée du soin vient retourner comme un gant cette volonté presque de puissance. C’est tout autre chose. C’est un dénuement. Revenir au commencement. À la main qui accueille, à la main qui caresse. Voir le vivant avec cet œil tendre et prendre soin prend tout précieux. C’est un exercice d’attention au monde.
© Juli About
Quelle place occupe la dimension tactile dans vos créations?
Le toucher c’est la caresse, c’est la paume de la main qui recueille. La dimension tactile commence dès que l’on approche la terre. C’est le seul sens qui est toujours réciproque : toucher et être touché. C’est déjà un dialogue. Le fait que celui qui regarde ne soit pas toujours capable d’identifier la matière ou la sensation qu’il a devant les yeux m’intéresse. Si cela déclenche l’envie de toucher, c’est déjà une amorce de dialogue avec l’autre, donc un lien se crée.
Le fait que cela puisse générer une certaine inquiétude quant à la fragilité de ce que l’on a envie de toucher m’intéresse aussi ; cela met le corps dans un état particulier, une écoute, une légère instabilité. La fragilité questionne le corps et pas seulement le regard du spectateur. Je dirais qu’entre la sculpture, le corps et l’espace entre, ce qui se joue est de l’ordre d’une certaine attention, une tension peut-être. Presque être sur ses gardes. La dimension tactile concerne alors le corps entier.
Certaines de vos pièces sont proches du rituel. Est-ce une dimension spirituelle que vous cherchez à explorer?
Oui, certaines de mes pièces sont littéralement des rituels. Pour apprivoiser le monde, les émotions, pour faire des deuils, pour créer des liens. Les rituels sont des passages pour traverser ou pour embrasser, pour accueillir ou réparer. C’est un langage à la fois symbolique parce qu’il n’est pas nécessaire d’y avoir accès, mais bien sûr aussi spirituel. Il me semble que les deux sont liés. Je passe par le symbolique pour tisser des liens, ouvrir des passages, en espérant que cela puisse avoir une puissance de transformation.
Ma pratique artistique est à la fois très cathartique et presque magique. Je fais, je répare, je relie, j’assemble, je rassemble en mettant tout en œuvre pour que cela agisse sur tous les plans, dans l’art et dans la vie, pour moi mais pas seulement, c’est aussi pour cela que j’aime porter des projets collectifs. L’art religieux m’a profondément influencée et continue de me toucher pour ce qu’il raconte de notre rapport au sacré, et aux prières. Tout ce qui se joue dans notre rapport au monde et qui n’est pas visible.
© Juli About
Comment votre rapport à la céramique évolue-t-il au fil du temps?
J’entrevois davantage la puissance de transformation que la céramique porte en elle. Je me façonne en même temps que je la façonne. Il y a une coévolution. Je travaille en général à partir d’une idée je dirais relativement précise. C’est-à-dire que je fais toujours une série de croquis en tournant autour de mon sujet, sans aborder la part technique dans un premier temps, c’est une manière d’approcher sans rien figer. J’ai besoin d’avoir les directions de réflexion, j’écris aussi beaucoup, mais je ne veux rien figer pour que mes mains puissent décider au moment où je commence le travail.
Pouvez-vous nous dire ce que vous pensez de notre projet, et nous parler d’un artiste que nos lecteurs devraient absolument connaître?
C’est évidemment important d’essayer de rendre l’art accessible, de montrer que les artistes sont partout, il y a presque autant de démarches que de spectateurs, et vous participez à montrer cette diversité. Il y a énormément d’artistes que j’admire, c’est très difficile d’en citer un ou une. Mais si je dois choisir je citerais un artiste que j’admire profondément pour son engagement écologique, sa vision décalée et drôle aussi du monde animal, et la qualité de ses réalisations. Il a une approche vraiment pertinente, parfois dérangeante, c’est Ghyslain Bertholon.
Merci Juli. Pour conclure, pouvez-vous nous parler de vos projets ?
Je commence doucement à aborder d’autres terres, comme si quelque chose était en train de se libérer. L’exigence de la porcelaine laisse place à d’autres expérimentations. J’ai toujours envie de croiser les disciplines, la broderie, la gravure, et j’ai une fascination pour les installations qui permettent de considérer le corps dans l’espace qu’il traverse. Et je continue de découvrir et d’expérimenter…
Retrouvez Juli About dans notre magazine trimestriel consultable en ligne en adhérant à notre association ou achetez notre magazine imprimé sans publicité. Si vous êtes artistes, adhérez également pour recevoir nos prochains appel aux artistes et peut-être être publié. Retrouvez nos autres interviews en suivant ce lien. Et découvrez de nombreux artistes sur notre compte instagram.


