© Violaine Desportes
Vos dessins ont une double composante poétique et réaliste. Comment décririez-vous votre démarche axée sur le dessin?
Ma démarche se rapproche beaucoup du travail de photographe. Je travaille d’après clichés qui servent ensuite de base à mon travail. Ce qui m’intéresse dans la figure du photographe, c’est sa façon de poser son œil sur des choses qui semblent être minuscules, anecdotiques ou anodines. Des choses qu’on ne voit plus, qu’on voit peu ou qu’on n’a pas le temps de regarder. Il y a un grand temps d’observation dans mon travail. Le temps est primordial dans ma façon de procéder. En regardant les choses ordinaires et en les donnant à voir par le dessin, j’essaie finalement de les révéler au monde.
Autrement dit, j’essaye de leur donner une existence, ou un surplus d’existence qu’elles ont sans doute déjà mais qui a été oublié. Je dirais que ma démarche artistique se situe à cet endroit-là. Redonner vie à ces objets ou ces instants que nous avons tendance à gommer ou à oublier.
Vous travaillez beaucoup le dessin au fusain. Avez-vous expérimenté d’autres techniques?
Oui, j’ai expérimenté l’aquarelle, la gravure à la pointe sèche sous forme de stage auprès de l’artiste lilloise Nathalie Grall et la peinture à l’huile. En 2016 et 2020 j’ai publié deux albums illustrés à destination du jeune public. Mais depuis 2020, j’ai fait du dessin ma technique principale.
Le dessin est l’un des piliers de la formation d’un artiste en école d’art. Le cursus, tel qu’il est pensé, donne l’impression que cette discipline est là pour être dépassée, qu’elle est le tremplin vers d’autres pratiques. J’aime l’idée de creuser un medium, d’aller chercher toute sa palette, soit en explorant ses propriétés inhérentes, soit en lui opposant différents gestes. Pour vous donner un exemple concret, j’explore assidument le fusain. Il se présente en bâton plus ou moins tendre et de diamètres variés, en poudre ou en pâte. Les nuances de gris et sa capacité à marquer le support vont aussi varier selon qu’il s’agisse d’un charbon de saule, de châtaignier, de murier… Enfin, si je l’applique en hachures fines, si je le saupoudre ou encore si je l’applique à l’aide d’une éponge, l’effet produit va énormément varier. Chaque medium est un continent ! Voilà pourquoi je souhaite prendre le temps de me familiariser, le temps de me perdre aussi avec cet outil.
© Guillaume Gosse Legrand
Vous êtes à la fois artiste et enseignante au collège. Cela doit être une synergie enrichissante?
Mes élèves ne savent pas que je suis artiste professionnelle. Quand ils l’apprennent, ils ont l’air très étonné, comme s’ils ne méritaient pas d’avoir devant eux quelqu’un qui a une pratique artistique autre que celle d’enseigner. Ce que j’apprends de mes élèves c’est le rapport qu’ils peuvent entretenir avec l’art, un rapport qui me laisse à penser qu’il y a un gros chantier à mener sur la question de l’estime de soi.
La démocratisation des arts commence par l’école. À mon niveau, je ne cesse de me demander comment rendre les arts démocratiques. À titre d’enseignante, cela me demande d’élaborer des scénarios, des dispositifs pédagogiques ludiques pour leur montrer que l’art peut être intéressant et que surtout, ils ont quelque chose à dire, qu’ils ont le droit de le faire. Quand je suis face à elles, face à eux, c’est comme si je me retrouvais devant une immense interrogation : quels chemins tracer pour que n’importe qui, quelle que soit sa condition sociale, quel que soit l’endroit d’où il vient, puisse s’autoriser à poser son regard sur les œuvres ? Mon travail à l’école consiste donc essentiellement à les convaincre que leur regard compte, qu’ils ont des choses intéressantes à dire.
Et où trouvez-vous l’inspiration en général?
Mon inspiration principale, je la trouve dans mon environnement immédiat. Si l’écoute est la première marche pour écrire, je dirais que pour dessiner il faut avoir des yeux et savoir les utiliser pour regarder. Mon regard va s’attarder sur des objets abandonnés dans une classe, des choses oubliées ou perdues gisant dans la ville, des poubelles au coin de ma rue… Je m’intéresse aussi à la façon dont le corps habite et s’approprie l’espace, comment il marche.
À l’occasion de ma série intitulée Ravissement, j’ai observé comment l’architecture et les infrastructures urbaines créent des frontières et je me suis interrogée sur la façon dont on peut s’affranchir de ces dernières. Ma deuxième source d’inspiration se trouve dans le travail des autres. Je pense à la lecture, aux expositions, aux comédiens, metteurs en scène, musiciens… C’est un patchwork de beaucoup de choses appartenant, si tant est que cette distinction soit encore valable, aux arts majeurs et aux arts mineurs.
© Violaine Desportes
Vous dites que vos œuvres peuvent être considérées comme des portraits, même lorsqu’il s’agit de dessins de trousses des élèves que vous accompagnez…
Cette série s’appelle Autopsie et découle d’une de mes réflexions que j’ai eue dans le cadre de mon métier d’enseignante. Je me suis demandé qui étaient vraiment mes élèves. Par définition, je les connais dans un contexte scolaire, à travers le prisme de l’évaluation. J’ai voulu apprendre, ou tenter d’approcher du moins qui ils sont réellement. Je me suis demandé comment parler d’eux dans leur complexité.
Finalement l’instrument par excellence de l’élève, tissant des liens entre ce qu’on a été et ce qu’on est encore, c’est la trousse. Ces trousses sont des portraits d’élèves, à la fois intimes et universels. Chacune et chacun d’entre nous a eu une trousse. Chemin faisant, j’établis une relation entre les élèves d’autrefois et les élèves d’aujourd’hui.
À ce propos, quel regard portez-vous sur la place accordée à la pratique artistique dans le développement des adultes et citoyens de demain?
Actuellement, on ne laisse malheureusement pas suffisamment de place aux activités artistiques scolaires et extra-scolaires. Elles sont mises un peu au rabais comme si elles n’étaient pas nécessaires. On l’a vu pendant l’épidémie de COVID, tout ce qui touchait à l’art était considéré comme non essentiel et donc confiné. Je reste persuadée que les arts plastiques permettent aux élèves de sortir de soi. La création artistique offre un espace dans lequel ils peuvent explorer un ailleurs qui n’est pas si loin d’eux. L’art permet d’ouvrir des portes. Parfois c’est juste un entrebâillement mais c’est déjà beaucoup.
Il y a quelques années, la chercheuse en neurosciences Ghislaine Dehaene-Lambertz a envoyé à Emmanuel Macron ses recherches montrant comment l’art et la culture concourent au développement de l’individu, comme c’est le cas d’un environnement familial serein ou d’une pratique sportive. Je ne sais pas si ses conclusions ont été suffisamment prises en compte. L’art permet une rencontre avec l’altérité, et en faire sous quelque forme que ce soit permet de révéler aussi que cet autre commence en soi.
© Violaine Desportes
Justement, quelle place avait l’art dans votre enfance et dans votre famille? Vos premières années de vie ont-elles influencé votre parcours?
Comme mes élèves, j’ai commencé par dessiner pendant les cours d’arts plastiques au collège. Longtemps en échec scolaire, ce cours était pour moi un lieu de joie, d’épanouissement et de valorisation.
Ma mère a fait une école d’art. Elle a une pratique régulière et depuis toute petite, je l’ai vu dessiner et j’ai été voir ses expositions. L’illustration du cahier de poésie a été un moment de complicité entre elle et moi en même temps qu’une soupape heureuse quand il fallait faire les devoirs. En me proposant de faire une exposition à quatre mains dans un espace culturel à Noirmoutier, elle m’a mise sur la voie de la professionnalisation. Dans l’enfance, être témoin d’une pratique artistique a sans doute nourri mon travail. Du moins cela a laissé germer en moi l’idée d’en faire ma profession.
Que pensez-vous d’Opale Art et quel conseil pourriez-vous nous donner?
Je trouve que c’est une très belle initiative, une initiative nécessaire. Les artistes vivants notamment dans les Hauts-de-France et leurs œuvres méritent d’être défendus et d’être connus. La gratuité du magazine est un excellent début dans la volonté de démocratiser l’art et de sensibiliser les lecteurs à l’art contemporain. Il faudra aussi trouver des espaces de médiation pour favoriser l’éducation à l’image, permettre la rencontre avec l’œuvre réelle, habituer le spectateur à entrer dans des lieux de diffusion, le convaincre qu’il a la légitimité de passer le seuil de la porte.
© Guillaume Gosse Legrand
Pour conclure, où nos lecteurs peuvent-il en découvrir plus sur votre travail? Avez-vous des projets que vous aimeriez partager avec nous?
Comme une grande majorité d’artiste, je suis « instagramable », mais il faut venir voir les œuvres en vrai aussi. Vous avez pu voir mon travail récemment à l’occasion de l’exposition Double Jeu, à la Gare Saint-Sauveur de Lille. En octobre et novembre, mon travail est montré à Lyon à l’occasion du Salon Lyon Art Paper et des Résonances avec la Galerie Valérie Eymeric, en lien avec la Biennale d’Art Contemporain.
J’ai aussi la chance d’être soutenue par la galerie Ars Longa d’Aix-en-Provence qui représente mon travail et avec qui je me sens très en phase. Pour ceux qui habitent dans le sud ou qui souhaitent y faire un peu de tourisme, n’hésitez pas à venir y voir mon travail. Du point de vue de ma production, je suis actuellement sur un projet qui s’appelle Germinal et qui vise à travailler de manière métaphorique les luttes citoyennes d’hier et d’aujourd’hui.


