© Isabelle Vialle
Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de comment vous êtes devenue artiste peintre ?
Je crois que j’ai toujours eu des feutres ou des crayons en main, je me suis orientée assez naturellement en art mais pas sans conflit avec mes parents. J’ai mis du temps avant de m’autoriser à m’exprimer.
J’avais un père qui mettait la barre bien trop haute et ça me paralysait : si on n’était pas un génie ce n’était pas la peine d’essayer ! Alors je me contentais de copies et je passais mon temps dans les musées, ça m’a formée en quelque sorte. Mieux que les cours, puisqu’à l’époque la peinture était devenue un vieux médium ringard dans les écoles…
Puis j’ai été graphiste dans une agence, ça m’a permis d’explorer ma créativité avec beaucoup de contraintes et c’était intéressant, mais il y a eu une lassitude face aux images virtuelles et séduisantes. J’ai ressenti le besoin de m’en éloigner et de faire l’expérience du réel. Un désir de se connecter davantage au sensible plutôt qu’au visible, et de travailler la matière pour qu’elle révèle son langage. Révéler ce que je ne pouvais exprimer avec des mots.
En fait je suis devenue peintre par la convergence de plusieurs facteurs sans lien mais survenus au même moment : l’Alzheimer de mon père qui m’a extrêmement déstabilisée, la visite du mémorial de Struthof qui m’a profondément bouleversée, la saturation des jolies images de mon métier et l’obtention d’un atelier par la ville de Troyes dans un centre d’art, dont la seule contrainte était de faire des portes ouvertes. C’est ainsi que je m’y suis consacrée peu à peu à plein temps et que je me suis professionnalisée. En parallèle je donnais des cours du soir aux Beaux-Arts.
Dans vos œuvres vous explorez à la fois l’humain et le végétal. Pouvez-vous nous en dire plus et nous expliquer où vous trouvez l’inspiration ?
Après un série sur les contes, peuplés d’humains et de fantômes, comme une réparation de l’enfance, il y a eu celle des Vanités qui exercent une fascination naturelle en moi. C’est ensuite qu’est arrivée une série sur la Douve, une figure féminine insaisissable qui est née de la rencontre avec la poésie d’Yves Bonnefoy. C’est suite à cette dernière série et après des années passées en Grèce que j’ai commencé à explorer le végétal. Au début, l’olivier a pris une grande place dans mon travail, les troncs meurtris par les années et la main de l’homme et les branches noueuses me renvoyaient l’écho du temps qui passe sur nous et qu’on traverse.
J’ai poursuivi avec les mangroves, les bois insondables, les laminaires et une série sur les échoués, ces reliques végétales que j’avais sous les yeux, d’immenses monticules de racines et de troncs charriés régulièrement par les tempêtes sur la côte basque. Il y a quelque chose d’étrange dans ces bois, comme une mémoire fossilisée, des vestiges qui racontent une histoire, celle du temps qu’ils ont traversé. Je leur tourne autour et suivant l’angle ou le point de vue on arrive même à voir des formes hybrides, imaginer des monstres fantastiques. Je m’attache à une courbure insolite, souvent plus intéressante qu’une vue d’ensemble.
L’humain revient régulièrement et par intermittence dans mes peintures. En 2024 j’ai commencé à les aborder en couleur, ce qui me permet de les revêtir d’un voile onirique et de raconter des souvenirs enfouis de l’enfance. D’une toile à l’autre à travers ces silhouettes féminines, j’essaie de comprendre ce qui se noue et se dénoue entre la fragilité charnelle et la puissance qu’elle recèle.
© Isabelle Vialle
Et que souhaitez-vous que le visiteur emporte en quittant votre univers ?
J’aimerais qu’il puisse y projeter sa propre histoire, j’espère qu’il prendra le temps de regarder, de s’interroger, de s’inspirer, de rêver, de laisser son imaginaire interpréter. Que ce soit pictural, littéraire ou tout autre, il s’agit de se laisser transformer un peu plus chaque fois, pas de façon démonstrative et soudaine, mais subtilement dans le temps, comme une vibration souterraine.
Parfois de prime abord je n’aime pas, ça ne m’attire pas, puis je m’approche, je tourne autour, j’essaie de comprendre, ça m’échappe, je m’éloigne, puis j’y reviens, je regarde différemment, j’apprivoise ou c’est l’œuvre qui m’apprivoise. Mais on a fait connaissance, et je suis en mesure d’apprécier, de dialoguer. C’est un échange sans stratégie de séduction.
Alors j’espère que le visiteur acceptera cet échange. Ce qu’on interroge est souvent notre place dans le monde, en tant qu’humain de passage, par le biais de notre intimité, nos aspérités et nos doutes.
Je sais que cette lenteur est un luxe. Contempler, prendre son temps c’est à l’inverse d’une société productiviste, c’est un espace habité d’une sensibilité qui ne s’encode pas en algorithme. Et les plateformes artistiques (ou pas) qui nous promettent l’IA pour soi-disant une immersion totale c’est insupportable, parce que l’immersion c’est dans le réel, voir une œuvre en vrai n’a rien à voir avec un regard derrière un écran.
Vos portraits féminins semblent mêler souvenir, ornement et identité. Quelle place occupe la mémoire dans votre travail ?
Quand j’ai commencé à peindre, ce fut une sorte de réponse émotionnelle et instinctive qui répondait à la maladie de mon père. Lorsque sa mémoire a commencé à s’effacer, l’oubli a envahi l’espace, il ne nous reconnaissait plus et ça m’a plongée dans un profond désarroi, une partie de moi disparaissait. J’ai eu besoin de transcrire sur la toile ce sentiment et j’ai commencé à creuser dans la peinture. Comme une nécessité à parler de présence, de mémoire. De chercher mon histoire, mes racines et la compréhension des choses, une terre intime comme quelque chose de vital. Puis des personnages sont apparus, ils faisaient écho à mes sentiments, j’ai cherché plus avidement. Mes figures féminines sont devenues végétales, racineuses, des silhouettes de plus en plus théâtrales, oniriques, peut-être pour explorer les multiples facettes entre l’être et le paraître. Je ne sais pas toujours ce que je cherche…
© Isabelle Vialle
Vous évoquez l’olivier comme un motif archétypal. Qu’avez-vous découvert à travers cet arbre, et que dit-il, selon vous, de notre humanité ?
Je me suis nourrie des forêts d’oliviers lorsque nous habitions en Grèce. La première fois que je les ai vus sur l’île de Thassos, j’ai été subjuguée, certains avaient bien plus de mille ans. J’ai imaginé ce qu’ils avaient traversé, les guerres, les maladies, les incendies, tout un monde dans un bout d’écorce ! Tout comme nos vieux chênes gardent en eux la mémoire des saisons oubliées. Ces arbres sont des archives vivantes qui nous rappellent d’où nous venons. J’ai commencé à dialoguer avec ces troncs tortueux, j’étais fascinée par leurs scarifications et leurs circonvolutions millénaires. D’abord en leur tournant autour, longtemps, les regarder, les prendre en photo, les dessiner, et ensuite sur la toile dans l’atelier j’ai commencé à explorer un corps végétal massif et paradoxalement aérien, au fur et à mesure ils sont devenus ce corps paysage qui me parlait de nous.
Vous avez exposé dans de nombreux lieux, de la Crète au Pays basque. Comment ces territoires traversés nourrissent-ils votre pratique artistique ?
Souvent pour se souvenir d’un lieu on ferme les yeux, parce qu’il est en nous. Nous sommes faits de ce qui nous entoure, les lieux tissent des mailles autour de nous, parfois inconsciemment, et parfois on se laisse harponner, imprégner par leur puissance évocatrice. C’était le cas lorsque j’habitais à Lille, la lumière du Nord a beaucoup influencé mes couleurs, j’ai développé toute une gamme sourde et terreuse qui enveloppait mon sujet.
En changeant de lieu, la lumière et la thématique ont changé, presque malgré moi, les troncs d’oliviers grecs, puis les souches échouées sur la côte basque où on s’est installés avec mon mari. En ce moment je parcours les montagnes et leurs mouvements de terrain à perte de vue, l’horizon des lignes de crêtes, j’en absorbe toutes les courbes et les nuances de verts, je dessine du doigt dans l’espace le tracé de ces ondulations et je m’étonne de la résonance que ça prend en moi. Quelque chose prend forme, quelque chose travaille à l’intérieur. C’est ma façon de prendre du recul et de me nourrir. Je peux rester longtemps sans manipuler un pinceau, je sais que ça finit par se traduire sur la toile. Prendre le temps de l’imprégnation et de la contemplation m’est essentiel.
© Isabelle Vialle
Vous avez candidaté à notre appel à artistes. Pourriez-vous partager vos impressions sur le projet Opale Art ?
J’ai postulé en voyant un message sur le profil Instagram de Béatrice Meunier-Dery dont j’admire la poésie, la beauté et l’engagement des œuvres. J’ai découvert avec grand plaisir son interview dans le numéro précédent. Les arts visuels ne génèrent pas un écho démesuré dans l’espace médiatique et ils sont vraiment le parent pauvre des arts en général. Et paradoxalement, le trop-plein d’images sur les réseaux nous noie dans la masse. Alors je trouve génial cette initiative qui donnent un peu de visibilité.
Un grand bravo pour ce relais dont nous avons tant besoin, d’autant plus que vous donnez la place à tous, connus ou pas, c’est indispensable pour tous les artistes. Nous ne sommes pas en compétition, et en tant que public aussi, rendre compte de la richesse et la diversité artistique c’est une vraie chance. Un grand merci pour votre projet associatif et la création de ce magazine, et de m’y avoir offert une place !
© Isabelle Vialle
Isabelle Vialle est membre d’Opale Art et nous la remercions de sa confiance. Retrouver son interview, augmenté de questions supplémentaires, dans notre magazine trimestriel numéro 04, disponible à l’achat dans notre boutique associative pour une durée limitée, et consultable en ligne gratuitement en adhérant à notre association. Les amateurs d’art y font de belles découvertes et peuvent participer à nos rencontres et manifestations. Si vous êtes artistes, adhérez également pour recevoir nos prochains appel aux artistes, suivre nos formations en lignes et peut-être être publié. Retrouvez nos autres interviews en suivant ce lien. Et découvrez de nombreux artistes sur notre compte instagram.


