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photographie d'art par Béatrice Bailly Cazenave
© Catherine Bailly-Cazenave

Vous avez longtemps travaillé dans la communication. Quel a été le déclic et comment s’est passé votre transition vers la photographie?

C’est une question qui me ramène à un moment particulier de ma vie, un virage en douceur mais déterminé. J’ai effectivement travaillé en tant qu’attachée de presse et chef de publicité dans un grand quotidien national. C’était stimulant, exigeant et parfois grisant.  Mais j’ai toujours gardé une part silencieuse et contemplative que je nourrissais à travers la photographie. Un peu comme on tient un carnet secret, j’emmenais mon appareil argentique partout. C’était mon souffle. 

Le basculement s’est produit à mon retour de Polynésie française, où j’ai vécu deux ans en famille. Mon regard photographique s’y est transformé. Et en revenant à Paris, j’ai acheté mon premier réflex numérique. Soudain, je voyais les choses différemment. Comme une nouvelle manière de traduire le monde autour de moi, et mon monde intérieur aussi. Un matin d’hiver, après un rendez-vous chez un client, je suis tombée sur une scène d’une simplicité folle :  un rideau blanc gonflé par le vent, derrière une vitrine poussiéreuse. J’ai sorti mon appareil presque par réflexe. L’image m’a poursuivie pendant des jours. Elle avait capté quelque chose d’invisible mais essentiel. Une émotion, un silence, peut-être même une part de moi-même que j’avais un peu oubliée. C’est là que j’ai compris que la photographie pouvait être un véritable langage personnel. J’ai suivi quelques workshops, découvert la retouche et commencé progressivement à me penser comme auteure photographe. Vendre mes premières œuvres a été une émotion très forte. Pas tant pour l’aspect commercial, même si bien sûr c’est gratifiant, mais parce que quelqu’un avait choisi de vivre avec une de mes images. 

photographie d'art par Béatrice Bailly Cazenave
© Catherine Bailly-Cazenave

Vos images semblent guidées par une esthétique cinématographique. Que vous ont apporté les films dans votre regard photographique?

Je crois que mon regard s’est formé très tôt, sans que je m’en rende compte. Pendant mon enfance, je regardais énormément de films, surtout américains. Ces images avaient une force évocatrice, une promesse d’ailleurs, d’aventure et de liberté. Elles m’ont donné, bien avant que je tienne un appareil, l’envie de découvrir ce continent. Je suis attirée comme un aimant par les États-Unis. Ce sont surtout les films en couleur qui m’ont marquée : Hitchcock, Eastwood, Leone… et plus tard Wim Wenders, avec son regard presque photographique. Ce cinéma-là m’a appris à regarder. À ressentir la puissance d’un cadrage précis, d’une lumière rasante, d’un silence tendu.

Quand je dis que chaque photo est un plan de film, ce n’est pas une formule. Je pense en termes de découpage : quel cadre, quel hors-champ, quelle tension visuelle ? Il ne s’agit pas seulement de beauté, mais d’atmosphère. Ce que je cherche à capter, c’est ce moment suspendu, entre réel et fiction silencieuse. La lumière joue un rôle central. Elle transforme un détail banal en scène cinématographique. Mon œil s’est nourri de ces influences sans les copier. Elles sont là, en filigrane, dans ma manière de voir, de cadrer, de rêver.

photographie d'art par Béatrice Bailly Cazenave
© Catherine Bailly-Cazenave

Justement, les États-Unis sont très présents dans votre travail. Qu’est-ce qui vous attire autant dans ce pays?

C’est un pays aux mille visages, où chaque route, chaque ville semble raconter une histoire différente. Ce qui me fascine, c’est la diversité extrême, les contrastes, les paysages en transformation. Il y a un écho très fort entre ces lieux et l’imaginaire que j’ai construit dès l’enfance à travers le cinéma. Sur place, j’ai retrouvé cette impression d’être dans un film, parfois déserté, parfois désenchanté. Ce qui me touche, c’est le décalage temporel, les traces d’un rêve effacé. Les enseignes rétro, les bâtiments défraîchis, les objets ordinaires deviennent immédiatement des symboles. Chaque image porte une double lecture. Je ne cherche pas à documenter. Je cherche ce qui résonne en moi. Mon regard se pose souvent sur les marges, sur ce qui disparaît ou se transforme.

Vos séries semblent traversées par une forme de nostalgie lumineuse et les couleurs pastel. Est-ce un fil conducteur que vous revendiquez ? 

Oui, je le revendique pleinement. Ce n’est pas venu d’une stratégie, mais d’un langage intime. Je suis attirée par les lieux suspendus, les instants en flottement. La lumière est un révélateur : elle adoucit, efface, souligne. Je ne cherche pas une lumière spectaculaire, mais diffuse, enveloppante, comme une fin d’après-midi d’été. La couleur tient une place centrale. J’utilise les tons pastel comme une mémoire floue, un Polaroid passé. Mes compositions sont souvent épurées. Le vide laisse de la place à la sensation. Ce n’est pas un manque, c’est un choix. J’aime que chacun puisse projeter ses propres souvenirs.

photographie d'art par Béatrice Bailly Cazenave
© Catherine Bailly-Cazenave

Et selon vous, qu’est-ce qui fait une bonne photo ?  Sur quels détails vous focalisez-vous dans votre processus créatif?

Je crois qu’une bonne photo naît quand tous les éléments, lumière, composition, couleur, sujet… se synchronisent comme une chorégraphie inconsciente. Il y a toujours une part d’intuition. Je ne construis pas de décors, je ne dirige pas de modèles, mais je compose avec ce que le monde m’offre. Je me focalise beaucoup sur la lumière et la chromie. La couleur est aussi importante que le sujet. Elle installe l’atmosphère. J’aime les teintes douces, les pastels, les palettes qui évoquent la nostalgie. Ce sont des couleurs qui murmurent. Je suis aussi attentive aux lignes, aux vides, aux répétitions. J’aime quand le regard peut circuler, se perdre, revenir. Une bonne photo laisse une trace, un espace intérieur. Elle ne doit pas tout montrer, mais suggérer, laisser deviner. 

Y a-t-il quelque chose d’inattendu ou de surprenant à propos de vous que nos lecteurs seraient étonnés d’apprendre?

C’est une question difficile ! Parce que ce qui est inattendu pour les autres semble souvent très naturel pour soi. Mais je vais tenter quelques confidences. Peu de gens savent par exemple que je suis une véritable obsédée des cartes routières et des vieux plans papier. Avant un road trip, je passe parfois des heures à les étudier, à tracer des itinéraires improbables, à repérer des routes secondaires ou des petits villages isolés. Et les stations-services abandonnées sont une de mes passions ! Ce qu’on ne sait pas forcément, c’est que je prends souvent des photos depuis la voiture, même à travers le pare-brise ou les vitres, évidemment quand je ne conduis pas ! Il y a quelque chose dans ce regard en mouvement, un peu flou parfois, qui me touche particulièrement. Comme si on saisissait le monde en transition, sans filtre. Enfin, je pense que ce qui surprend souvent, c’est que derrière l’esthétique douce, pastel, il y a un regard assez politique, une attention aux marges, aux lieux oubliés, à la fragilité de notre époque. Mais je préfère le suggérer en silence.

photographie d'art par Béatrice Bailly Cazenave
© Catherine Bailly-Cazenave

Vous avez postulé à l’appel aux artistes d’Opale Art. Que pensez-vous de notre projet? 

Je trouve le projet d’Opale Art particulièrement enthousiasmant. Il se distingue par une vraie volonté de démocratiser l’art contemporain tout en soutenant concrètement les artistes, quels que soient leur parcours ou leur esthétique. Cette démarche inclusive, bienveillante, sans élitisme, est précieuse dans un paysage artistique parfois difficile à pénétrer. J’ai été touchée par votre manifeste, qui rappelle que l’art n’est pas seulement une affaire de marché ou d’institutions, mais une force de rassemblement, d’émotion et de partage.

En tant qu’artiste, je suis très sensible à cette approche. Votre magazine, indépendant, sans publicité, offre un espace d’expression libre et sincère, et cela se ressent dans la qualité de la ligne éditoriale. Le fait que vous valorisiez autant l’émergence que les voix confirmées, qu’il y ait de la place à des pratiques variées, me paraît essentiel aujourd’hui. Participer à ce projet, c’est rejoindre une communauté où le regard de l’autre compte, où la photographie, et plus largement l’art, est vu comme un langage vivant, accessible et profondément humain. Je suis honorée de faire partie de cette aventure.

photographie d'art par Béatrice Bailly Cazenave
© Catherine Bailly-Cazenave

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Catherine Bailly-Cazenave est membre d’Opale Art et nous la remercions de sa confiance. Retrouvez-la sur son site internet.
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