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Opale Art, le magazine d'art contemporain a interviewé Mélissa Traoré
© Mélissa Traoré

Mélissa Traoré naît en 1990 à Yaoundé, au Cameroun. Artiste franco-camerounaise-malienne, elle vit et travaille aujourd’hui au Poët-Laval, dans la Drôme, au sein du tiers lieu de l’Usine, pépinière d’ateliers pour artistes et artisans. Son parcours se construit d’abord hors des écoles d’art. Après un master 1 en psychologie à l’Université de Psychologie Sciences Sociales de Clermont-Ferrand, elle s’engage dans un Diplôme d’État d’éducatrice spécialisée. Pendant près de dix ans, elle exerce auprès de personnes en grande précarité, notamment en milieu carcéral, dans des dispositifs de prévention du suicide.

Cette expérience fondatrice marque durablement son regard et son rapport au monde : confrontée aux limites de la parole, elle découvre dans le geste et la matière un espace d’expression et de reconstruction. Autodidacte, elle choisit progressivement l’art comme médium d’accompagnement, puis comme terrain de recherche à part entière. En 2022, elle intègre un atelier au Centre d’Art de l’Usine et affirme une pratique artistique où se rencontrent arts visuels, sculpture, son et vidéo.

Mémoire, durée et gestes transmis

La démarche de Mélissa Traoré s’articule autour de la notion de mémoire, entendue comme un héritage à la fois social, culturel, artisanal et intime. Nourrie par la littérature, la sociologie et l’ethnologie, elle s’appuie sur des expériences vécues dans ses trois pays d’origine. La pensée de Henri Bergson, et plus particulièrement celle de « l’élan vital », résonne dans son processus créatif : le temps y est perçu comme une durée vécue, traversée par les corps et les gestes. Chaque projet débute par un choix de sujet guidé autant par son histoire que par sa charge symbolique. À partir de sa propre mémoire, personnelle ou culturelle, l’artiste engage un travail de recherche mêlant lectures, photographie, rencontres de terrain, parfois en collaboration avec des scientifiques. Cette phase nourrit l’émergence d’une forme plastique pensée pour rendre visible la richesse humaine et sociale des thématiques abordées.

Installations et expériences partagées

Les installations de Mélissa Traoré résultent de la rencontre entre un questionnement sociétal, des matériaux naturels ou industriels et un espace donné. Son approche intuitive explore des formes multiples tout en recherchant une cohérence esthétique en résonance avec le sujet traité. Profondément connectée aux pratiques artisanales, elle partage avec les artisanes et artisans un rapport au temps, aux rythmes et à l’introspection. Son travail rend hommage aux savoir-faire menacés et à la puissance symbolique du geste. Les œuvres, souvent immersives, invitent le public à circuler librement, à s’immerger dans une expérience sensible et collective. Le spectateur devient ainsi partie prenante d’un récit partagé, encouragé à réfléchir à ses propres héritages et à la mémoire collective qui nous relie.

01/06

Si vous deviez présenter votre art à un enfant.

Je lui dirais que je fabrique des histoires avec des matières. Je prends des éléments simples – du tissu, du métal, des cordes, des sons, parfois même des objets glanés dans l’environnement – et je les assemble pour raconter des souvenirs, des gestes anciens ou des façons de vivre que l’on oublie parfois. Je lui expliquerais que, pour moi, chaque matière a une voix. Le fil raconte comment il a été tissé, le métal garde la mémoire du feu, le bois se souvient des mains qui l’ont touché. Mon travail consiste à écouter ces voix et à leur donner une forme dans l’espace, comme si je construisais une cabane dans laquelle on pourrait entrer et écouter une histoire. Je lui dirais aussi qu’avant de créer une œuvre, je vais souvent rencontrer des personnes : des chercheuses et chercheurs, des artisanes et artisans, des pêcheurs, des tisserandes et tisserands, des personnes qui travaillent avec leurs mains. J’échange avec eux, j’observe leurs gestes, j’apprends d’eux, je leur partage les miens, et je transforme tous ces gestes en sculptures. C’est un peu comme regarder quelqu’un dessiner, échanger nos manières de faire, puis essayer de rejouer ces gestes avec son propre style.

Mon art ressemble parfois à un grand tissage où se croisent trois fils : ma mémoire personnelle, les souvenirs des lieux et des personnes que je rencontre, et l’imagination. Les œuvres peuvent être grandes, suspendues, faites de textures différentes, et invitent le spectateur à marcher autour, à écouter, à toucher du regard. Je lui dirais enfin que mon plus grand souhait est que les personnes qui voient mon travail ressentent quelque chose : la curiosité, l’envie de comprendre d’où vient un geste, ou même l’envie de raconter à leur tour une histoire. Parce que l’art, pour moi, c’est une manière douce de relier les personnes entre elles.

02/06

Si vous deviez garder un moment décisif qui a influencé votre art ou votre choix de devenir artiste.

S’il fallait garder un seul moment – et il s’inscrirait en deux temps, comme une continuité – ce serait celui où j’ai compris que les gestes avaient beaucoup à dire de soi et du monde. Il y a treize ans, je travaillais en prévention du suicide auprès de personnes détenues en longue peine. Dans cet environnement où la parole se heurte souvent à ses limites, j’ai été témoin de la manière dont les mains continuent de chercher à faire, à créer et à réparer. Un jour, un détenu m’a montré une création qu’il avait confectionnée. J’ai été profondément marquée par le soin apporté au geste, la précision, la patience silencieuse dont il avait dû faire preuve. J’ai compris alors que dans le geste se logeait une mémoire, une dignité, un espace intérieur où l’on peut habiter le monde autrement. Ce souvenir m’est revenu des années plus tard, au Cameroun, lors de ma première immersion auprès d’artisanes bamilékées. Leurs gestes, transmis de mère en fille, étaient menacés par l’industrialisation croissante dans leur région. Un matin, j’ai observé l’une d’elles travailler avec une patience presque rituelle : elle enroulait et serrait le tissu en fines ligatures, créant des réserves invisibles que la teinture allait contourner. Chaque nouage semblait une respiration, un geste qui retient, protège et révèle. Ses mains disaient quelque chose que les mots ne pouvaient pas formuler.

Ces gestes, simples en apparence, m’ont révélé qu’ils portaient une mémoire entière : celle d’individus, d’un territoire, d’un savoir-faire, d’une manière d’habiter le monde — un héritage fragile et précieux. Cette prise de conscience a orienté ma pratique : j’avais envie d’écouter, de documenter, de comprendre comment une culture se tisse à travers les gestes du quotidien, et de transformer ces recherches en œuvres capables de porter une histoire. Depuis, mon travail s’inscrit dans un dialogue avec les personnes que je rencontre, leurs gestes et leurs savoir-faire. Aujourd’hui encore, ces deux souvenirs me guident : ils me rappellent que l’art peut être un espace de transmission et offrir un lieu où une mémoire sociale, culturelle, artisanale et intime continue de vivre.

03/06

Si vous ne deviez garder qu’une seule de vos œuvres.

Si je ne devais garder qu’une seule de mes œuvres, ce serait Ligatures. Cette pièce incarne pour moi un moment de bascule : le passage de la recherche de terrain à une forme plastique capable de porter la complexité d’une histoire et des gestes observés au Cameroun, auprès des artisanes bamilékées. Ligatures est une sphère sculptée de 87 cm de diamètre, constituée d’un grillage à poule entièrement recouvert de tissus industriels noués selon une technique inspirée du tissage traditionnel du raphia. Pendant un mois, j’ai travaillé ce tissage lentement, nœud après nœud, pour honorer la précision, la répétition et la patience qui caractérisent les gestes de ces femmes. Dans leur culture, le tissage par ligature permet d’enfermer des messages dans la matière. J’ai voulu reprendre ce principe symbolique : emprisonner le grillage à l’intérieur du tissu, comme on retient un secret ou une mémoire.

Cette œuvre parle de continuités, de transmissions, mais aussi des tensions qui les traversent. Le grillage à poule évoque l’enfermement, la contrainte, la manière dont les artisanes se retrouvent prises dans des maillages économiques qui dépassent leurs gestes. Le tissu industriel, coloré et séduisant, questionne l’ambiguïté de ce système : des matières attractives, qui circulent partout, mais dont la présence fragilise certaines pratiques traditionnelles. Ligatures raconte la circulation des gestes, leur transformation, la manière dont ils traversent les frontières pour se perdre parfois, ou ne subsister que dans la mémoire de celles et ceux qui les savent encore. Elle porte en elle les voix des femmes rencontrées, leurs mains qui nouent, tissent, serrent, créent. Elle porte aussi mon propre rapport au geste, à la lenteur, à la répétition comme acte de soin et de transmission. Cette œuvre m’est précieuse parce qu’elle relie tout : la recherche, l’immersion, la mémoire, le politique, le sensible, et cette conviction intime que les gestes — même menacés — continuent d’exister comme des archives vivantes, fragiles mais persistantes.

Une oeuvre d'art contemporain par l'artiste Mélissa Traoré
© Mélissa Traoré – Photo Charles Borggrae
04/06

Si votre art avait un super-pouvoir.

Si mon art avait un super pouvoir, j’aimerais qu’il puisse rendre visibles les mémoires sociales, culturelles, artisanales ou intimes qui existent dans les corps, dans les matières et au sein des territoires. Mes œuvres parleraient d’histoires silencieuses, de savoirs transmis sans mots, de traces laissées par celles et ceux qui, parfois, ne sont pas présents dans l’espace public. Elles révéleraient les continuités discrètes qui nous relient les uns aux autres et rappelleraient que nous sommes tous traversés par des héritages plus vastes que nous. Ce souhait a un lien direct avec mon histoire personnelle. Ayant hérité de trois cultures – française, camerounaise et malienne –, j’ai grandi avec l’idée que la mémoire, qu’elle soit sociale, culturelle ou intime, est plurielle, mouvante, à la fois fragile et tenace. Elle circule dans les récits, dans les objets, dans les pratiques, dans les silences aussi.

Mon art est né de cette nécessité de rassembler ces fragments, de leur donner une forme, une place, un espace où exister. Dans un monde où tout va vite et où l’uniformisation menace la diversité des savoirs et des cultures, ce pouvoir serait une manière de sauvegarder sans figer et de transmettre sans imposer. J’aimerais que mon art puisse offrir cela : un lieu où les héritages visibles et invisibles trouvent une forme, où les mémoires se répondent, où chacun peut reconnaître une part de soi dans l’histoire des autres.

05/06

Si vous pouviez rencontrer ou collaborer avec un artiste célèbre.

Si je pouvais rencontrer ou collaborer avec un artiste, ce serait El Anatsui. Son travail me marque profondément par sa capacité à faire naître, à partir de matériaux ordinaires ou négligés, des surfaces chargées de mémoire collective. J’admire la manière dont il fait dialoguer gestes ancestraux, histoire, circulation des matières et réalités contemporaines. Dans ses œuvres, chaque fragment – capsule, métal, fibre – devient trace, récit, archive. Ce renversement de regard résonne avec ma propre démarche : écouter ce que les matières transportent de social, de culturel ou d’intime, et donner forme à des héritages qui traversent les corps et les territoires.

Collaborer avec lui serait l’occasion d’explorer ce qui relie nos pratiques : le tissage des histoires, la transformation des matériaux, la manière dont l’art peut révéler des mémoires invisibles. J’aimerais comprendre comment il pense la monumentalité, l’assemblage, et cette liberté qui laisse l’œuvre respirer, se transformer, devenir presque vivante. Rencontrer El Anatsui serait rencontrer un artiste qui a fait de la matière un langage et de la mémoire un espace de création — une direction qui me touche profondément et vers laquelle je tends dans mon travail.

06/06

Si vous aviez rédigé cette interview, quelle question vous seriez-vous posée ?

Comme beaucoup d’artistes autodidactes, j’ai parfois douté de la légitimité de ma démarche. Lorsque j’ai commencé à créer, je me suis demandé si j’avais le droit d’occuper cette place, si ma voix pouvait trouver sa justesse, si mon regard et mes intuitions étaient suffisamment solides pour devenir des œuvres. Le tournant a été de comprendre que la valeur de mon travail venait précisément de ma trajectoire hybride : de la psychologie au social, du social à l’art, du terrain à l’atelier. Ma trajectoire personnelle a également un impact fort sur mon rapport au monde : issue d’une triple culture – malienne, camerounaise et française –, j’ai grandi avec la question « qui suis-je ? », dans une position toujours en tension, à la fois d’ici et de là-bas. Parfois semblable à tous, et parfois à personne.

Cette pluralité m’a appris que ma culture n’est pas un héritage unique, mais un monde réinventé, composé de plusieurs horizons, de manières multiples de percevoir et de comprendre le réel. Habitée par ces trois cultures, il me semble porter intérieurement les mémoires sociales, culturelles, symboliques et gestuelles que chacune d’elles m’a transmises. Cette question de la mémoire, présente dans toute ma démarche, est à la fois collective et intime. Mon rapport aux récits, à l’écoute, à la transmission n’est pas extérieur à l’art : c’est le fil qui relie tout, la matière dont mes œuvres émergent. Aujourd’hui, je perçois ce doute non comme une faiblesse, mais comme une vigilance précieuse. Il me pousse à rester attentive aux personnes et aux histoires que j’approche, à garder un rapport humble et curieux aux pratiques que j’explore. Ce doute-là m’accompagne encore, mais il est devenu une force, un mouvement intérieur qui m’aide à avancer.

Mélissa Traoré est en interview dans Opale Art
© Mélissa Traoré – Photo Charles Borggrae

Mélissa Traoré figure également dans le portfolio de notre magazine imprimé collector et est membre d’Opale Art. Nous la remercions de sa confiance. Retrouvez nos autres portraits d’artistes en suivant ce lien. Et découvrez de nombreux artistes sur notre compte instagram.