© Jaco Putker
Bonjour Jaco, pouvez-vous nous parler de votre méthode qui utilise des techniques numériques et traditionnelles pour créer des gravures surréalistes?
A l’origine, j’ai étudié la sculpture en école d’art. Très tôt, j’ai adopté l’ordinateur comme un outil polyvalent d’expression artistique. Au départ j’utilisais l’informatique pour réaliser des maquettes d’installations artistiques. Un peu plus tard, après avoir terminé l’académie, j’ai utilisé les mêmes outils numériques pour faire des croquis de peintures que je réalisais ensuite à l’acrylique ou à l’huile. Mais à mesure que ces croquis devenaient de plus en plus élaborés et nombreux, j’ai décidé de passer l’étape de la peinture. Je cherchais un moyen de transformer mes créations numériques en objets physiques. Je me suis tourné vers l’impression et, après un certain temps, j’ai trouvé que la technique de gravure photopolymère correspondait le mieux à ce que j’avais en tête. Elle exige une approche presque scientifique. Car différentes variables peuvent avoir des effets différents sur le résultat final. Elle oblige à procéder de manière très délibérée et minutieuse. Cette façon de faire semble bien fonctionner pour moi.
La technique, ou du moins son exécution pratique, est un mélange de développement photo, de sérigraphie et de gravure traditionnelle. Tout d’abord, un film photosensible est laminé sur une surface plane. J’utilise principalement du zinc. L’image numérique est ensuite imprimée sur une feuille de papier transparent puis transférée sur le film à l’aide d’une lampe UV. Je lave les parties de l’image qui n’ont pas été illuminées, et il me reste un négatif de l’image originale. Ensuite j’encre, j’essuie et j’imprime la plaque comme on le ferait avec une gravure traditionnelle en la passant dans la presse. Les œuvres résultantes sur papier, surtout à petite échelle, invitent vraiment à être explorées intimement. Je pense que cette intimité reflète très bien l’atmosphère de mes gravures.
Justement, une atmosphère à la fois sombre et ludique se dégage de vos œuvres aux pixels géants. Où trouvez-vous votre inspiration et quel message cherchez-vous à transmettre?
Je trouve mon inspiration dans les contes de fées, la mythologie, les récits populaires, les vieilles photographies, les choses que l’on croit apercevoir du coin de l’œil, et les souvenirs d’événements qui ont pu ou non se produire. Toutes ces choses peuvent soudainement stimuler l’imagination, créant de petites scènes dans mon esprit, qui finissent par prendre leur forme finale dans mes gravures. Ces récits sont ouverts. Ils nécessitent la présence d’un spectateur pour leur donner un sens.
D’une manière étrange, je pense que mon travail traite de thèmes universels assez larges, mais les gens semblent se connecter à mon travail de manière très personnelle. J’aime entendre les histoires sur pourquoi une gravure rappelle quelque chose au spectateur, ou pourquoi elle résonne en lui. Plutôt que d’essayer de transmettre un message, j’espère établir ces connexions humaines à travers mes gravures.
© Jaco Putker
Et si vous deviez expliquer votre art à un enfant, comment vous y prendriez-vous ?
Je crois que je ne le ferais pas! Je serais plus intéressé par ce qu’un enfant a à dire sur mon travail. Un enfant préférerait sûrement me dire ce qu’il voit plutôt que d’écouter ce que j’ai à dire sur mes gravures. Et je préfèrerais écouter ses réflexions et peut-être trouver un terrain d’entente que nous pourrions explorer ensemble. Et ensuite, peut-être discuter d’animaux, de rêves ou de couleurs.
Quelle série ou quelle gravure conseilleriez-vous de découvrir en premier à nos lecteurs?
J’encouragerais vos lecteurs à découvrir la série Interiors. Il s’agit d’une série en cours qui explore les lignes floues entre la réalité et la fantaisie, entre le familier et l’extraordinaire. Elles sont, au sens propre, des reconstructions de souvenirs d’enfance d’événements qui ont pu ou non se produire dans la réalité. Mais ces souvenirs sont déformés par le temps, les souhaits et l’imagination. Nous savons tous que l’esprit a ses propres règles et logiques, et qu’il n’est pas très fiable. Les intérieurs dans cette série reflètent ces mondes intérieurs que nous habitons tous. C’est l’endroit où la mémoire, la réalité et la fantaisie se croisent. La représentation des intérieurs est un thème qui traverse l’histoire de l’art néerlandais. Le plus évident étant Johannes Vermeer, mais aussi Pieter de Hooch et Jan Steen, qui ont peint des scènes offrant un aperçu de la vie privée qui se déroule derrière des portes closes.
© Jaco Putker
Justement, que recommanderiez-vous à nos lecteurs pour découvrir la création contemporaine aux Pays-Bas?
Je leur recommanderais de se rendre aux foires d’art contemporain annuelles telles que Art The Hague, Art Rotterdam et The Affordable Art Fair Amsterdam. Il y a aussi Metropolis M et Kunstbeeld qui sont des magazines qui offrent un aperçu supplémentaire de la scène artistique contemporaine néerlandaise.
Vous avez remporté plusieurs prix internationaux. Au-delà de la reconnaissance de vos pairs, quel impact cela a-t-il sur votre carrière d’artiste ?
Cela a eu un impact considérable C’est un grand coup de pouce. Je travaille de manière assez isolée, comme beaucoup d’artistes, donc obtenir cette reconnaissance est un bon indicateur que votre travail est vu et apprécié. Cela m’a aidé à prendre confiance en moi et m’a motivé à continuer. Cela a aussi contribué à faire connaître mon nom et à faire en sorte que plus de collectionneurs et de conservateurs découvrent mon travail.
Évidemment, il y a aussi un problème avec ce genre de récompenses. Comme il n’y a pas d’absolu dans l’art, le jugement est très subjectif. Et en tant que tel, il ne faut pas les prendre trop au sérieux. Ne vous méprenez pas, remporter un prix est merveilleux et cela m’a rendu très heureux, mais cela n’a jamais eu d’impact sur mon prochain travail.
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En parlant de carrière, quels conseils donneriez-vous à un artiste débutant qui souhaite présenter son travail au public ?
Tout d’abord, essayez d’avoir un petit ensemble d’œuvres dont vous êtes satisfait. Ensuite, essayez d’utiliser les nombreuses plateformes numériques disponibles, que ce soit les réseaux sociaux ou les nombreuses galeries en ligne. Essayez-en beaucoup, mais abandonnez celles qui ne vous conviennent pas et concentrez-vous sur celles que vous aimez. Ensuite, essayez d’être stoïque en présentant votre travail au monde.
Les plateformes vous diront quoi faire et quand le faire pour tirer le meilleur parti des algorithmes. Et certaines de vos œuvres y obtiendront plus de succès que d’autres. Mais ne laissez pas ces choses vous guider dans la création de votre travail. C’est la voie la plus sûre vers une pratique artistique insatisfaisante à long terme, je pense. Et rappelez-vous toujours que vous n’avez besoin de la permission de personne pour faire quoi que ce soit.
Pour conclure cet entretien, pouvez-vous partager avec nous vos impressions sur le projet Opale Art et nous donner quelques informations sur vos prochaines créations?
Je soutiens pleinement l’idée de rendre l’art plus accessible à un large public. Je pense que toute tentative de rendre l’art contemporain accessible à un public plus large est à applaudir et je suis impatient de voir comment Opale Art parviendra à atteindre ses objectifs admirables.
Concernant mon travail, j’essaie de ne pas trop réfléchir aux thèmes et concepts à l’avance. Je pense qu’il y a un fil conducteur à découvrir dans mes œuvres, mais cela se fait rétrospectivement. J’aime ne pas savoir de quoi parle mon travail, car une fois que j’ai compris de quoi il s’agit, je perds rapidement tout intérêt. Après avoir fait des gravures en polymère presque exclusivement pendant les 10 dernières années, je pense qu’il est peut-être temps de revenir ou de m’étendre à de nouveaux médias. J’ai quelques images indistinctes qui flottent dans ma tête, mais elles doivent encore se cristalliser un peu avant que je puisse répondre honnêtement à cette question.


