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Sculpture de fil représentant 7 silhouettes assises
© Magali Berdaguer

Pouvez-vous nous expliquer comment vous avez développé votre technique autour du fil de fer ?

Ma matière de travail principale est le fil de fer depuis une dizaine d’années. Je l’ai découvert dans un atelier de sculpture et plus tard, à une période où j’avais du mal à peindre, j’ai développé une pratique qui m’a permis d’aller vers un nouvel espace créatif entre dessin et sculpture. J’ai commencé une recherche dans laquelle le geste du tissage est apparu spontanément. 

Par tissage, j’entends le fait de travailler le fil dessus-dessous alternativement. Je déroule le fil de fer et le tisse directement comme on monterait progressivement un tricot ou une broderie. Je tisse mes pièces à main levée et sur le mur pour les dessins alors que je procède autour du vide en prenant appui sur lui pour les sculptures. Ce tissu métallique tramé devient à la fois la forme, l’enveloppe et la structure de l’œuvre.

Vos œuvres dégagent une double sensation de grande force et de fragilité à la fois…

Je suis d’accord avec vous sur cette sensation ambivalente. Elle revient souvent dans les retours que l’on me fait sur mon travail. Je ne l’ai pas décidé mais j’aime que cette double sensation soit présente. L’énergie de mes pièces, la matière fil de fer, sa froideur et sa couleur noire participent certainement à cette perception de force.

La ligne fine du fil, le fait que l’on voit au travers des pièces, l’aspect aérien et léger de ces dernières convoquent plus le fragile. Ces corps en mouvement suggèrent aussi un instant d’équilibre. Comme lorsque l’on marche et que notre « équilibre-déséquilibre » se joue à chaque pas. Il est source de fragilité. Ces deux qualités d’être sont aussi importantes pour moi dans ce travail sur la figuration humaine. La fragilité ne nous est pas assez autorisée dans notre société tournée vers la performance, ce que je trouve dommage. Le fragile est précieux et indissociable du vivant.

Sculpture représentant deux silhouettes de fils de fer noirs
© Magali Berdaguer

Vous intervenez dans le cadre d’ateliers auprès de publics en situation de handicap ou en insertion sociale. En quoi est-ce important pour vous ?

C’est une activité complémentaire créative et économique à ma pratique artistique. Elles se nourrissent l’une l’autre. J’aime transmettre et partager par l’intermédiaire des arts plastiques. Je crois en la créativité présente en chaque personne, et je crois aux qualités de médiation inhérentes aux pratiques artistiques.

Mes expériences en atelier, quels que soient le contexte et les publics que j’accompagne, me confortent dans ce sens. Je pense que l’art et la culture doivent être accessibles à tous et toutes et qu’il est parfois nécessaire d’accompagner cette démarche, d’ouvrir la porte. Les pratiques artistiques sont des outils fabuleux pour éveiller la curiosité, développer la créativité, renforcer la confiance en soi. L’atelier est un bel espace de rencontres et de socialisation.

D’ailleurs, comment percevez-vous le rôle de l’artiste dans la société d’aujourd’hui ?

Je crois que je ne vais pas savoir répondre à votre question ! C’est trop vaste. Je ne sais pas quel est le rôle de l’artiste, je ne pense pas que cela puisse être une question au singulier.

Il y a des artistes et des arts multiples. La place qui leur est donnée socialement n’est d’ailleurs pas la même. Chaque parcours d’artiste comporte des étapes où son positionnement évolue, se transforme de façon personnelle et collective car il est en lien avec la société dans laquelle il vit. Si en tant qu’artistes des arts plastiques nous pouvons par exemple ouvrir des espaces qui accrochent le regard, sollicitent les sensations, provoquent l’échange ou la réflexion, et si notre travail peut toucher quelques personnes, alors je dirais que c’est déjà quelque chose. 

deux silhouettes en fil de fer chuchotent à leur oreille
© Magali Berdaguer

Et quelles sont vos principales influences, artistiques ou personnelles ?

Mes inspirations sont variées. Regarder, observer, lire sur le travail des artistes est essentiel.  Parfois les liens sont directs avec ma pratique, parfois beaucoup plus souterrains. En termes de références, je peux citer Francis Bacon, Alberto Giacometti, Henri Matisse, Egon Schiele, Marc Rothko, Le Caravage… Et aussi, Louise Bourgeois, Kiki Smith, Germaine Richier, Giuseppe Penone ou Antony Gormley…

J’écoute les émissions où des créateurs de tout domaine parlent de leur démarche artistique. Je m’intéresse à la psychologie et la psychanalyse. Je m’inspire de la danse contemporaine. J’aime regarder les gens se déplacer, mais aussi observer les arbres, les nuages, les animaux… le vivant m’intéresse.

Je peux être très contemplative, m’arrêter, m’asseoir pour regarder et ressentir. L’inspiration a quelque chose d’étrange qui mêle conscient et inconscient. Les idées surgissent dans l’atelier, les mains dans la matière, mais aussi de façon impromptue, en marchant, dans un train ou quand le cerveau est au repos. 

Je vais vous proposer un exercice difficile, mais si vous deviez choisir une œuvre dont vous êtes le plus fier et nous la présenter ?

En effet, ce n’est pas facile. Je pense à une pièce dont le titre est Soulever la poussière. J’ai envie de vous en parler vis-à-vis du cheminement qu’elle à engendré. À la base, elle représente des jambes en mouvement.

Je l’ai démarré en tant que pièce murale. Après plusieurs semaines de tissage, je la pensais quasiment finie. Pourtant j’étais insatisfaite. Alors je l’ai laissée en jachère plusieurs semaines. Puis l’idée est apparue de la transformer en volume, alors qu’elle avait été travaillée à plat. J’ai dû en défaire une partie, retisser, repenser, trouver son espace, son volume et son équilibre afin de la faire tenir debout.

A l’arrivée cela représente plusieurs mois de travail. C’est une pièce atypique et qui vient faire une transition dans mon travail, ouvrir un autre espace. Le corps y est présent, tout comme apparaissent pour moi des lignes paysagères.

Sculpture de fil de fer par l'artiste Magali Berdaguer
© Magali Berdaguer

Avant de devenir artiste, vous avez exercé en entreprise. Comment s’est passé ce changement de vie?

Ce virage a pris plusieurs années, mais il était essentiel, carrément vital et intimement non négociable. Bien sûr cela a généré beaucoup de questions de la part de mon entourage, d’inquiétude et parfois d’incompréhension. J’ai commencé à pratiquer la peinture déjà adulte.

Je ne me doutais pas du monde qui allait s’ouvrir à moi, tant intérieurement qu’extérieurement. La sensation d’être enfin à ma place. Comme il n’était plus possible de refermer cette porte je m’y suis engouffrée. C’est un long chemin qui prend du temps et qui est peu balisé pour des personnes hors circuit classique. Je reste en accord avec mon choix parce que je me sens à ma place dans mes différentes activités.

L’instabilité accompagne l’activité artistique et certaines périodes sont encore fragiles. Ma pratique et mon parcours s’étoffent et j’ai de nouvelles opportunités. Lorsque je travaille dans mon atelier ou avec d’autres artistes, je suis alors pleinement alignée et j’adore cette sensation. C’est certainement pour cela que je persévère dans ma démarche.

Les artistes qui ont d’abord eu un autre parcours peuvent connaitre des difficultés à faire connaître leur travail. Un projet comme Opale Art peut-il y contribuer selon vous ? 

Faire connaître le domaine des arts plastiques au plus grand nombre est une démarche à encourager et toute initiative qui permet de présenter le travail d’artistes plasticiens est bienvenue. Le domaine des arts plastiques est mal connu si on le compare à celui de la musique ou du cinéma par exemple. Et je trouve dommage qu’il soit donné si peu de place aux enseignements artistiques. 

Une grande partie du travail des plasticiens est invisible puisqu’elle se déroule dans l’atelier. L’exposition en galerie représente une étape essentielle à notre pratique et un temps de partage. Et il est primordial de leur proposer des conditions professionnelles afin de les accompagner dans leur pratique et de conforter leur statut.

Et pour conclure,  quels sont vos projets et où nos lecteurs pourront-ils voir prochainement votre travail ?

Une dizaine de mes pièces tissées sont exposées dans l’Orne, au Musée du Château de Flers jusqu’à mi-novembre 2024.  Je collabore également avec  l’Artelier dans ma cour en Champagne et je poursuis une recherche d’empreintes de tissus sur papier pour laquelle j’ai été soutenue par une dotation de l’Adagp. Cela ouvre ma pratique vers des œuvres organiques plus abstraites. 

D’autres actions me tiennent aussi à cœur avec le collectif MagMaÔ que nous avons créé avec Marie Désert et Aude Mouillot. Des pratiques que nous souhaitons circulaires et collectives. Nous sommes ravies car nous avons un projet de sculpture participative qui vient d’être sélectionné pour une résidence en 2025.