© Virginie Gallois
Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de comment vous êtes devenue artiste ?
Je dessine et je lis depuis mon enfance. Je me souviens que je me demandais si l’on pouvait tout dire avec des mots. J’étais persuadée qu’ils limitaient l’expression de la pensée. J’ai toujours pris l’option “arts plastiques” durant mes études. J’avais des choses à dire, elles étaient enfermées en moi. Comment les dire ? Devenir artiste ? Après des études loin de ce rêve, j’ai travaillé pour de grandes entreprises du Nord de la France. Mon mari était étudiant en médecine et nous en avions pour longtemps avant de pouvoir travailler tous les deux. Dès la fin de son parcours, son installation et la naissance de mes enfants, j’ai démissionné pour recommencer des études et m’impliquer dans le monde de l’art.
Durant un an, j’ai organisé un planning de cours à suivre dans différents établissements et auprès d’artistes, et j’ai obtenu une équivalence pour entrer en Arts Plastiques à l’université de Lille. À la Fac, le professeur de philosophie, Gérard Briche, m’a posé la question de ce que je voulais faire de ces études. J’avais 36 ans. Je lui ai répondu que je voulais travailler dans mon atelier et peindre. Il m’a presque ordonné de me rendre aux Beaux-Arts !
Cela me semblait inaccessible, mais j’ai été admise en deuxième année et ma vie s’est enrichie depuis ce moment, comme une nouvelle naissance.
© Virginie Gallois
Et si vous n’aviez pas été artiste, qu’auriez-vous fait dans la vie ?
J’ai eu l’occasion d’exercer la gestion de ressources humaines et j’aurais aimé devenir scientifique. Partir à bord d’un navire de recherche et parcourir les mers et les océans, observer, dessiner les animaux et végétaux rencontrés et diffuser les fruits de ces recherches. J’étais très impressionnée par les reportages du Commandant Cousteau.
Comment décririez-vous votre style artistique à quelqu’un qui ne connaît pas vos œuvres ?
Je développe une pratique intuitive du dessin et de la peinture dans un univers personnel, poétique et fantastique qui suscite la curiosité et l’interrogation. On peut qualifier mes images de complexes, elles ont plusieurs niveaux de lecture comme elles comportent plusieurs couches de matières : des estampes de textile, de l’encre et de la peinture, la plupart du temps. L’œil du spectateur s’égare, comme dans un paysage métaphorique qui oscille entre ciel et mer, micro et macroscopique, né de mes songes éveillés. J’utilise des motifs et des couleurs de façon récurrente, pour leur valeur symbolique. Comme un étrange théâtre coloré et détaillé…
© Virginie Gallois
Vous dites que vous êtes « une fille de la Mer du Nord », pensez-vous que vos origines géographiques et l’endroit où vous vivez influencent votre travail ?
Oui absolument. Bien que née et scolarisée à Lille, j’ai passé toutes mes vacances à Dunkerque Malo-les-Bains. C’est mon ancrage, j’y ai des attaches familiales depuis plusieurs générations. Je vis maintenant entre Lille et Dunkerque.
J’aurais du mal à vivre loin de la mer. J’aime les couleurs du Nord sous une lumière qui valorise les camaïeux de vert, gris et bleu. Rien n’est vif et tranché, les tonalités sont subtiles sous des ciels variés et foisonnants. Parfois, la mer est presque phosphorescente. J’utilise ces tons dans mon travail d’encre et de peinture où les bleus dominent. J’ai donc deux ateliers, l’un à Roubaix et l’autre à Dunkerque. La région est également marquée par l’univers du textile que j’utilise dans ma pratique, comme de la dentelle de Calais, des vieilles nappes brodées par mon arrière-grand-mère, des fils de laine… C’est comme une transmission, un passage de relais au rythme de la métamorphose des lieux où je travaille.
Et au-delà, quelles sont les principales influences, qu’elles soient artistiques, littéraires ou personnelles, qui nourrissent votre travail ?
Mon imagination est ma première ressource et je la nourris avec l’actualité, l’histoire, la littérature et la philosophie. Lorsque j’étais enfant, en sortant de l’école primaire, je rejoignais ma mère sur son lieu de travail. Elle était laborantine en analyses médicales. Je pouvais jouer avec des colorants et des tubes à essai, regarder des images magnifiques au microscope… Toute une vie dans une goutte de liquide ! Ceci peut expliquer en partie mon écriture plastique et l’impression que certaines peintures explorent le monde de l’infiniment petit.
J’adore aussi les histoires. Les contes ont bercé mon enfance, j’étais une grande lectrice de récits mythologiques. Mon inspiration peut venir d’un ouvrage qui m’interpelle comme les Métamorphoses d’Ovide, ou d’une rencontre fortuite et bienheureuse.
Concernant ma nouvelle série — Les filles des abysses — c’est directement l’actualité écologique qui m’interpelle, ainsi que le travail de l’association Bloom qui milite et s’active pour défendre nos fonds sous-marins. Je me suis engagée pour des dons réguliers auprès de cette association qui fait un sacré travail.
© Virginie Gallois
Vous avez fondé plusieurs collectifs d’artistes. Qu’est-ce qui vous motive à travailler en collectif, et comment ces expériences enrichissent-elles votre pratique personnelle ?
Nous sommes très vite seul·e·s dans nos ateliers, face à nos interrogations, notre pratique, nos décisions et engagements. Nous sommes souvent plongés dans une introspection qui peut être lourde et fastidieuse, même si elle est productive. Alors, j’ai toujours pensé qu’il fallait se regrouper et compter sur le soutien du collectif, le partage d’expertise et de moyens, le recul sur le travail, la collaboration pour réaliser projets communs et des expositions. On est plus fort ensemble, c’est un lieu commun mais qui est tellement vrai ! En groupe, il y a une émulation, un phénomène d’entraînement, une complicité qui permet d’aller plus loin dans son propre travail. Je l’ai pensé avec toutes mes expériences dans des collectifs d’artistes depuis les Beaux-Arts.
Quelle est votre perception de la scène artistique contemporaine actuelle, et comment voyez-vous votre place au sein de celle-ci ?
L’art contemporain évolue rapidement, je trouve qu’il absorbe vite les transformations de notre société. Les frontières de la création bougent et il en résulte un joyeux mélange de pratiques traditionnelles couplées aux technologies les plus avancées. La diversité, l’inclusivité, l’écologie, sont des terrains d’exploration très intéressants et je me réjouis que la peinture soit revenue, après avoir été boudée durant plusieurs décennies.
J’ai bien l’impression que les artistes vont devoir jouer un rôle plus important avec la tournure politique que prend le monde. L’engagement va certainement prendre plus de place.
En ce qui concerne ma propre situation, j’espère y avoir une petite place, je la revendique et je poursuis mon chemin comme je pense devoir le faire. Mon travail est très personnel et singulier, je ne suis pas un courant particulier, je n’ai pas l’impression d’appartenir à un groupe précis.
© Virginie Gallois
Que pensez-vous du projet d’Opale Art ? Et que pensez-vous que nous pourrions apporter aux artistes au sein de notre association ou de notre magazine ?
Je vous avoue avoir été très surprise de découvrir votre magazine sur l’art contemporain et de surcroît dans le Nord. Une belle découverte, car nous avons besoin de visibilité. Le fait d’être mis en lumière au sein d’une revue de cette qualité est un avantage majeur pour faire connaître notre travail et peut-être trouver des partenaires artistes, des galeries et centres d’art, ou des collectionneurs.
On a peu d’occasions de ce genre. Les photos du magazine sont d’excellente qualité et les interviews adaptées à notre travail et à nos parcours. Outre cette visibilité, ce que vous pourriez apporter pourrait tourner autour de la rencontre en réseau, les partenariats ou les échanges ? Vos lecteurs et lectrices ont certainement des affinités et un intérêt à se rencontrer (NDLR — nous partageons cet avis et ce sera une des nouveautés pour nos adhérents en 2026 – Cliquez ici pour en savoir plus).
Virginie Gallois est membre d’Opale Art et nous la remercions de sa confiance. Retrouver son interview, augmenté de questions supplémentaires, dans notre magazine trimestriel numéro 03, consultable en ligne gratuitement en adhérant à notre association. Si vous êtes artistes, adhérez également pour recevoir nos prochains appel aux artistes, suivre nos formations en lignes et peut-être être publié. Retrouvez nos autres interviews en suivant ce lien. Et découvrez de nombreux artistes sur notre compte instagram.


