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oeuvre numérique par l'artiste contemporain Thion
© Thion

 

Quel rôle l’art a-t-il joué dans votre enfance et votre vie de famille?

L’art a été une composante essentielle de mon enfance. Pas seulement comme une activité, mais comme une manière de faire face, d’imaginer, d’exister. J’ai grandi dans une famille ouvrière en Italie, entouré de chaleur et d’amour, mais aussi dans un cadre assez traditionnel. Très tôt, j’ai senti que je ne répondais pas vraiment aux attentes qu’on avait pour moi. Alors que les autres enfants jouaient au football ou à d’autres jeux de groupe classiques, j’étais souvent seul, perdu dans mes pensées ou absorbé par mes croquis.

Je me souviens des longs après-midis assis dans notre jardin, un carnet de croquis ouvert, à regarder les nuages se déplacer ou les ombres à travers les branches du figuier. 

Le dessin me donnait accès à un monde privé où je me sentais pleinement moi-même. C’était un espace où les émotions pouvaient se déployer sans jugement, où mon imagination n’avait pas de limites.

oeuvre numérique par l'artiste contemporain Thion
© Thion

Comment décririez-vous votre style artistique?

Mon style se situe quelque part entre l’abstraction, le design graphique et la cartographie émotionnelle. Il a beaucoup évolué au fil des années. Au début, mon travail était audacieux et expressif, rempli de couleurs, enraciné dans l’esthétique Pop Art. C’était un art bruyant dans le meilleur sens du terme — une célébration de la forme et de l’énergie. Mais avec le temps, mon travail est devenu plus introspectif et j’ai commencé à épurer les choses. Ce qui traverse tout cela, c’est le désir de cartographier l’intérieur à l’extérieur, de dessiner l’invisible. 

Vous avez été influencé au départ par Keith Haring et le Pop Art américain. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans leur approche de la culture populaire?

Ce qui m’a le plus marqué, c’est à quel point leur travail était audacieux, clair et démocratique. Des artistes comme Keith Haring utilisaient un langage visuel immédiatement reconnaissable et émotionnellement fort, mais aussi subversif. Son œuvre vivait dans la rue, dans les métros, sur les murs publics. Elle n’était pas enfermée dans une galerie ou réservée à “ceux qui savent”.

Pour un jeune artiste, c’était profondément inspirant. Il y avait une sorte de générosité dans cette démarche. La conviction que l’art pouvait appartenir à tout le monde, et qu’il pouvait parler directement des questions sociales, de l’identité, du désir, de la politique. Les couleurs, la répétition, les images à la fois ludiques et chargées… c’était comme un code secret que je comprenais instinctivement.

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© Thion

Après avoir travaillé comme directeur artistique et illustrateur dans de grandes agences en Italie, qu’est-ce qui vous a poussé à vous recentrer sur votre propre pratique?

Mon passage par la publicité et l’illustration m’a apporté beaucoup d’outils utiles, surtout en termes de communication visuelle. J’ai appris à développer un concept, à m’adresser à un public, à affiner une image jusqu’à ce qu’elle dise exactement ce qu’elle devait dire. Mais au bout d’un moment, j’en ai perçu les limites. J’ai commencé à comprendre que je voulais explorer les choses à ma façon. Passer d’un travail commercial à quelque chose de plus personnel et ouvert.

J’ai donc commencé à exposer mes œuvres où je pouvais. Des petits cafés, des lieux autogérés, n’importe quel endroit qui me donnait un mur. Peu à peu, cette pratique a pris de l’ampleur, et ma confiance aussi. Finalement, j’ai décidé de déménager à Londres. C’est une ville qui m’offrait l’anonymat, la liberté, et la possibilité de tout recommencer. Ce changement a marqué le début d’une évolution plus profonde vers ma propre voix d’artiste.

Comment votre double formation en beaux-arts et en publicité influence-t-elle votre manière de composer une œuvre ?

Elle façonne profondément ma manière de penser visuellement. Les beaux-arts m’ont appris à dessiner, à observer, à développer un langage visuel personnel. Le design graphique m’a enseigné la structure, l’équilibre, et la puissance de la composition.

En publicité, tout repose sur la précision : où se pose le regard, à quelle vitesse le message est reçu, comment fonctionne la hiérarchie visuelle. Cette rigueur m’est restée, et je l’utilise aujourd’hui presque instinctivement quand je construis une image. Je réfléchis beaucoup à la disposition, au poids, au mouvement, à la façon dont les formes interagissent entre elles dans l’espace de la toile ou de l’écran.

Mais en même temps, je laisse de la place au ressenti et à l’intuition. Donc même si mes compositions peuvent sembler calculées, elles sont toujours ancrées dans quelque chose d’émotionnel ou de poétique.

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© Lisa Mazoyer

Vous utilisez aujourd’hui l’iPad comme médium artistique. Quelles possibilités cet outil vous offre-t-il que vous ne trouviez pas dans les techniques traditionnelles ?

L’iPad a ouvert pour moi une toute nouvelle manière de travailler. Il est à la fois carnet de croquis et atelier. Je peux l’emporter partout, développer une idée de la première ligne au résultat final, et expérimenter sans fin en chemin. Pour quelqu’un qui travaille entre le graphique et l’expressif, c’est un outil naturellement adapté.

Ce que j’aime le plus, c’est la fluidité. Je peux dessiner librement, effacer sans peur, superposer encore et encore jusqu’à ce que quelque chose fonctionne. Cela accélère certains processus, mais cela crée aussi un espace pour un autre type de détail et de précision.

En même temps, je n’ai pas abandonné les outils traditionnels. Je garde toujours un carnet papier sur moi, et j’aime la sensation tactile du crayon ou du graphite sur une vraie page. Souvent, mon travail numérique commence par un croquis à la main. Il y a quelque chose de beau dans la rencontre entre ces deux mondes, la main et le pixel, l’analogique et le virtuel.

Pourriez-vous citer un artiste que nos lecteurs devraient absolument découvrir, et nous expliquer pourquoi?

Il est difficile de n’en citer qu’un, surtout à une époque où nous avons accès à une diversité incroyable de voix à travers le monde. Mais un artiste que je suis avec beaucoup d’intérêt est Hyangmok Baik, un peintre sud-coréen dont le travail est audacieux, étrange et d’une grande richesse émotionnelle.

Baik joue avec des perspectives aplaties, des combinaisons de couleurs inattendues, et des surfaces très travaillées qui paraissent à la fois primitives et futuristes. Ses sujets peuvent être surréalistes comme des têtes désincarnées, des créatures mythologiques, des plats de nourriture, ou des scènes domestiques déformées. Il y a une qualité onirique dans son travail, mais aussi une intensité psychologique.

Ce que j’aime, c’est la façon dont il mêle le haut et le bas, la nostalgie et la satire, l’innocence et la menace. Ses peintures ressemblent à des histoires à moitié oubliées de l’enfance ou à des aperçus venus d’une autre dimension. C’est à la fois déroutant et captivant dans le meilleur sens du terme.

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© Thion

Vous avez répondu à l’appel à projets d’Opale Art. Que pensez-vous de notre initiative ?

J’admire profondément ce que représente Opale Art. À une époque où une grande partie du monde de l’art semble dictée par les tendances du marché et les algorithmes des réseaux sociaux, votre engagement envers l’indépendance et l’inclusivité est rare et précieux.

Le fait qu’Opale Art soit à but non lucratif et sans publicité montre un vrai engagement envers les idées, le dialogue et la liberté artistique. Vous créez un espace où les artistes peuvent être entendus. Où les voix de toutes origines et de toutes pratiques peuvent être reconnues, sans avoir à entrer dans un moule.

Votre manifeste parle du pouvoir de l’art à connecter les gens, à provoquer des émotions, à façonner notre compréhension du monde. Je suis reconnaissant de faire partie de cette vision.

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l'artiste thon en interview pour opale art, le magazine d'art contemporain associatif
Opale Art est aussi un magazine collector de 104 pages, sur papier de grande qualité et sans publicité, en édition limitée à 100 exemplaires numérotés, et vendu exclusivement au profit de notre projet associatif sans but lucratif pour la valorisation de la création artistique contemporaine. Rendez-vous sur notre boutique en ligne pour le commander. Ce trimestre, c’est une œuvre de Pierre et Gilles qui est en couverture, à l’occasion du grand dossier que nous leur consacrons. Il est également offert en consultation digitale à tous nos adhérents pour faire de belles découvertes. Rejoignez-nous pour soutenir un projet éthique, ambitieux et sans but lucratif pour l’art contemporain ! Nous sommes ouverts à tous.