Photo © Yannick Cadart
Loin des clichés qui l’ont parfois réduite à une ville portuaire de passage, à la crise migratoire, ou à un passé industriel en déclin, Calais, dans les Hauts-de-France peut compter sur un patrimoine et un dynamisme culturel et artistique qui portent le renouveau de la ville depuis plusieurs années.
Soutenus par une volonté politique forte, les projets sont nombreux qui placent la culture comme vecteur de développement économique et social du territoire. La réhabilitation du patrimoine industriel de la ville a permis l’émergence de lieux de création et d’expositions à l’image de la Cité de la Dentelle et de la Mode qui valorise depuis 2009 un savoir-faire historique tout en accueillant des créateurs contemporains.
Dans le même élan, les anciens abattoirs de la ville hébergent désormais Le Channel, scène nationale contemporaine reconnue pour sa programmation audacieuse. En 2014, la ville ouvre également Le Concept, qui propose de nombreux enseignements artistiques accessibles à tous et qui porte la première classe préparatoire publique aux écoles supérieures d’art au nord de Paris.
Ce renouveau se traduit parfois aussi par des projets spectaculaires à l’image du Dragon de Calais, œuvre de 72 tonnes créée par François Delaroziere, qui arpente le front de mer transformé en véritable théâtre urbain depuis 2019. Enfin, cette dynamique culturelle initiée par la ville et portée par les habitants et les artistes locaux ou internationaux, laisse la part belle à l’art de rue.
Du festival de street art avec ses fresques monumentales, aux installations temporaires de l’artiste internationale Patricia Cunha, le street art à Calais n’est pas une question de murs décorés. Il est un symbole de renouveau et d’ouverture. Une preuve que l’art peut investir l’espace public pour le plaisir de tous.
Photo © Guillaume Gosse Legrand
L’art est dans la rue
Souvent associé aux rues de New York des années 1970, le street art trouve pourtant ses racines à Philadelphie dans les années 60. Le graffeur Cornbread, épris d’une jeune fille de son âge, commença à peindre « Cornbread Loves Cynthia » sur les murs de la ville où l’élue de son cœur était susceptible de le lire. Le Graffiti writing était né.
Au départ clandestin et associé à la culture hip-hop, le street art s’est rapidement diversifié en intégrant des techniques telles que le pochoir, la fresque, ou l’installation. Il reflète l’esprit d’une époque : un art engagé, visible de tous et souvent porteur d’un message social ou politique. Et le choix de l’espace urbain n’est pas anodin. Il permet aux artistes de toucher un large public et de dialoguer directement avec la ville et ses habitants.
Aujourd’hui reconnu comme mouvement artistique majeur avec des figures emblématiques tels que Basquiat, Haring ou plus récemment Banksy, il est exposé dans les musées et galeries du monde entier. Heureusement, il a su conserver une présence forte dans l’espace public qui l’a vu naître. Et en Europe, Berlin, Londres ou Paris sont devenues des capitales du genre.
Photo © Yannick Cadart
Calais, terre de street art
L’histoire du street art à Calais remonte à 1975 lorsque l’artiste pionnier Ernest Pignon-Ernest y installe ses collages s’inspirant de la célèbre statue « Les Bourgeois de Calais » de Rodin. Cet acte isolé marque les prémices d’une transformation artistique de la ville. On évoquera François Morelle, artiste maitre de l’abstraction qui crée en 1990 une œuvre monumentale inspirée de la dentelle de Calais et de Louis Blériot au pied des tours du quartier Fort-Nieulay.
Dès 2016 la ville organise une première exposition muséale dédiée au street art par son musée des beaux-arts. Elle y consacre des artistes majeurs du genre tels que Shepard Fairey, Speedy Graphito, Miss Tic ou JonOne. Mais c’est en 2020 que la première édition du festival de street art voit le jour. 100% locale et réalisée en pleine pandémie de COVID qui n’a pas épargné le secteur de la culture, cette édition inaugurale est orchestrée par Vyrüs, un graffeur calaisien de renom qui s’est fait connaître pour ses fresques et pour avoir disséminé dans la ville des œuvres offertes à qui les trouveront pendant le confinement.
Photo © Guillaume Gosse Legrand
Depuis, organisé par la ville de Calais avec des collectifs comme les Ateliers du Graff, il attire chaque année de nombreux artistes nationaux et internationaux qui contribuent à faire de Calais une référence en matière d’art urbain. Au fil des éditions, les fresques se sont multipliées dans les différents quartiers de la ville. Certaines s’inspirent de l’histoire locale — comme la dentelière de Nespoon, notre photo pages précédentes — ou célèbrent la faune locale tel le goéland de K.Yoô au Courgain Maritime.
Cet été 2024, la ville a accueilli la cinquième édition de son festival. L’occasion de célébrer 13 nouvelles œuvres par des talents du monde entier. Et c’est désormais une soixantaine d’œuvres qui ornent les murs de la ville transformée en véritable musée à ciel ouvert pour le plaisir de ses habitants et des touristes de passage.
Œuvre et photo © Ne Spoon
Photo © Calais XXL
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Un Banksy à la plage…
Le street art à Calais ne se limite pas aux œuvres officielles et autorisées du festival Street Art. La découverte de la ville permet d’admirer d’autres fresques, dont une œuvre du célèbre graffeur Banksy.
Présente à la plage de Calais depuis 2015, elle représente un enfant tenant une longue-vue et fixant l’horizon. Un vautour semble attendre son heure, symbolisant le danger qui pèse sur les migrants qui rêvent d’une vie meilleure de l’autre côté de la Manche en Angleterre.
Banksy est un artiste anonyme britannique mondialement connu pour ses graffitis percutants. Son anonymat alimente le mystère mais c’est surtout son engagement politique qui marque les esprits. Cette oeuvre invite à réfléchir à la crise migratoire, aux rêves et aux dangers qui accompagnent ceux qui cherchent à fuir la guerre, la pauvreté et la violence.
À travers cette fresque, Banksy continue de prouver que l’art peut être un puissant vecteur de changement social et de conscience collective.
Photo © Guillaume Gosse Legrand
… et des installations éphémères.
Calais anime également régulièrement ces quartiers d’installations artistiques éphémères. A l’image des œuvres de Patricia Cunha, artiste plasticienne portugaise mondialement connue depuis son Umbrella Project. Patricia Cunha utilise souvent des objets simples et familiers pour créer un contraste fort avec l’environnement urbain. Ses installations jouent sur la surprise et l’émerveillement, suscitant des émotions positives et un sentiment de joie partagée. Ces dernières années, les rues de Calais se sont ainsi vues métamorphosée à plusieurs reprises par l’artiste.
Photo © Nohcab – Calais XXL
Du renouveau culturel à la reconquête touristique
L’art urbain a profondément transformé la ville et il fait partie des atouts qui lui ont permis de redéfinir son image en France et dans le monde. La qualité des œuvres et le renom des artistes y contribuent largement. Mais ces œuvres représentent plus que de simples décorations. Elles créent un lien entre l’histoire de la ville et le quotidien des calaisiens, et redéfinissent l’identité visuelle des quartiers.
Ici, l’art s’est imposé comme un élément fédérateur de partage et de dialogue entre les Calaisiens et leur environnement. Chaque fresque et chaque installation font partie de l’identité visuelle de la ville et suscitent fierté et intérêt pour l’art contemporain. Et plus encore, en attirant de nombreux touristes français et étrangers, la ville profite d’une nouvelle dynamique et d’une aura culturelle indéniable. Les visites guidées organisées par l’office du tourisme en témoignent. Elles permettent aux visiteurs de découvrir les œuvres en associant culture et promenade urbaine à pied ou à vélo.
Et Calais et les calaisiens ne s’arrêtent pas là. C’est toute une dynamique au service de l’art et de la culture qui est mise en oeuvre. Au centre ville, le musée des beaux-arts devient gratuit pour tous pour permettre à chacun de profiter de sa collection permanente, de sa salle dédiée à Rodin (actuellement en travaux jusqu’en mai 2025) et des expositions temporaires dont le musée à repris récemment l’exploitation. Et les commerçants participent chaque été au projet national Déco d’art en présentant le travail d’artistes locaux dans leurs vitrines. Les rues se transforment ainsi en lieu d’exposition temporaire pour toucher un public qui ne franchit pas toujours les portes des galeries et musées.
À la plage le Dragon de Calais — oeuvre monumentale créé par François Delarozière de la célèbre compagnie La Machine — embarque les curieux sur le nouveau front de mer et intéragit avec les passants dans un théâtre urbain qui valorise le temps long. Face au colosse de 72 tonnes mis en mouvement par la Compagnie du dragon, on s’autorise un moment de rêverie et de contemplation loin du tumulte de la ville.
Photo © Compagnie du dragon
En misant sur l’art pour tous, Calais s’est donc imposée en quelques années comme une destination incontournable en France pour les amateurs d’art de rue. Et loin d’être un simple phénomène esthétique, il contribue à transformer le quotidien des Calaisiens en redessinant l’image de la ville.
Les spécialistes ne s’y trompe d’ailleurs pas : le Golden Street Art — prix qui récompense les plus belles fresques de street art du pays — a sélectionné 3 œuvres Calaisiennes pour concourir l’année dernière. Et en 2022, c’est Le marin penseur du graffeur Aéro qui avait été élu 2ème plus belle fresque de France. Une consécration !
Pour faciliter la découverte des œuvres, Calais XXL édite un plan guide de découverte du Street art à Calais. Il est disponible sur son site internet ainsi qu’à l’office de tourisme de la ville.


