© Amaury Dubois
Né à Lille en 1980, Amaury Dubois est un artiste peintre autodidacte dont le travail s’est construit en dehors des cadres académiques, au fil d’une pratique quotidienne guidée par l’intuition et l’observation. Son parcours ne passe pas par les institutions : c’est la peinture elle-même, dès la première toile posée sur un chevalet, qui a tout déclenché. Cet acte fondateur — techniquement imparfait, mais déjà porteur d’un langage — constitue pour lui le véritable point de départ, le moment où quelque chose de personnel et de reconnaissable a pris forme. Depuis, il vit et travaille dans le Nord, où son univers pictural continue de se déployer.
Son travail a donné lieu à de nombreuses expositions, collaborations et projets transversaux, dont la peinture, la photographie et la création d’objets artistiques. En 2020, il réalise une fresque de street art monumentale à l’intérieur d’une église du XIXe siècle à Châtelaillon-Plage : 600 m² entièrement peints, une œuvre qui a figuré dans le top 10 des plus belles réalisations de street art au monde de l’année 2021 selon le magazine italien Collateral, et qui a été désignée en 2023 parmi les cinq plus belles églises de France par le magazine Beaux Arts.
La vie qui avance vers la lumière
La peinture d’Amaury Dubois repose sur une conviction simple : la vie, malgré ses détours et ses contradictions, tend toujours vers la lumière. Cette force vitale, souvent invisible mais universellement ressentie, constitue le moteur de son travail. Il peint sans narration imposée, laissant les formes et les couleurs dialoguer librement. De près, le regard découvre une multitude de détails, de gestes, de contrastes parfois presque abstraits ; les associations chromatiques peuvent sembler inattendues. Avec le recul, l’ensemble trouve son équilibre — comme la vie elle-même, qui paraît fragmentée dans l’instant, mais cohérente lorsqu’on en observe le parcours.
La couleur est au cœur de ce processus. Elle n’est jamais décorative : elle structure l’espace, crée des tensions, provoque l’émotion. Amaury Dubois travaille principalement à l’huile et à l’acrylique, par couches successives, laissant le temps faire son œuvre. L’acrylique pour les aplats, l’huile pour tout le reste — mais ce n’est pas la technique qui guide le tableau, c’est la recherche d’un effet ou d’une couleur qui dicte le choix de l’une ou de l’autre.
Figer le temps, tenir le cap
Ce qui anime profondément le travail d’Amaury Dubois, c’est la volonté de figer le temps — d’en capter le glissement plutôt que d’en subir la dissolution. Chaque courbe, chaque mouvement dans ses toiles représente les mécanismes invisibles du passé, du présent et du futur qui s’entrecroisent, se touchent, se heurtent. Le tableau est immobile, mais il dégage la sensation du mouvement. Cette tension invite à une lecture lente, presque méditative : non pas comprendre, mais ressentir. Chaque toile devient un espace de projection intime, où chacun peut reconnaître une part de son propre chemin, de ses élans et de sa lumière. C’est là, dans cet équilibre fragile entre instinct et maîtrise, que l’œuvre atteint son point de justesse.
01/06
Si vous deviez présenter votre art à un enfant.
Je lui dirais que je peins la vie quand elle avance. Même quand elle hésite, même quand elle se trompe, elle continue toujours vers la lumière. Je lui expliquerais que mes tableaux sont faits de couleurs qui se rencontrent, parfois un peu bizarrement, mais qu’ensemble elles racontent quelque chose de juste.
Je peins avec mon instinct, comme on joue, puis je regarde longtemps pour que tout trouve sa place. Ma technique utilise souvent la peinture à l’huile et l’acrylique : l’acrylique pour les aplats, l’huile pour tout le reste. Mais ce n’est pas la technique qui guide le tableau ; c’est la recherche d’une couleur ou d’un effet qui me dicte le choix de l’une ou de l’autre.
02/06
Si vous deviez garder un moment décisif qui a influencé votre art ou votre choix de devenir artiste.
Pour le choix de devenir artiste, je n’ai pas de moment précis : cela s’explique plutôt par ma première œuvre, celle que je mentionne à la question 3. En revanche, un moment décisif dans ma carrière a été, sans hésitation, la création et la peinture de l’église de Châtelaillon-Plage.
Peindre un lieu sacré est pour un artiste une expérience exceptionnelle. C’est entrer dans une longue tradition, rejoindre une chaîne d’artistes que l’on admire et qui ont inscrit leur travail dans l’histoire du sacré. Pouvoir participer à ce cercle, toucher à une dimension spirituelle, dépasser sa propre vie, créer une œuvre qui me survivra… tout cela a été unique. Pour moi, qui cherche toujours à figer le temps, peindre cette église a été une façon de me situer dans la continuité, de m’inscrire humblement dans une longue chaîne, être un maillon de plus dans la chaîne des peintres qui ont peint une église. Ce fut un véritable avant et après. Peindre cette église m’a donné le sentiment d’avoir accompli une mission importante en tant qu’artiste. C’est un moment que l’on ne vit qu’une fois dans sa carrière. Et quand je regarde le monde, tous les artistes qui existent, je me dis : j’ai peint une église. Rien que cette pensée me met sur un petit nuage, mêlant fierté, humilité et gratitude.
03/06
Si vous ne deviez garder qu’une seule de vos œuvres.
Je garderais le tout premier tableau que j’ai peint. Techniquement maladroit, imparfait dans la construction et les proportions, mais déjà dans le style : l’ADN de mon travail était là, avec ses courbes, sa couleur, sa lumière. C’était brut, imparfait, mais heureusement.
Cette toile a été un déclic. Pour la première fois, j’ai compris que je pouvais créer quelque chose de mes mains, donner forme au flux d’images qui ne cesse de circuler dans ma tête. Peindre m’a permis de vider, d’exorciser ce qui était en moi, un peu comme un cri condensé en une seule œuvre. Je ne rentrerai pas dans les détails de cette toile, car elle est très personnelle, mais elle marque la fin d’un avant et le début d’un après. C’est une première étincelle, mon Big Bang à moi. Avant, tout était dispersé, chaotique ; cette première toile a concentré la matière et l’énergie, elle a explosé et a ouvert la voie à tout ce que je suis devenu artistiquement. Elle symbolise le début de ma pratique, ma confiance en moi et le lancement d’un univers personnel qui continue à se déployer. Elle me permet aussi de mesurer le chemin parcouru depuis cette petite toile : techniquement, dans ma vie d’artiste, mais aussi dans la force et l’énergie de mes peintures d’aujourd’hui. Elle me rappelle de rester fidèle à moi-même, de garder le cap, mes convictions, et surtout de continuer à jouer. Car, avant tout, la vie est un jeu.
© Amaury Dubois
04/06
Si votre art avait un super-pouvoir.
J’aimerais que mon art puisse ralentir le temps, offrir une pause. Dans un monde trop rapide et bruyant, si une toile permet quelques secondes de silence intérieur, elle a déjà accompli beaucoup. Plus encore, j’aimerais figer le temps. C’est au cœur de l’ADN de mes tableaux. Chaque courbe, chaque mouvement représente les mécanismes invisibles du passé, du présent et du futur qui s’entrecroisent, se touchent, se heurtent, comme une mer de glace, chaque iceberg étant un instant particulier.
Mes toiles captent ce glissement du temps : différentes lumières, instants fugaces, souvenirs et rêves futurs qui se mélangent pour former le présent. Le tableau est figé, mais il dégage pourtant la sensation du mouvement. Cette tension permet de se poser, d’observer, de s’immerger, comme lorsqu’on regarde les vagues s’échouer sur la plage : on ne sait plus très bien combien de temps s’est écoulé, on a basculé dans une autre temporalité. C’est exactement ce que je cherche dans ma peinture : créer un espace où l’on peut regarder, sentir et prendre le temps d’apprécier les détails que l’on manquerait autrement. Figer le temps, c’est aussi un contrepoint à notre époque où tout doit être rapide, immédiat, éphémère. Avant, on construisait des cathédrales sur cent ans ; aujourd’hui, on vit plus longtemps, mais on a l’impression qu’il faut tout construire en moins de deux ans, comme si notre monde était jetable, éphémère, et qu’on le savait. Il fallait donc construire vite, rapidement, des bâtiments sans avenir, parce que peut-être qu’au fond de nous on n’y croit plus non plus. Moi, ça je n’en veux pas. Je prends le temps dans mes toiles, parfois des semaines, pour qu’elles puissent durer, traverser les années, voire survivre à ma propre vie. À l’échelle du temps réel, quelques semaines ne sont rien, mais elles suffisent à créer quelque chose de vivant, de durable et d’intemporel. Et chaque geste, chaque seconde passée face au temps dans l’atelier devient un petit miracle, une respiration, une victoire sur l’urgence du monde.
05/06
Si vous pouviez rencontrer ou collaborer avec un artiste célèbre.
Je choisirais Kurt Cobain. D’abord pour lui dire que j’adore sa musique, mais surtout pour lui dire : ne baisse jamais les bras. Il est un symbole rare : un homme seul, en dehors des codes, qui a bousculé tout le système de la musique. Alors que les majors façonnaient des artistes comme des produits marketing, lui est arrivé avec sa sincérité, sa colère, sa fragilité et sa passion, et il a tout explosé.
Son parcours montre que l’on peut rester fidèle à soi-même et créer quelque chose de puissant, sans compromis, même contre les logiques du marché et des modes imposées. Partir de rien, suivre son instinct, imposer sa vérité et changer le monde à sa manière — voilà ce que Kurt Cobain a réussi. C’est ce courage et cette liberté qui font de lui un exemple pour tout créateur : on peut bouleverser les règles établies simplement en restant soi-même et en faisant ce que l’on aime avec sincérité et passion.
06/06
Si vous aviez rédigé cette interview, quelle question vous seriez-vous posée ?
« Comment savoir quand une toile est terminée ? »
La réponse est simple et compliquée à la fois : quand elle n’a plus besoin de moi. Quand tout tient debout, sans explication. Le peintre part d’une toile inerte et, par le geste, la matière et le temps, lui insuffle une forme de vie.
Une toile est terminée lorsqu’elle crée ses propres battements, qu’elle possède sa lumière, qu’elle vibre. On sent alors que l’énergie circule, qu’elle se dégage d’elle-même. À cet instant précis, elle n’a plus besoin du peintre. D’ailleurs, face à un tableau, on ne sait jamais vraiment si le peintre est mort ou vivant — et ce n’est pas important. La mission est accomplie. Avec ses mains, le peintre a modelé la matière et donné naissance à une œuvre autonome. La toile poursuit sa propre vie, elle dépasse son créateur, elle lui survit. C’est là qu’elle est achevée : quand l’équilibre trouvé est juste, aligné, et pleinement vivant.
© Amaury Dubois
Amaury Dubois figure également dans le portfolio de notre magazine imprimé collector et est membre d’Opale Art. Nous le remercions de sa confiance. Retrouvez nos autres portraits d’artistes en suivant ce lien. Et découvrez de nombreux artistes sur notre compte instagram.


