© Christine Rousseau
Née à Angers en 1976, Christine Rousseau suit d’abord un parcours universitaire en Histoire et en Histoire de l’Art, avant de se spécialiser dans le patrimoine artistique et la médiation culturelle. Son premier contact avec la céramique se fait à l’école d’art de Saumur, où elle travaille dès 2000. Côtoyant des spécialistes de la discipline, elle se forme progressivement à cette pratique, tout en enseignant les arts plastiques aux enfants.
En 2009, elle décide d’approfondir ses connaissances en intégrant l’Institut Européen des Arts Céramiques (IEAC) à Guebwiller. Cette formation marque un tournant : elle choisit alors d’embrasser une carrière artistique. Après un retour à Saumur où elle installe son premier atelier, elle s’établit en 2013 à Roubaix, où son immersion dans le monde culturel local stimule son travail. Aujourd’hui, en parallèle de son activité de céramiste, elle enseigne à l’école d’art de Bailleul et à celle de Saint-Omer.
Un art du paradoxe, entre désir et frustration
La céramique de Christine Rousseau joue avec l’évocation, l’empreinte et la suggestion. Selon les pièces, le corps ou le désir peuvent être évoqués. Et son univers plastique emprunte parfois les formes du berlingot, du bonbon ou du gâteau, explorant la gourmandise comme une métaphore du plaisir sensoriel ou de l’interdit.
Par leur agrandissement démesuré, leur brillance excessive et leurs couleurs vives ou pastel, les œuvres suscitent une attirance immédiate, mais frustrent dans le même temps toute velléité d’appropriation. Ce jeu entre séduction et inaccessibilité renvoie à la construction du désir : ce qui est convoité échappe toujours à la possession totale.
L’artiste pousse cette logique plus loin en intégrant parfois des fragments de corps à ses sculptures. Des pieds, des seins, des mains assemblées dans des compositions étranges viennent troubler la perception. Par leur éclat, leurs teintes irréelles et leur aspect lisse ou mousseux, ces morceaux oscillent entre l’érotisme et l’inquiétante étrangeté, mettant en tension l’opposition entre plaisir et malaise, entre attraction et trouble.
Une céramique qui interroge notre rapport au sensible
L’univers de Christine Rousseau repose sur l’ambiguïté. Ses œuvres captivent autant qu’elles interrogent, jouant sur les tensions entre Éros et Thanatos, entre la pulsion de vie et celle de destruction. Cette oscillation permanente traduit un sentiment d’instabilité propre à l’existence humaine, où le plaisir et la fragilité sont indissociables.
Ses créations plongent ainsi le spectateur dans un paradoxe : elles éveillent des instincts primaires – la gourmandise, le toucher, le désir – pour mieux les détourner vers une expérience esthétique. En revisitant les codes de la céramique traditionnelle, Christine Rousseau construit une œuvre sensorielle et conceptuelle, où le plaisir des sens devient un espace de réflexion sur le manque, l’illusion et l’attente.
01/06
Si vous deviez présenter votre art à un enfant…
Mes sculptures en céramique sont fabriquées dans mon atelier qui ressemble à une grande cuisine. Lorsque j’y suis, j’ai envie de tout essayer, de tout goûter, de tout mélanger, de tout peser. Je travaille souvent avec des fouets, des louches, des bassines, des gamelles. Lorsque je fais du modelage, je fabrique des plaques avec un rouleau à pâtisserie. Je tape sur mes formes avec des spatules en bois, je coupe mon pain de terre avec un fil à couper le beurre. Cela me procure une très grande joie, un très grand appétit. Alors parfois je chante et je danse.
À l’inverse, je peux être plus calme, j’écoute le silence de mon atelier et j’entre dans une sorte de grande introspection. Je savoure ce qui se passe, je ne fais pas de bruit. Mes sculptures en céramique sont des garde-fous à mes peurs. Je me retire, mon atelier devient alors mon château-fort.
02/06
Si vous deviez garder un moment décisif qui a influencé votre art ou votre choix de devenir artiste…
Je pense que mon enfance à Angers a été le creuset de ma sensibilité artistique. Deux monuments angevins y ont joué un grand rôle : l’ensemble de tapisseries contemporaines Le Chant du Monde de Jean Lurçat et la Cathédrale Saint-Maurice.
J’ai découvert Le Chant du Monde avec ma classe en primaire. Je me souviens de l’explosion des couleurs vives sur un fond noir, le contraste a été un choc visuel. Je me souviens avoir pensé également que le contraste entre le lieu d’exposition, l’ancien hôpital Saint-Jean du 12e siècle, les couleurs et les formes modernes étaient saisissants.
La découverte de cette œuvre m’a permis de réaliser qu’un artiste a le droit d’évoquer des événements tragiques en utilisant des couleurs chaudes, vives et que je considérais comme gaies ! Des formes dynamiques, des soleils, des étoiles… L’artiste est libre de s’exprimer dans son propre langage. L’artiste peut parler de tout, de la guerre à la poésie, ettransformer les événements les plus tragiques en une explosion de joie.
J’avais acheté le dépliant en forme d’accordéon à la suite de la visite, je l’ai regardé des centaines de fois.
Le deuxième monument qui a exercé une forte influence sur mon enfance est la cathédrale d’Angers. En effet, ma maison se trouvant au pied de la cathédrale, je la voyais tous les jours depuis le balcon de ma chambre. J’ai pu la regarder et la scruter pendant des années, l’entendre, la voir changer de couleur selon les saisons ou les travaux réalisés. Elle était un témoin de l’histoire de l’art imposant et fascinant. J’ai passé également beaucoup de temps à l’intérieur car je chantais dans le chœur d’enfants. J’ai assisté à des scènes de théâtre incroyables pendant les liturgies, avec les grandes processions des évêques, les grandes orgues, l’autel baroque. J’ai également participé à des concerts avec orchestres, constitués de cinquante chanteurs et autant de musiciens. Ce fut mon premier espace d’expression artistique grâce au chant, un espace d’émerveillement continu avec cette architecture unique, un lieu vivant parfumé à l’encens.
03/06
Si vous ne deviez garder qu’une seule de vos œuvres…
La série des Pièces (dé)montées de 2018-2019 est très importante à mes yeux car elle est la première œuvre spontanée, assumée et représentative de ma démarche en céramique. Elle a été libératrice de ma volonté de jouer avec les matériaux céramiques, une sorte de flux évident d’énergie. Elle représente également tout ce que je conseille de ne pas faire à mes élèves ! C’est un pied de nez à ce que l’on considère comme la maîtrise de la céramique. Connaître les différentes argiles, le mélange des matières, les émaux, les cuissons est la marque des aînés, des « irréductibles » céramistes gardiens d’une tradition. J’ai choisi de mettre dans ces grands bols ou ces coupes tout un tas de choses. Des boules de glace, une grande quantité de chantilly et des éléments plus morbides comme des crânes, des langues et des matériaux plutôt immangeablescomme des briques réfractaires et des résistances de four. Les Pièces (dé)montées ont été mon premier « Chant du Monde », j’espère qu’il y en aura d’autres.
© Christine Rousseau
04/06
Si votre art avait un super-pouvoir…
J’aimerais que mon art permette d’accéder à la liberté. La transmettre ainsi que l’art de mes prédécesseurs et de mes camarades artistes. Affirmer sa vision du monde, la plus personnelle, sans jugement, sans peur, sans critique, laisser s’exprimer la sensibilité de chacun est ce qu’il y a de plus riche et de plus précieux.
05/06
Si vous pouviez rencontrer ou collaborer avec un artiste célèbre…
Il m’est très difficile de me projeter sur un seul artiste, et célèbre. Je suis très heureuse de ce que m’ont transmis les artistes avec qui j’ai appris et échangé, Charles Hair, Alain Kurylo, Gilles Fromonteil, Anne Bulliot, Jean-François Fouilhoux. La musique est le premier mode d’expression que j’ai abordé. Je reste aujourd’hui très attentive au travail de Johan Creten pour qui j’ai une grande admiration, sa modestie et sa vivacité me touchent, il reste pour moi un modèle de liberté. Je suis très heureuse d’avoir rencontré récemment la sculptrice Clémence Van Lunen, qui déploie une énergie impressionnante dans ses œuvres. Je vois dans ses sculptures la présence de son corps. Je sens le face-à-face physique avec la matière, face-à-face auquel je suis également confrontée.
06/06
Si vous aviez rédigé cette interview… quelle question vous seriez-vous posée?
En 2020, j’ai acquis une ancienne boulangerie où j’ai pu installer mon atelier pour le travail. Le lieu est doté d’une ancienne boutique. Je transforme temporairement celle-ci en galerie. Je l’appelle Le Salon. Grâce à cet espace, je peux montrer mon travail et celui de mes collègues artistes. Je suis aussi enseignante en arts plastiques et en céramique. C’est bien sûr une autre manière de s’enrichir, avec les autres.
La question aurait pu être celle de choisir la plus importante de ces trois activités !
© Christine Rousseau
Christine Rousseau est membre d’Opale Art et nous la remercions de sa confiance. Retrouvez-la sur son site internet.
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