© Kat Redkind
Kat Redkind est une artiste multidisciplinaire née à Lipetsk, ville industrielle post-soviétique de Russie, aujourd’hui installée à Saint-Denis, en banlieue nord de Paris. Formée en linguistique dans son pays d’origine, elle tente d’abord de s’établir aux États-Unis avant d’immigrer en France en 2016, dans le cadre du programme d’échange « Partir comme assistant », qui lui permet d’enseigner le russe dans des établissements scolaires parisiens. En 2018, elle entame des études de cinéma à l’Université Paris VIII, où elle acquiert une expérience de plateau en tant que scripte, régisseuse, puis assistante réalisatrice. Elle écrit, réalise et autoproduit deux courts métrages — FRomage et Staring is Illegal. Confrontée à la précarité inhérente à sa situation d’immigration, elle ne peut pas terminer ses études et développe progressivement son activité de photographe. Sa première exposition personnelle, autour du projet LIMBO 93 (This Too Is Paris), est présentée au Centre Victor Gelez en mars 2024. Elle prépare aujourd’hui un master à Paris VIII et travaille à la réalisation de son prochain court métrage, I (see) RED — un projet d’abord développé sous forme photographique collaborative, présenté en janvier 2025 à La Bellevilloise.
Vivre dans les limbes
Le cœur de la pratique de Kat Redkind s’ancre dans une expérience vécue : celle de l’entre-deux. Entre la Russie, pays qu’elle ne peut plus rejoindre, et Paris, ville de rêves dont le coût de la vie reste hors d’atteinte pour une immigrée. Cet espace suspendu, qu’elle nomme Limbo — les limbes —, n’est pas pour elle une métaphore abstraite mais la matière même de son travail. C’est depuis Saint-Denis, territoire qui partage cette condition de « permanence temporaire », qu’elle développe depuis 2021 le projet LIMBO 93 (This Too Is Paris) : une œuvre in situ mêlant photographie documentaire, poésie et témoignages des habitant·es, qui évolue vers une forme immersive intégrant film, art sonore et ateliers collaboratifs. Le projet porte également l’ambition d’une archive de « never made art » — l’art de celles et ceux du quartier qui n’a jamais pu voir le jour faute de moyens.
La poésie comme mode de pensée
Sa pratique entrelace photographie argentique, cinéma, écriture et musique dans une cohérence revendiquée : celle d’une artiste qui n’a jamais choisi entre les disciplines. La poésie, qu’elle conçoit comme un mode de pensée — une formulation qu’elle emprunte à Walter Benjamin —, constitue le fil invisible de l’ensemble. Autour d’elle se déploient les images, les sons, les collaborations avec des musicien·nes, des commissaires et des historien·nes de l’art. Sa devise, « This Too Is an Inspiration », fonctionne moins comme un slogan que comme un principe méthodologique : l’affirmation qu’aucun élément de l’expérience n’est exclu du champ de la création, pas même l’adversité. Son projet I (see) RED, récemment présenté sous forme photographique, illustre ce glissement constant entre les médiums et les formes — d’un scénario à une série d’images, d’une image à un film à venir.
01/06
Si vous deviez présenter votre art à un enfant.
C’est toujours difficile de me présenter aux adultes, car il me faut expliquer ce que c’est qu’« une artiste multidisciplinaire ». Je commence toujours par dire que je suis cinéaste et photographe, et que j’écris aussi de la poésie que je performe parfois en collaborant avec des musiciens. Mais pour un enfant, une telle explication serait trop compliquée.
Donc je vais revenir en arrière, dans le passé, quand j’avais 18 ans et que j’étais toujours en train de me chercher. Je dessinais, j’écrivais de la poésie — c’est donc par la poésie que tout a commencé. Une histoire, donc. Un jour, j’étais assise sur un banc avec une amie. Je lui ai lu l’un de mes poèmes, puis je lui ai montré l’un de mes dessins. Le front tendu, elle m’a demandé : « Décide ce que tu veux être : une poète ou une peintre. » La réponse est devenue ma pratique artistique, car je n’ai jamais pris cette décision. Je suis poète avant tout. Et au-delà des mots, quand ils ne me suffisent plus, j’ajoute des images, je les entremêle les unes avec les autres et les films apparaissent. Ou bien, quand je rencontre un musicien qui manque de mots, il anime les miens avec sa musique. Ne laissez pas les autres prendre une décision à votre place et créez sans aucune limite, les petits poètes ! P.S. Nous ne sommes plus amies avec cette fille.
02/06
Si vous deviez garder un moment décisif qui a influencé votre art ou votre choix de devenir artiste.
J’aurais pu dire que c’était le moment où j’ai décidé d’apprendre les langues et de partir de Russie pour de bon. Mais ce n’est pas ce moment décisif qui a fait de moi ce que je suis aujourd’hui et ce que je resterai toujours.
Le moment qui a fait de moi non seulement une artiste, mais une entité à part entière, est celui où j’ai compris que le fait d’être une femme est indissociable du fait d’être artiste, et que cela influencerait mon art malgré moi. Cette compréhension profonde m’a permis d’achever une idée de scénario et d’en faire un projet photographique collaboratif que je viens d’exposer ce mois de janvier à La Bellevilloise : I (see) RED. C’est une très belle histoire de prise de pouvoir féminin et le début du reste de ma vie. C’est la « happy end » : la fin de la misogynie intériorisée et la fierté que j’ai aujourd’hui pour mon incarnation dans cette vie. I (see) RED est mon point de non-retour en tant qu’artiste, car je n’ai plus aucun doute sur ce que je suis.
03/06
Si vous ne deviez garder qu’une seule de vos œuvres.
Cette question ne s’applique pas à moi à 100 %, car mes œuvres — surtout les poèmes et les histoires — sont toujours avec moi et elles le seront toujours. Imaginons donc le jour d’une catastrophe inimaginable, puisque c’est ce que suggère une telle question, n’est-ce pas ? Dans ce cas-là, je prendrais avec moi cette photo que j’ai prise dans le métro parisien d’un enfant en train de regarder par la fenêtre.
Ce jour-là, j’étais avec mon ami Andrew McLeish, qui m’a appris comment développer et imprimer les photos par moi-même. Cette photo-là était la première que j’ai imprimée (non sans l’aide d’Andrew, bien évidemment). Le processus a pris énormément de temps, surtout quand on apprend tout juste. J’ai décidé de passer exclusivement à la photographie argentique à la fin de 2024, car je voulais apprendre le prix du temps. Je voulais le sentir entre mes mains, l’imprimer et le garder. Je me souviens très bien du moment où j’ai pris cette photo. C’était juste une demi-seconde avant que l’enfant ne descende de son siège. Je n’étais même pas sûre d’avoir capturé le moment que j’imaginais. Mais oui, je l’ai fait. Donc, s’il se trouve que je dois garder une seule de mes œuvres, ce serait celle-là. Je la garderais et je la transmettrais à mes enfants avec cette histoire du prix du temps et de la valeur d’un moment, d’une milliseconde qui est la vie.
© Kat Redkind
04/06
Si votre art avait un super-pouvoir.
Tout art a déjà un super pouvoir. C’est exactement pour cela que l’art est créé : pour ce super pouvoir de création lui-même. Bien sûr, il s’agit de l’art qui est créé comme une nécessité existentielle, et non pour suivre des tendances ou réussir afin de pouvoir se vanter devant la société ou autre.
Tout art qui est créé du fond de l’âme a le super pouvoir de faire survivre son créateur, car sans l’art, l’artiste n’existe pas. C’est la seule et unique valeur à laquelle je tiens. Et lorsque nous voyons cet art — celui qui est créé authentiquement — il nous change. Il nous fait comprendre davantage de choses sur nous-mêmes, sur la société et sur le monde. Voilà le super pouvoir de l’art.
05/06
Si vous pouviez rencontrer ou collaborer avec un artiste célèbre.
Ce serait un musicien. Je le connais déjà et nous allons sans doute collaborer. C’est un compositeur de musique électronique britannique : Daniel Avery. D’ailleurs, j’ai appris il n’y a pas longtemps qu’à la base il a fait des études de cinéma, et c’est peut-être pour cela que sa musique contient tellement d’histoires en elle. Elle fait surgir énormément d’images. J’ai un scénario de film d’horreur qui se déroule pendant une soirée rave clandestine, et j’aimerais que nous créions la bande originale ensemble et qu’il y joue un DJ — lui-même.
Je suis tellement fan de lui que, lorsqu’il a joué à Lyon l’année dernière, j’ai envoyé une lettre pour demander une accréditation et je suis venue prendre des photos de lui en argentique. J’étais tellement stressée que j’ai presque tout raté, sauf quelques photos.
06/06
Si vous aviez rédigé cette interview, quelle question vous seriez-vous posée ?
Quel est le fil invisible qui relie tous vos projets artistiques ? À part la poésie, qui est pour moi un mode de pensée — une révélation que je me suis appropriée de Walter Benjamin — il y a mon envie et ma conviction que tout peut servir de source d’inspiration. J’ai créé cette phrase : « This too is an inspiration », et ma vie fait en sorte que j’en sois la preuve. J’ai traversé tellement de galères pendant mes années d’immigration, et la guerre n’est pas encore vaincue : je galère toujours. Mais cela ne m’a jamais empêchée d’en tirer de l’inspiration.
Mon projet LIMBO 93 (This too is Paris), que je développe depuis 2021 avec mes propres moyens, en est un témoignage. Je ne suis pas la seule à galérer. Tout le quartier galère et vit dans un état entre deux mondes : celui de nos pays natals, où nous ne reviendrons peut-être jamais, et celui de Paris — une capitale inaccessible qui vit sur le dos de ses quartiers. Moi, j’ai le privilège douteux de voir et de sentir toute la douleur de cet état liminal permanent, et je vais utiliser ce privilège simplement pour parler de la vie dont je suis témoin, et du fait que j’ai quand même réussi à voir la beauté, le sens et l’espoir dans ce combat interminable de survie. Car cela aussi est une inspiration.
© Kat Redkind
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