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Oeuvre de Laurence Nourrisson
© Laurence Nourrisson

Laurence Nourisson, née en 1966 sur les rives de la Loire entre Angers et Saumur, s’est forgée un univers artistique marqué par sa sensibilité au monde et aux violences qui le traversent. Enfant, elle nourrit son imagination au gré de voyages à travers l’Europe du Sud où la beauté des paysages côtoie la désolation des catastrophes naturelles et les tensions sociales. Devant interrompre sa formation académique avant son terme, elle s’installe alors à Bordeaux et développe une production qu’elle qualifie d’« archéologies contemporaines », travaillant dans l’isolement, explorant les notions de mémoire et de matérialité à travers des assemblages de matériaux rejetés. En 2015, déménageant à Libourne, elle disposant enfin d’un atelier permettant à sa pratique de prendre une envergure monumentale et de se diversifier encore davantage.

Entre recyclage, exil et violence

Laurence Nourisson inscrit son travail dans une économie de moyens assumée, à travers des installations et des assemblages qui interrogent la mémoire collective et individuelle. En 1987, elle commence à collecter sur une plage des fragments de bois et de plastique. Ces matériaux délaissés deviennent les éléments constitutifs de ses premières œuvres, posant les bases d’une réflexion sur le patrimoine que nous léguons à la postérité. En utilisant des déchets plastiques exclusivement à partir de 2000, elle se concentre sur ce qu’ils disent de notre société contemporaine. Ses « archéologies contemporaines » prennent la forme de reconstitutions, s’inspirant des codes muséographiques pour présenter ces objets insignifiants comme des vestiges à la fois banals et révélateurs. Progressivement, elle enrichit ses installations de textes et de sons, introduisant une dimension narrative et immersive. À partir de 2015, sa démarche évolue vers la thématique de l’exil. Les matériaux qu’elle utilise – plastiques, déchets, mais aussi draps d’hôpitaux usagés – deviennent des métaphores des êtres humains rejetés ou abandonnés. Son approche, mêlant dimension écologique et sociétale, prend un tour plus cynique, avec des titres d’œuvres jouant sur les connotations touristiques.

Depuis 2020, Laurence Nourisson explore les rapports de domination et de violence dans le couple, ce qui oriente sa pratique vers une esthétique dépouillée, où le noir et blanc prédominent. Bien que ses thématiques évoluent au fil du temps, elles ne sont jamais abandonnées : elles coexistent et se nourrissent mutuellement dans un dialogue permanent.

Une œuvre en mouvement

Le travail de Laurence Nourisson s’inscrit dans une démarche non linéaire, où chaque création s’intègre à une réflexion globale sur la violence, qu’elle soit sociale, environnementale ou intime. À travers ses œuvres, elle interroge la mémoire collective et propose une lecture poétique et critique de notre époque. Ses installations, riches de strates narratives et matérielles, offrent un espace de contemplation où chaque spectateur est invité à projeter ses propres questionnements.

01/06

Si vous deviez présenter votre art à un enfant…

Je lui dirais que travaille essentiellement avec des déchets depuis 1986 et que je me mets dans la peau d’un archéologue, je fais comme si je trouvais des vestiges du passé.  Je ramasse, je trie, j’assemble et j’interprète ces restes insignifiants et pourtant si signifiants.  Les déchets sont utilisés tels qu’ils sont trouvés, présentés ou bien utilisés comme support ou matériau. En fonction du projet, je peux utiliser aussi la peinture, l’encre, la couture, l’écriture… Jamais transformés, les vestiges que je mets en scène se présentent sous forme d’assemblages ou d’installations sonores ou non.

Je cherche à rendre visible l’invisible, notamment les violences qui s’opèrent dans le paysage, dans l’espace social, jusque dans l’espace intime. Ces fragments sont à la fois témoins et traces d’une violence, mémoire du monde. Ma démarche est traversée par la notion du « care ».

Je cite souvent Francis Ponge à ce propos qui, au lendemain de la seconde guerre mondiale écrit : « la fonction de l’artiste est fort claire : il doit ouvrir son atelier, et y prendre en réparation le monde, par fragments, comme il lui vient ». Une œuvre d’art, c’est quelque chose qui s’expose : qu’est-ce que j’expose ? ce qui d’ordinaire reste caché, je m’évertue à montrer ce qu’on ne veut pas voir, ce qui part à la poubelle ou se met sous le tapis. Les déchets, les exilés, les guerres, les violences familiales.

Je ne recherche pas une esthétique particulière, même si je suis souvent attirée par la couleur. Ma pratique est polymorphe. J’opère toujours de la même façon : c’est le matériau rejeté qui va générer l’œuvre. La source d’inspiration est dans le matériau, j’ai travaillé pendant très longtemps avec des déchets plastiques, aujourd’hui c’est le drap d’hôpital que j’utilise le plus. Les matériaux divers et la façon dont je les travaille donnent à ma production une grande diversité, alors que le sens sous-jacent est toujours le même. On peut retrouver une esthétique cohérente dans le sens où mon travail tend souvent à faire paraître des choses très belles, qui ne le sont en réalité pas du tout : les déchets sous forme de parure, une table de banquet qui à première vue semble très joyeuse et qui en fait, est constituée de drap d’hôpital, de porcelaine et cristal brisé, de fleurs artificielles trouvées dans les poubelles de cimetière. Toute ma démarche joue sur les paradoxes.

Je donne également beaucoup d’importance au texte, qui fait souvent partie de l’œuvre, depuis le simple rappel du lieu de découverte des déchets, au cartel teinté d’humour, voire de cynisme et qui font partie intégrante des œuvres. Ce texte est présenté au côté des œuvres comme des cartels dans les musées ou les panneaux explicatifs que l’on rencontre de plus en plus dans les expositions mais le texte peut être lu ou déclamé, enregistré puis diffuser lors de mes expositions.

L’esthétique que j’ai développée peut généralement s’apparenter au mouvement DADA du début du XXème siècle, pour la technique du collage et de l’assemblage, et l’utilisation de matériaux pauvres. Kurt Schwitters, Marcel Duchamp sont des références pour moi, ainsi que les artistes à partir des années 50 comme Rauschenberg ou les nouveaux réalistes. Plus proche de nous je cultive des affinités avec les travaux de  Christian Boltanski, Berlinde de Bruyckere, Taysir Batnij ou Anselm Kiefer.

Le message que je porte au travers de mes œuvres est multiple mais il pointe toujours du doigt l’in/humanisme contemporain, la violence envers les paysages, envers les objets, envers les personnes, de l’échelle du paysage à l’échelle intime de la chambre à coucher. Mon œuvre n’est pas décorative et je me retrouve dans la définition de l’artiste que donne Claude Levi-Strauss : « L’artiste tient à la fois du bricoleur et du savant, avec des moyens artisanaux il réalise une œuvre matérielle qui est à la fois objet de connaissance »

02/06

Si vous deviez garder un moment décisif qui a influencé votre art ou votre choix de devenir artiste…

Il est difficile de trouver un moment charnière à cette décision de devenir artiste. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours eu une pratique plastique. Je suivais mon père chez le marchand de couleur, je le regardais coller des matériaux dans ses tableaux, j’assemblais les morceaux de bois trouvés dans l’atelier de mon grand-père menuisier… Toute petite déjà, je travaillais sur des versos de papiers imprimés ; je me rappelle les feuilles d’un papier très lisse, et du plaisir du crayon glissant sur ce papier. Ma mère ne pouvait pas passer l’aspirateur sous mon lit car les dessins s’empilaient.

D’autres souvenirs : les livres d’arts, très grands, de la maison d’édition pour laquelle travaillait mon père. Les heures passées à observer le paysage en voiture car nous voyagions beaucoup, j’aimais beaucoup regarder les poteaux électriques, les lignes que formaient les fils et les paquets de nœuds : du lien et de la communication, qui s’entremêlent dans le chaos, j’étais très sensible à toute forme de maltraitance, dans le paysage, entre les êtres.

J’ai toujours noté mes impressions, puis transformé ces impressions en objets physiques : dessins, assemblages. Je comprends Bachelard lorsqu’il dit qu’« une flaque d’eau contient un univers », tout ce que je voyais était matière à imaginer, cette sensibilité à recevoir le monde et le recracher différemment a toujours été là.

Ma mère rêvait que je devienne avocate, car enfant, je réagissais intensément pour prendre la défense des personnes opprimées, notamment pour dénoncer les propos et les actes racistes. Je suis devenue artiste mais j’œuvre au travers de ma production pour un monde plus humain et je mets en évidence les systèmes d’oppression, mes œuvres pourraient être ainsi qualifiées d’engagées.

03/06

Si vous ne deviez garder qu’une seule de vos œuvres…

L’œuvre que je garderais serait « Les Blancs Sablons » de 1988. Un petit assemblage d’une trentaine de centimètres carré. En décembre 1987, je me promène sur la plage des Blancs Sablons en Bretagne, je trouve au sol un flacon en plastique d’un vert tendre, je le ramasse, un peu plus loin, je trouve un fragment de plastique, complètement déchiqueté, exactement du même vert. La similitude des couleurs me frappe.  Je le ramasse aussi. Un peu plus loin encore, je tombe sur un assemblage de planches de bois abimées, cernées de clous rouillés, formant comme un cadre, c’est presque une œuvre Dada gisant sur le sable.

Je ramène ces trois éléments à l’école, je les assemble et leur donne un nom, celui du lieu où je les ai trouvés. C’est l’œuvre fondatrice de mon travail personnel, c’est à ce moment que Bernard Marcadé me parle de Kurt Schwitters que je ne connais pas encore. Cette œuvre formelle née du hasard, recoupe pourtant déjà tous les aspects de ma démarche ultérieure : l’ambivalence entre ce vert tendre et doux et la violence de ce métal rouillé est toujours présente dans mes œuvres. Le sens qui naît d’un assemblage entre des éléments hétérogènes et rejetés, le questionnement que suscite l’intitulé et qui oriente et désoriente à la fois le regardeur. C’est cette œuvre originelle, qui oriente durablement mon processus créateur.

Oeuvre de Laurence Nourrisson
© Laurence Nourisson
04/06

Si votre art avait un super-pouvoir…

J’aimerais que mon art rende plus humaniste les gens qui le regardent. C’est après tout, d’après moi la première fonction de l’art : que les humains qui le regardent soient transformés par l’émotion. Quand on arrive à rencontrer une œuvre d’art, on ne voit plus le monde de la même façon. L’art a un super-pouvoir bien réel, le pouvoir de transformer la perception du monde ; j’aimerais que mon art ait le pouvoir de transformer le monde pour que celui-ci soit plus humaniste.
05/06

Si vous pouviez rencontrer ou collaborer avec un artiste célèbre…

Si je pouvais rencontrer un artiste, ce serait Anselm Kiefer. Cet artiste allemand, très marqué par la seconde guerre mondiale, a un travail d’installations souvent monumentales, avec beaucoup de matériaux divers, une polymorphie de travaux, pas de systématisme dans son travail. C’est très impressionnant, et au delà du formalisme, son travail est porteur de beaucoup de sens avec des ramifications infinies. Certains de ses travaux, que j’ai découverts récemment (je connaissais autrefois surtout son travail de peinture des années 80), me font beaucoup penser à mon propre travail : on retrouve une table avec de la vaisselle cassée accompagnée de sons de cristal, des robes de mariée…

Je me sens très proche de cet artiste dans sa façon d’enregistrer et de transmettre le monde au monde. C’est aussi quelqu’un qui travaille beaucoup avec des éléments trouvés  chargés d’une histoire et de sens. C’est aussi quelqu’un qui travaille seul malgré ses nombreux assistants. Le rencontrer serait très riche, mais collaborer, trop difficile comme avec n’importe quel autre artiste d’ailleurs car je suis trop intransigeante dans mes choix artistiques et je pense que pour qu’il y ait une collaboration entre deux artistes, il faut que la complicité opère et pour cela il faut une connaissance intime du partenaire avec lequel on travaille et que cette intimité se soit forgée en début de carrière.

Si je devais choisir quelqu’un pour une collaboration, ce serait l’architecte Carlo Scarpa malheureusement décédé ; un chef d’orchestre de l’espace, qui a travaillé pendant cinquante ans sur la restructuration du Castel del Vecchio à Vérone, ainsi que de la mise en scène des collections. J’admire son souci du détail, sa justesse dans l’alliance des matériaux anciens et modernes, son attention très fine portée à la lumière. On travaillerait ensemble sur un projet de mise en regard de mes œuvres dans un musée historique, archéologique ou ethnographique.

06/06

Si vous aviez rédigé cette interview… quelle question vous seriez-vous posée?

Ce serait « quels sont vos prochains projets ? ». Je prépare une exposition qui se déroulera en juin 2025 dans une ancienne prison qui fût à l’origine une église située à La Réole à une heure de Bordeaux. Ce projet est très important pour moi car je souhaitais exposer dans ce lieu depuis plusieurs années. Le caractère brut de ce lieu d’enfermement, restée en l’état depuis sa désaffection en 1954, son architecture d’édifice religieux avec sa nef centrale, son escalier à double rampe à l’emplacement du chœur est le lieu idéal pour mettre en scène mes installations de la série DOMINANTS/dominées. En effet, dans cette série j’explore le thème des violences sexuelles et psychologiques au sein du couple qui s’exercent dans le secret de la maison fermée. Jouant des paradoxes, cette ancienne prison/église me permet d’exploiter plus encore les paradoxes qui sous-tendent mon travail. Cet univers carcéral fait écho à l’enfermement de la femme dans un espace domestique fait de violence, de l’enfermement des hommes qui purgent des peines pour crimes envers leur compagne, l’église c’est le lieu des serments non tenus, des secrets de confessionnal, c’est aussi le lieu où s’est développé une esthétique de la violence, allant du christ crucifié sur la croix au tortures subies par les saints en passant par les châtiments réservés aux pécheurs dans les jugements derniers. Chaque cellule sera habitée par une installation, le spectateur pourra y pénétrer ou seulement être autorisé, tel un voyeur à observer l’œuvre depuis l’ouverture pratiquée dans la porte.  Dans la nef, une table de banquet de plus de dix mètres de long prendra place. Cette installation sonore retentira dans ce bâtiment présentant l’avantage d’avoir une excellente acoustique. Enfin une robe de mariée sera placée dans l’escalier. La préparation de ce projet va occuper une grande partie de mon temps au premier semestre 2025 puisque je dois modifier certaines de mes pièces et en réaliser de nouvelles jusqu’alors restées à l’état de projet dessiné.

À 45 minutes de Bordeaux par le train, J’espère que le public sera en nombre pour cette exposition dont la thématique résonne malheureusement avec l’actualité.

Oeuvre de Laurence Nourrisson
© Laurence Nourisson

Laurence Nourisson est membre d’Opale Art et nous la remercions de sa confiance. Retrouvez là sur son site internet.
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