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chien humain papiers découpés - par l'artiste Sophie Achilli
© Sophie Achilli

Sophie Achilli vie et travaille dans l’Indre. Autodidacte, elle a construit son parcours en dehors des voies académiques, après une classe préparatoire au lycée Louis-le-Grand et des études de littérature anglaise, un détour qu’elle revendique comme fondateur, la littérature nourrissant encore aujourd’hui sa pratique. Quelques cours de gravure et de céramique, des séjours en Angleterre et aux États-Unis, des techniques glanées sans orthodoxie : c’est ainsi, par accumulation et détournement, que son langage artistique s’est progressivement construit. La rencontre avec l’artiste Fred Deux et la graveuse Cécile Reims a joué un rôle décisif, confirmant sa singularité et son désir d’exposer. Elle a depuis participé à de nombreuses expositions collectives et personnelles, notamment aux Rencontres d’Aubergine à Villeneuve-lès-Avignon en 2023, au Salon des Beaux-Arts de Paris en 2024 où elle a reçu la médaille d’argent de la section Papier-Papiers, et a créé l’été dernier une installation de grand format pour l’Artothèque de Draguignan, dont un de ses dioramas intègre désormais le fonds.

Un univers de papier et de récits superposés

Le médium de prédilection de Sophie Achilli est le papier, auquel vient s’adjoindre, plus récemment, le tissu surcyclé et teint aux pigments naturels. Ses dioramas sont le résultat d’un long processus d’accumulation : gravure à la pointe sèche, pastel gras, kirigami, papier mâché, broderie, collage à la manière des surréalistes, assemblage. Chaque œuvre procède par couches successives, mêlant écriture, références littéraires et témoignages recueillis pour former ce qu’elle décrit elle-même comme une sorte de palimpseste. Tout commence dans les carnets, par des fragments de textes et des idées entrechoquées, qui donnent naissance à un récit mi-fiction, mi-réel, peuplé de figures hybrides où l’humain se mêle d’animal, le féminin se teinte de masculin, et les frontières s’abolissent.

La réparation du monde, par fragments

Le travail qui suit est lent, obsessionnel, exigeant. Le scalpel découpe, la pointe sèche grave, l’aiguille brode et rebrode inlassablement. Les matériaux sont presque toujours récupérés et détournés : chaque objet, chaque image doit porter en lui une histoire qui fasse écho au récit initial. Sophie Achilli conçoit ses grandes tentures de papier et ses dioramas comme des œuvres de réparation, une façon de prendre le monde en charge, par fragments, avec la foi que la beauté et l’attention aux choses peuvent encore quelque chose. Elle convoque volontiers la formule de Francis Ponge pour dire ce que l’art lui permet d’accomplir : ouvrir un atelier, et y prendre en réparation le monde, comme il vient.

01/06

Si vous deviez présenter votre art à un enfant.

Les enfants ont rarement besoin que je leur présente ou que je leur explique mon travail, à vrai dire. Ils en ont une appréhension immédiate, presque physique… J’ai trouvé un jour la fille d’un ami assise sur une petite chaise devant un de mes grands dioramas représentant une figure de femme-oiseau ; elle semblait parler toute seule, à voix haute. Je lui demande ce qu’elle est en train de faire ; elle sourit et me répond « je parle à la dame », avec l’air de ne pas comprendre ce qui pouvait bien m’intriguer. L’an passé, au Salon des Beaux-Arts de Paris, un tout petit enfant se précipite sur mon diorama « Canis Humanus », un collage hybridant homme et chien dont aucune partie n’est issue d’une image de chien ; il voulait le caresser, comme s’il se fût agi d’un chien vivant. Sa mère l’a rattrapé juste avant qu’il ne se cogne à la vitre…
Ce sont les adultes, parfois, qui ont besoin de temps ou de mots pour retourner dans cette part d’imaginaire, dans ce monde de contes où tout est possible… Cependant, d’autres lectures, plus sombres ou plus complexes, viennent se surajouter à cette lecture spontanée, évidente. Un jour qu’il avait entendu l’analyse faite d’un de mes dioramas dans une vidéo, lors d’une visite guidée, mon fils m’avait demandé : « il y a vraiment tout ça dans tes boîtes ? » Oui, il y a vraiment tout ça, ma vie, celle des autres, la rumeur du monde, le bruissement de la nature… En tout cas, j’essaie d’y mettre « tout ça ».

02/06

Si vous deviez garder un moment décisif qui a influencé votre art ou votre choix de devenir artiste.

Lorsque j’ai vu pour la première fois le film Edvard Munch, la Danse de la Vie, de Peter Watkins, j’ai compris ce qui faisait la spécificité d’une vie d’artiste par rapport à tout autre choix de vie : comment l’art pouvait sauver une vie, en réparer les abyssales tristesses, les blessures insondables, lui donner une épaisseur, une texture particulières. C’est un film très atypique dans sa forme même, très loin des biopics que l’industrie du cinéma semble affectionner ces derniers temps. C’est un film-poème, un tableau en train de se fabriquer dans le psychisme du peintre de façon très intérieure, mais aussi sous nos yeux de spectateurs. Une mise à nu impudique mais d’une délicatesse folle, avec, en fond, la société de l’époque présentée de façon quasi-documentaire. Peter Watkins est mort cette année, il vivait en Creuse, pas très loin de chez moi, j’aurais certainement adoré le rencontrer…
Lorsque j’avais vu le film, d’abord en DVD puis au cinéma, il m’avait semblé me retrouver totalement dans ces images obsessionnelles, ressassées pour être ensuite sublimées par l’art. À l’époque, pourtant, je n’avais encore rien fait qui soit abouti, ni même terminé, mais j’avais ressenti comme une sorte d’appel très puissant vers un mode d’être au monde radicalement différent de celui dont j’avais fait l’expérience jusqu’alors.

03/06

Si vous ne deviez garder qu’une seule de vos œuvres.

Si je ne gardais qu’une œuvre, ce serait sans hésitation un triptyque intitulé « L’Annonce », constitué d’un diorama central entouré de deux autres dioramas plus petits. C’est en premier lieu un autoportrait, dans lequel je me suis représentée avec mes deux enfants et dont je leur ai promis de ne jamais me séparer. Mais c’est aussi une façon de rejouer les classiques en mettant en scène une annonciation sans ange, où les enfants s’annonceraient eux-mêmes, où la Vierge porterait déjà l’enfant à venir. Cette œuvre m’est précieuse également car c’est celle avec laquelle j’ai eu l’impression de me rapprocher le plus de l’esprit de Giotto, que j’admire par-dessus tout, pour ce mélange de simplicité absolue et de sophistication inouïe qui reproduit au plus près la vérité de la vie, et qui fait que, pour incroyables que soient les images qu’il a produites, on ne peut que croire à la réalité de leur existence.

poupée par l'artiste Sophie Achilli
© Sophie Achilli
04/06

Si votre art avait un super-pouvoir.

Un super-pouvoir… Certainement celui d’adoucir le monde, de le ralentir suffisamment pour que ceux qui regardent une de mes œuvres puissent prendre le temps de penser, de pardonner, de pleurer peut-être… D’abstraire les hommes, ne serait-ce qu’un instant, de l’obligation d’agir, qui mène si souvent à la destruction…

05/06

Si vous pouviez rencontrer ou collaborer avec un artiste célèbre.

Je pourrais répondre Giotto, mais je serais sûrement trop impressionnée pour dire quoi que ce soit. Je choisirais donc l’artiste américaine Kiki Smith, plus proche de moi dans le temps et l’espace, impressionnante également, sans nul doute, mais avec laquelle j’oserais certainement dialoguer, au bout d’un moment… Je n’ai découvert son œuvre que très récemment, et sa façon de travailler la frontière entre le féminin et l’animal me touche profondément, tout comme l’apparente simplicité de sa technique : une délicatesse des textures qui n’empêche pas d’aborder la violence du monde, qui n’élude rien.

06/06

Si vous aviez rédigé cette interview, quelle question vous seriez-vous posée ?

Je me serais certainement posé la question suivante : « que cache donc ce besoin de créer ? » J’aurais été forcée de me répondre ainsi : « d’immenses angoisses, de grandes déceptions, des interrogations sans réponse, un rejet de la finitude de l’homme, du passage du temps, mais aussi le besoin de partager avec d’autres, autrement que par le discours, les moments de grâce, la beauté du vivant, les émerveillements devant cette créature si imparfaite et si attachante qu’est l’être humain, la foi en l’avenir, si fragile qu’il puisse sembler en ce moment. »

Sophie Achilli présente un triptyque dans le magazine d'art contemporain Opale Art
© Sophie Achilli

Sophie Achilli figure également dans le portfolio de notre magazine imprimé collector et est membre d’Opale Art. Nous la remercions de sa confiance. Retrouvez nos autres portraits d’artistes en suivant ce lien. Et découvrez de nombreux artistes sur notre compte instagram.