© Cécile Duchêne Malissin
Votre parcours vous a conduit des études d’arts plastiques à l’architecture, puis au graphisme digital. Pouvez-vous nous parler de ce parcours et de ce qu’il a apporté à votre pratique d’artiste peintre?
À la fin de mes études, un de mes professeurs m’a proposé de rejoindre son cabinet d’architecte. C’était pour moi un moyen de gagner ma vie dans un cadre créatif. J’y suis restée plusieurs années avant de reprendre mes études pour évoluer vers un milieu plus proche de l’image et du graphisme. Après un D.U. Multimédia, je me suis donc orientée vers la création digitale au sein d’une agence web. J’ai gardé de ces années l’habitude de travailler avec des logiciels de traitement d’images que j’utilise souvent dans mon processus créatif de départ. Juxtaposant photos, croquis, trames, j’agence sur mon écran un brouillon qui sera le point de départ pour une nouvelle œuvre. J’élabore également sur ordinateur des trames que je duplique, colorise et imprime. Elles me servent pour certains fonds que je retravaille ensuite par des superpositions de collages et d’acrylique.
© Cécile Duchêne Malissin
Depuis 2015, vous avez fait le choix de vous consacrer entièrement à votre pratique artistique. Ce choix était-il simple pour vous? Comment a-t-il été perçu, par vos proches ou anciens collègues par exemple?
Il y a eu une première transition quand j’ai pu réduire à un temps partiel mon emploi de graphiste digital. Travaillant avec une première galerie, je pouvais consacrer plus de temps à mon travail artistique. Élargissant par la suite mon réseau de galeries et le nombre de mes expositions, il m’a paru évident que je pouvais me consacrer totalement à ma passion. J’ai profité d’un déménagement pour me créer un espace de travail plus spacieux et lumineux. J’y passe mes journées entre recherches et créations.
Qu’est-ce que ce passage au temps plein a modifié dans votre rapport au travail et à la création?
Être à plein temps à l’atelier permet de travailler plus en profondeur. L’esprit plus disponible est en permanence tourné vers la création. La réflexion et la maturation des idées peuvent aboutir, se multiplier, évoluer. Il y a moins ce sentiment de frustration de ne pouvoir explorer toutes les pistes qu’ouvre notre imagination. Cela permet aussi de se donner du temps pour la prospection de nouveaux lieux d’exposition et de nouvelles galeries, d’être présent sur les réseaux sociaux, d’accroître sa visibilité. Rien n’est jamais acquis définitivement, il faut toujours être en mouvement.
© Cécile Duchêne Malissin
Vous évoquez souvent la fragilité de la vie. Comment cette notion influence-t-elle vos choix de sujets et de formats? Et plus largement, quelles sont vos sources d’inspiration?
Mon imagination se nourrit du passé et de l’actualité. Je peux revisiter des portraits des siècles précédents ou être interpellée par l’actualité écologique. Mes yeux sont toujours à la recherche d’images inspirantes. Je photographie un lieu, un objet ou un matériau qui viendra enrichir mon stock d’images, glanées dans ma vie quotidienne, mais aussi sur Internet ou dans des magazines. Ces images peuvent être le point de départ de ma création. Par exemple, lors d’un voyage à Rome, j’ai pris des photos de ruines, de palais et, notamment, de la sculpture d’un lion se dressant dans la Villa Médicis, que j’ai utilisée pour ma peinture «Vestige II».
Je travaille souvent sur le même thème, que j’applique à plusieurs œuvres sur toile ou sur papier. Je peux revisiter et alterner ces thèmes pendant plusieurs années. Mes formats sont très variés bien que j’aie une prédilection pour les plus grands, notamment quand je travaille sur le thème de la nature, des forêts.
Vous parlez d’une poésie qui agit comme un filtre pour aborder le monde avec moins de dureté. Pouvez-vous nous en dire plus?
Inconsciemment ou non, mon travail est influencé par mon passé, mon quotidien et le contexte social et politique actuel. Cependant, je n’aborde pas ces questions de manière frontale ; il s’agit plutôt de suggérer une émotion ou une interrogation. Par exemple, dans les séries «Dissimulation» ou «Apparition», on découvre une nature luxuriante pénétrée de feuillages blancs, collages de papiers translucides travaillés à l’encre de Chine. Ils sont un rappel des coraux blancs sans vie des fonds marins. Ceux-ci préfigurent une nature en mutation, voire le début d’un déclin. Certaines peintures peuvent sembler plus difficiles, comme celles de la série «Poussière» ou «Un jour parmi d’autres», car elles font visiblement allusion à la mort. Mais la série «Disparition» sur le même registre est plus allégorique.
© Cécile Duchêne Malissin
La présence animale occupe une place importante dans votre travail. Que signifie pour vous cette représentation du vivant?
Je représente essentiellement l’animal sauvage. Le grand cerf a été le premier que j’ai interprété, influencée par mes séjours à Compiègne, ville comprenant une forêt giboyeuse de 15 000 hectares. La chasse y est pratiquée, mais également les balades nocturnes aux alentours de septembre pour entendre le brame des cerfs qui marque la saison des amours. Je m’intéresse également à certains animaux pour le jeu graphique de leur pelage, tel le tigre blanc ou le zèbre. Je ne peins alors que la partie des rayures blanches, laissant le reste du corps transparent, tel un camouflage. La plupart des animaux sont représentés de façon incomplète, leur tête émergeant du feuillage, le corps figuré par une simple ligne.
Ce tracé filaire est à double sens : il peut présenter l’animal prêt à s’éclipser au moindre signe de danger ou suggérer sa possible extinction. Peindre ce monde sauvage que j’intègre dans de grands espaces, de jungle ou de forêt occidentale, est comme une respiration hors du quotidien. Il me procure un sentiment d’évasion que j’espère transmettre au spectateur. Il s’inscrit dans une figuration onirique qui ne cherche pas à traduire une représentation exacte mais plutôt l’émotion de sa contemplation et ce qu’elle génère comme pensées et sensations.
Votre technique mêle peinture acrylique, collage, crayon à l’huile et parfois broderie. Comment ces matériaux dialoguent-ils entre eux et qu’apportent-ils à votre message?
Mon travail explore la thématique de l’éphémère par la peinture et le dessin auxquels j’intègre des collages très fins qui laissent apparaître la strate précédente et confèrent au sujet une notion de fragilité. Je les rehausse de crayon à l’huile et parfois de broderies. Le fil brodé ou laissé libre fait référence aux Parques de la mythologie romaine, divinités maîtresses de la destinée et de la mort.
© Cécile Duchêne Malissin
Vos séries portent des titres évocateurs, presque narratifs. À quel moment le titre intervient-il dans votre processus: avant, pendant ou après la réalisation des œuvres?
Donner un titre, c’est un peu donner une part de soi-même. C’est un moment intime de partage. L’artiste livre beaucoup de choses à travers son œuvre ; en donnant un titre, il peut en donner les clés. J’essaie de ne pas trop en dire en donnant un titre qui ne soit pas trop réducteur, afin de laisser le spectateur s’approprier l’œuvre et y projeter ses pensées et réflexions personnelles. Il y a beaucoup d’inné dans mon travail ; le titre peut m’apparaître alors en fin de réalisation. Pour certaines œuvres, je souhaite travailler sur un thème précis et le titre sera très vite présent, notamment pour les séries «Disparition», «Memento Mori», «Vestige» ou «Jardins Oubliés».
Dans certains cas, un thème d’exposition peut être un fil conducteur entre les artistes ; je me souviens d’une exposition où «Bleu» était notre point de départ. J’ai décidé du titre de la toile avant de la commencer : «L’heure bleue». C’est la période entre le jour et la nuit où le ciel se remplit presque entièrement d’un bleu foncé. Elle correspond plus précisément à une période courte du crépuscule ou de l’aube nautique et donne au paysage une teinte et une ambiance particulières. J’ai aimé travailler cette ambiance où la frontière entre réalité et imaginaire devient poreuse, ce qui a donné lieu à une série de toiles. Et je n’ai pas encore clos le sujet.
Vous avez postulé à l’appel aux artistes d’Opale Art. Pouvez-vous nous dire ce que vous pensez de notre association et de notre magazine?
J’ai découvert récemment Opale Art par les réseaux sociaux. En consultant le site et la page Instagram, j’ai apprécié la qualité des artistes présentés et leur diversité. Je suis d’autant plus fière que ma candidature ait été retenue et j’en remercie toute l’équipe. Votre association offre aux artistes émergents comme aux plus confirmés une mise en lumière avec des photos de qualité et la possibilité de s’exprimer. Elle propose également des formations pour leur permettre de mieux maîtriser les clés d’une meilleure visibilité. Merci pour votre engagement.
Merci beaucoup! Pouvez-vous, pour conclure, nous parler de vos projets pour 2026?
Cela faisait un certain temps que je voulais intégrer le volume à mon travail. J’avais déjà travaillé la terre pendant mes études puis lors de cours du soir avec un professeur des Beaux-Arts, mais je n’ai pas poursuivi dans cette voie. Par la suite, j’ai travaillé sur le concept de recto-verso pendant quelques années en présentant des personnages peints puis détourés que j’installais dans des supports verticaux de verre ou de plexi ; ces personnages étaient alors visibles de face et de dos. J’ai ensuite continué ce concept avec une série de dessins sur des galets de marbre, continuation en 3D de mes séries «Memento Mori» ou «Sakura».
Voulant aller plus loin dans la voie du volume, je viens de rejoindre un atelier de céramique où je renoue avec le modelage de la terre. J’ai en effet plusieurs projets de sculpture que j’espère pouvoir mener à bien, dont un en corrélation avec la série «Intrusion», que j’aimerais présenter en tant qu’installation. Quant à la visibilité de mon travail, je suis heureuse de poursuivre ma collaboration avec les galeries qui présentent actuellement mon travail en France et à l’étranger. Et j’ai d’autres projets en cours qui, j’espère, aboutiront cette année.
© Cécile Duchêne Malissin
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