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Oeuvre peinte de Tommy Knuts, artiste des Hauts-de-France
© Tommy Knuts

Bonjour Tommy, pouvez-vous nous parler de votre démarche et des émotions que vous cherchez à provoquer à travers votre travail?

Mon travail se situe entre figuration et abstraction. Il est basé sur des réflexions plus ou moins profondes sur nos vies, nos relations et nos liens physiques ou psychologiques avec notre environnement. Je m’intéresse plus largement au monde, à ses paradoxes et à ses contrastes. À travers des entrelacements de personnages et de paysages dessinés de façon instinctive, je tente de capturer les instants où la vie s’exprime et nous remplit de joie, nous émerveille, mais aussi nous préoccupe ou nous effraie.

Dans mes compositions, je recherche une vibration et un équilibre visuel. Bien qu’à première vue chaotiques, c’est pourtant l’équilibre et l’harmonie qui m’intéressent. Chaque tableau est une histoire dans laquelle mes personnages circulent, dansent ou s’échappent. Ils sont en accord dans ces surfaces, tout comme nous recherchons une stabilité dans nos vies avec le monde qui nous entoure. Pour raconter mes histoires, j’utilise énormément de symboles. Ce sont des objets et des formes qui n’ont pas le même sens que leur sens premier.

On trouve fréquemment des arcs-en-ciel, des volcans, des échelles, des vélos, des skateboards, des oiseaux… Je m’amuse à composer un plat avec ces ingrédients. L’arc-en-ciel symbolise la famille, le volcan la passion, le skate la liberté, l’échelle la progression… Et au milieu gravitent les personnages, ils créent les liens entre ces éléments.

J’invite à voyager dans mes tableaux, à prendre le temps de suivre les lignes et d’en définir un sens. Il y a mon histoire et mes symboles, mais chacun peut y poser son analyse suivant ses goûts, sa sensibilité et sa propre culture. C’est ce qui me plaît : ouvrir une porte derrière laquelle chacun peut explorer et errer à sa convenance. Une fois que vous avez la grille de lecture, cela devient plus simple à comprendre !

Je peins principalement à l’acrylique, avec des peintures très opaques qui me permettent de réaliser des aplats. Chaque surface est enduite d’une sorte de mortier-colle qui crée un relief plus ou moins accidenté. Ensuite, j’essaye de tout peindre à main levée à l’aide de brosses plates. Cela permet quelques accidents de tracés, des ronds pas très ronds, des lignes droites pas droites… mais toujours appliqués avec rigueur. C’est ce contraste entre les surfaces rugueuses et les formes nettes qui m’intéresse.

Toiles, fresques murales et sculptures sont vos principaux supports d’expression. Les abordez-vous de façon différente ?

Effectivement, je travaille sur différents supports. C’est assez instinctif chez moi de toucher à tout. Étant enfant, ça bricolait beaucoup à la maison. J’ai toujours vu mon père et mes grands-pères dans leur atelier. Ça m’a laissé une empreinte indélébile. J’ai gardé cette curiosité pour les différents supports et techniques et un grand intérêt pour l’artisanat en général. J’aime autant peindre sur une toile que découper à la scie sauteuse dans une planche. Travailler sur différents matériaux est très satisfaisant.

Ma préférence reste la toile. Il y a quelque chose de magique elle. Il faut la tendre, la préparer, l’enduire, travailler son relief, sa texture. Ensuite l’accrocher au mur pour la peindre, lui donner vie. C’est tout un rituel que j’adore. 

J’expérimente aussi beaucoup, par choix personnel et au fur et à mesure des rencontres. Par exemple, j’ai créé des sculptures avec des skates cassé, fait des marqueteries avec Willem Isaert, un ami ébéniste. Je m’intéresse aussi aux différentes techniques d’impressions artisanales : la sérigraphie, la risographie, la linogravure… Nous avons sablé des miroirs avec le vitrailliste Nullanus. Et plus récemment, j’ai eu la chance de travailler avec Axelle Gallet, une céramiste de talent, sur toute une série de poteries. Au-delà de l’aspect artistique et artisanal, c’est également ces rencontres humaines qui me motivent! 

Au départ, il y a toujours le crayon et du papier. Je remplis des carnets de croquis, c’est la base de mon travail. Tout projet, qu’il soit sur mur, toile ou en volume, débute par un dessin rapide et spontané. Ensuite, je le reproduis en grand, voire très grand et j’applique les couleurs. Il y a cette dualité d’échelle qui me stimule. Ce petit dessin qui deviendra grand. Cette confrontation est d’autant plus satisfaisante avec les fresques XXL.

Vos œuvres sont souvent très colorées, mais vous réalisez parfois des séries en noir et blanc. Comment votre travail évolue-t-il au fil des années?

Je cogite sur cette série en noir et blanc depuis environ un an. Ça faisait un moment que je voulais mettre en parenthèse mon travail en couleurs. Pas que je m’en lassais, mais j’avais une envie grandissante d’exploration. À cela s’ajoutait un besoin de faire évoluer le support, de l’appréhender différemment. Mon travail était jusqu’alors basé sur des enchevêtrements de formes et de couleurs. Les deux étaient liées. Disons que la mise en couleurs ne respectait pas les formes et les formes n’avaient pas de cohérence colorée.

Avec cette approche en noir et blanc, j’enlevais un des deux ingrédients. Ce qui m’obligeait à me concentrer sur le dessin. C’était le but. Un retour à l’essentiel, au dessin pur et sans artifice. Comme toutes mes recherches sont au trait, cela faisait sens d’explorer en profondeur ce langage jusqu’à devenir presque automatique. 

Les traits qui traversent ces surfaces sont des célébrations de l’aventure et de l’exode. Les personnages parcourent des collines, des plaines, des montagnes, des volcans… Ils symbolisent la somme de nos expériences passées et de nos épreuves futures. 

Le relief des toiles est plus important qu’avant. Elles sont des fragments de paysages. J’invite le spectateur à se joindre au périple des personnages en se perdant dans ces mondes. Les traces laissées sur la toile apparaissent comme des témoins du parcours effectué. Ayant beaucoup voyagé, cela me tenait à cœur d’aborder le sujet du déplacement. L’éloignement du foyer, que ce soit par choix ou par nécessité. C’est un défi majeur de notre temps. Avec cette série, je voulais questionner notre rapport à la nature, à la distance, à la mémoire et à l’identité.

Oeuvre peinte de Tommy Knuts, artiste des Hauts-de-France
© Tommy Knuts

Est-ce que l’art avait déjà une place importante dans votre enfance et comment avez-vous emprunté cette carrière artistique? 

J’ai grandi dans une famille modeste à la campagne. Nous allions peu dans les musées. Cependant, avec ma mère qui était institutrice en maternelle, on faisait beaucoup de travaux manuels. Elle adore peindre et bricoler. Très tôt, je dessinais déjà beaucoup. Ça a toujours plus ou moins fait partie de mon enfance. En primaire, je redessinais des BD de Tintin en mixant des cases de différents albums pour former de nouvelles histoires. 

Ma grand-mère était maire d’un petit village sur la côte d’Opale. Elle organisait chaque année La journée des peintres. C’est là que j’ai fait mes premiers tableaux. De la bidouille à l’acrylique sur chevalet in situ, comme les impressionnistes à l’époque. Une belle époque ! J’étais un bon élève, avec un goût prononcé pour les trucs marginaux. Le skate et le punk rock étaient mes principales occupations du week-end. C’est en discutant avec des amis plus âgés, au collège, que j’ai découvert qu’on pouvait dès le lycée s’orienter dans une filière artistique. Mes parents m’ont fait confiance et m’ont permis de suivre ces études. J’ai instantanément compris que je ferais plus tard un métier créatif.

Je crois que mon premier contact avec l’art contemporain date de mes 13 ans. C’était à Londres où j’allais fréquemment. Nous nous sommes retrouvés dans la fameuse galerie Saatchi devant les animaux découpés dans du formol de Damien Hirst. J’étais à la fois horrifié et émerveillé. Plutôt cocasse comme première fois pour un fils de boucher… Ce jour-là, j’ai compris que l’art n’était pas nécessairement beau mais qu’il était vecteur de messages. Un catalyseur d’idées. Sa puissance m’avait laissé bouche bée. Les œuvres de Wim Delvoye m’avaient également beaucoup fasciné à l’époque, notamment la « machine à caca » la Cloaca et son projet de tatouages sur les cochons élevés en Chine.  

C’est 10 ans plus tard environ que j’ai redécouvert la peinture contemporaine lors du salon Art Up à Lille. Je suis resté en extase devant les grandes toiles de Combas, et Di Rosa. Ça été un choc, un nouveau point de départ qui m’a fait reprendre les pinceaux.

Sculpture de Tommy Knuts, artiste des Hauts-de-France
© Tommy Knuts

Vous êtes diplômé de Saint-Luc Tournai en Belgique et des Gobelins à Paris. Pouvez-vous nous parler de ces écoles et de leur apprentissage? 

Après le bac, je me suis retrouvé à Saint-Luc à Tournai par dépit. Aucune des écoles françaises dans lesquelles j’avais postulé ne m’avait accepté. Sans m’y attendre, ce passage a été déterminant pour la suite. J’y ai passé les meilleures et les plus difficiles années d’étude. Nous avions des matières assez variées : peinture, gravure, dessin, motion design, philosophie, histoire de l’Art… C’était complet. 

La densité de travail était très grande. On nous apprenait aussi à défendre nos idées et à persévérer. Une qualité en or dans le monde des agences de communication et de graphisme en général. Nous étions dans une bulle, qui avait pour but d’extraire un maximum de créativité de nos cerveaux encore immatures. Tout cela était merveilleux. 

Le seul bémol : il manquait une dimension professionnelle. C’est pourquoi j’ai décidé d’aller aux Gobelins à Paris. Ils proposaient un cursus très accès sur le monde professionnel, avec des stages en entreprises. C’était un bon complément. L’enseignement y était moins artistique qu’en Belgique, mais bien plus technique. C’est ce dont j’avais besoin, cela m’a permis de découvrir la vie parisienne, et surtout de sortir car j’avais du temps libre. La charge de travail était beaucoup plus légère qu’en Belgique.

Ces deux écoles, très différentes, m’ont permis de découvrir des aspects différents du métier. Je pense que sans l’une d’elles, il m’aurait manqué un bagage pour attaquer une carrière professionnelle.

Avec le recul, quel conseil donneriez-vous à un artiste débutant?

Je lui conseillerais de rester authentique dans son travail et dans ses contacts avec le monde extérieur. L’art est une sorte de quête identitaire dans laquelle l’artiste se cherche, creuse et façonne sa vision du monde. Il est donc important de la livrer brute et intacte. Ensuite, il faut s’armer de patience. Le monde de l’art avance très lentement.et peu d’artistes ont la chance de voir leur carrière décoller du jour au lendemain. Il faut être prêt à attendre des semaines, des mois… Une exposition ne se décroche pas d’une semaine à l’autre. C’est tout un cheminement, avec le galeriste et le public. Le doute va sûrement s’inviter. Il faut donc bien s’entourer. Je me pose des tonnes de questions sur le sens que je donne à mon travail, sur mes recherches plastiques, les couleurs utilisées… Mes proches, ma compagne principalement, me soutiennent et m’encouragent. Il est aussi nécessaire de s’entourer d’autres artistes qui vivent les mêmes étapes. Cela permet de s’entraider.

Oeuvre peinte de Tommy Knuts, artiste des Hauts-de-France
© Tommy Knuts

Et quelles sont vos principales influences, qu’elles soient culturelles ou personnelles? 

Le monde qui nous entoure, la vie quotidienne et la famille sont mes principales sources d’inspiration. Je passe beaucoup de temps à lire et à écouter les médias. 

Cela n’a clairement pas un effet positif sur mon moral. Le climat, les guerres, la politique me préoccupent. J’évacue cette anxiété dans mes dessins. À mon niveau, j’essaie de témoigner de notre époque.

D’un point de vue artistique, je dirais que mes influences viennent essentiellement de l’art moderne. J’admire le travail de Fernand Léger, Pablo Picasso, Henri Matisse, Stuart Davis, Juan Gris, Georges Braque…  Depuis plusieurs années, j’admire également le travail de Jean Jullien. Boulimique, aucun support ne semble freiner sa créativité. Ses sketchs fonctionnent aussi bien en carnets de croquis qu’en sculptures monumentales. Si vous ne connaissez pas, allez découvrir ses immenses toiles de paysages bucoliques.

Oeuvre peinte de Tommy Knuts, artiste des Hauts-de-France
© Tommy Knuts

Pour conclure, que pensez-vous du projet Opale Art et où nos lecteurs peuvent-ils en découvrir plus sur votre travail?

J’ai découvert Opale Art il y a quelques temps maintenant. Étant originaire de la côte d’Opale, je suis content qu’une initiative comme celle-ci émerge en Hauts-de-France. C’est une chance pour le public et les artistes d’avoir un média indépendant d’une si belle qualité !

Je suis représenté par la galerie ICÔNE au Touquet. Vous pourrez y découvrir ma série Très Loin en noir et blanc. Ma collaboration avec la céramiste Axelle Gallet y sera également présentée. Et vous me retrouverez à Lille au salon Art Up en Mars, et plus tard à Paris pour Solid’Art en Mai 2025, avec plein de nouveautés. 

Retrouvez Tommy Knuts sur son site internet.
Lisez une interview plus longue de Tommy Knuts dans la version imprimée ou digitale d’Opale Art Magazine Contemporain numéro 02, disponible ici.