© Jaja Guillaume
Bonjour Jaja, comment vous êtes-vous lancée dans l’art contemporain?
Créer dans l’art contemporain s’est imposé à moi naturellement. Très tôt lorsque j’étais enfant j’aimais déjà dessiner. À 5 ans j’ai fait un séjour de 6 mois dans un sanatorium où je passais de grands moments à dessiner et colorier pour combler la solitude. Puis j’ai découvert les bandes dessinées d’Hergé qui m’ont captivée par leurs aplats de couleurs et leurs dessins aux traits clairs sans surcharge, où les personnages se distinguent facilement. Ma fascination pour le pouvoir de la couleur et de la forme s’est enrichie à l’adolescence lors d’une visite de la fondation Vasarely d’Aix en Provence. J’y ai découvert les jeux optiques et les compositions géométriques aux dégradés chromatiques subtils de cet artiste.
Je crois savoir que vous avez d’abord eu un parcours dans le monde de la décoration?
Oui, à la fin des années 70 je suivais des cours du soir à l’École des Beaux-Arts de Grenoble. C’est là-bas que je me suis initiée aux aplats de couleurs. C’est ce qui m’a progressivement conduite à créer des tapis contemporains pour la maison Toulemonde Bochart, fondée dans le nord de la France, et qui édite des tapis de luxe depuis le milieu des années 50. Je suis convaincue que cette expérience a été déterminante dans ma quête d’un langage pictural épuré qui cherche à atteindre l’essentiel des choses par la suggestion.
© Jaja Guillaume
Où trouvez-vous l’inspiration? Et pouvez-vous nous expliquer le message que vous souhaitez délivrer à travers vos œuvres?
Je trouve mon inspiration dans la rue en général. L’espace public est un véritable théâtre vivant. La rue est mon atelier à ciel ouvert, mon terrain de jeu favori. J’aime me laisser porter par le flux des passants, le rythme de la ville. Dans ces déambulations urbaines, je me fais l’observatrice attentive des gestes, des attitudes, des expressions qui composent la partition sans cesse mouvante de la vie citadine. Chaque scène aperçue est comme un instant de grâce, un clin d’œil fugace qui m’enchante et que je fixe avec mon téléphone portable ou un rapide croquis si les circonstances le permettent. J’envisage mon travail comme une poésie visuelle, une invitation à ralentir le regard pour mieux percevoir la beauté cachée du quotidien. En ce sens je me désignerais comme un témoin. À la manière, excusez du peu, des photographes comme Henri Cartier-Bresson, Vivian Maïer ou Robert Doisneau. Je veux dire par là que ces photographes ont fait de la rue leur muse et leur territoire. Ils ont été des témoins de leur temps. Comme eux, j’essaie de rendre compte du souffle de la rue, en décelant ces petits riens qui font la poésie du quotidien, et en y ajoutant ma touche personnelle. La rue est un formidable baromètre des tendances et des mutations en cours. L’omniprésence du smartphone dans l’espace public est un phénomène frappant et révélateur de nos comportements. Je suis une spectatrice qui témoigne de ce qu’elle voit. Je montre, je suggère en douceur, essayant d’accentuer la magie de ces moments simples. Mais je ne juge pas.
Comment abordez-vous le processus créatif, de l’idée initiale à l’œuvre finale?
Ah, ce n’est pas simple de parler de soi-même et de son travail… Je dois vous dire que je ne sais pas toujours expliquer mes choix et partis pris. Selon les circonstances, je croque le personnage ou fais une photo, pour ensuite le replacer dans un espace coloré. Parfois je laisse la réalité s’imposer. Parfois je la modifie. L’œuvre finale doit enchanter et non accabler. Bien que j’illustre des scènes de vie ordinaire, l’œuvre doit inciter au rêve et rendre cet ordinaire doux et savoureux. J’attache beaucoup de soin à mes choix de couleurs. Je peux chercher plusieurs jours l’accord qui me plaira, même si une couleur dominante peut s’imposer sans que je sache pourquoi. Le sujet de l’œuvre dicte l’émotion ou l’ambiance. Il influence mon choix de mettre en valeur ou d’estomper certaines parties pour attirer le regard sur un fragment essentiel à sa compréhension. Il guide aussi mes choix pour créer une atmosphère cohérente et percutante qui renforce le témoignage que je souhaite révéler. Mais parfois je choisis et crée par instinct, sans trop réfléchir. Parfois, le hasard est mon complice.
© Jaja Guillaume
Quel est votre premier souvenir artistique lorsque vous étiez enfant?
Mes premières amours artistiques ont véritablement été les bandes dessinées de Hergé comme je le soulignais tout à l’heure. J’ai découvert son travail dans un magazine hebdomadaire auquel étaient abonnés mes frères. Et chaque année, ses albums se glissaient dans les cadeaux de Noël de la famille. Je me souviens très bien du premier album qui nous a été offert. Il s’agissait de L’étoile mystérieuse dont la couverture avec cet énorme champignon aux taches rouges m’a immédiatement impressionnée. Tout comme l’histoire qui nous emmenait dans un univers inconnu. Mais je dois avouer qu’il y a longtemps que je n’ai pas relu ces bandes dessinées.
Pouvez-vous nous parler de la première fois où vous avez présenté votre travail d’artiste au grand public?
Je me souviens d’avoir été très heureuse la première fois que j’ai eu l’opportunité de présenter mon travail dans une galerie. C’était une œuvre peinte sur papier qui témoignait du sentiment que j’avais ressenti lors d’un voyage au Maroc en 1980, en constatant avec surprise que certaines femmes restaient indésirables dans l’espace public. A l’époque, cela me semblait naturel qu’un artiste expose son travail dans une galerie. Aujourd’hui, je réalise que j’étais complètement inconsciente de la chance que j’avais de pouvoir montrer mon travail à un public intéressé par l’art. Je sais aujourd’hui à quel point il peut être difficile pour un artiste de présenter son travail en galerie. Je me souviens également de ma première vente. J’avais été surprise et ravie car c’était lors d’une exposition de groupe et il y avait plusieurs artistes de talent qui auraient pu susciter l’intérêt des acheteurs. Cela m’a encouragée à poursuivre un travail de création qui m’emporte toujours aujourd’hui sur mon doux nuage.
© Jaja Guillaume
Quelle œuvre d’art célèbre auriez-vous aimé créer? Et pouvez vous nous expliquer pourquoi?
Je pense que ce serait La petite fille au ballon de Banksy. À cause de sa simplicité de lecture et de sa poésie. Le message est vite lu, c’est une poésie visuelle. Et c’est aussi ce que j’essaie de faire dans mes œuvres. Pour moi, cette œuvre représente l’espoir. Mais sa simplicité invite chacun à se faire sa propre interprétation. Elle s’adapte à n’importe quelle époque. L’idée est éternelle. En 2010, sans connaître l’œuvre de Banksy j’ai créé Ballon d’oxygène. En déambulant dans les rues de Paris j’ai été stupéfaite de voir que quelques appartements d’un immeuble étaient privés de lumière du jour, du fait de la construction partielle de murs d’angle devant des fenêtres. Ces murs, qui avaient été tagués, ont attiré mon attention. J’ai photographié ce site qui me paraissait aberrant et j’ai ajouté au dessin sur ma photo un ballon dans le ciel. Comme un signal de détresse lâché au vent par un résidant dépossédé du droit à la lumière du jour.
Que pensez-vous de l’accès à la pratique artistique dans notre pays et que conseilleriez-vous à un artiste qui aimerait débuter une carrière?
La pratique artistique est plutôt accessible en France. Dans les écoles ou les associations, tant pour les enfants que les adultes. Il y a dans les régions les FRAC qui donnent de la visibilité aux artistes et sensibilisent aux activités artistiques. Des mairies et associations locales proposent également des activités artistiques, même dans des petites localités. Pour vivre de son art, je recommanderai de suivre une formation et d’obtenir un diplôme. Sans diplôme c’est compliqué d’acquérir une légitimité en France. L’art contemporain aime les jeunes, donc, il ne faut pas hésiter et se faire confiance à se faire connaître et postuler à des expositions, répondre aux appels à projets, 1% artistiques et autres concours.
Je suis aussi très enthousiaste à propos du projet d’Opale Art qui donne de la visibilité aux artistes, ces illustres inconnus ! Si l’art peut être réellement accessible à tous, cela peut contribuer à susciter des vocations et inciter nos contemporains à voir le monde de différentes manières. De plus, vos appels à projets seront un moyen simple de connaître les opportunités qui se présentent pour nous les artistes et ainsi contribuer à notre représentation.
© Jaja Guillaume
Merci pour ces encouragements! Pour conclure cette interview pourriez-vous citer un artiste que nos lecteurs devraient absolument découvrir?
Je pense immédiatement à Fabien Mérelle dont les dessins et sculptures, même s’ils témoignent d’une réalité pas toujours heureuse, sont apaisantes. Sa pratique est particulière. On note immédiatement la précision très réaliste de tout petits dessins de personnages à l’encre noire, avec quelques couleurs rares et discrètes, sur un fond à peine évoqué dans un univers surprenant, personnel et fantasque. Son travail fait écho en moi. Comme je le fais pour mes personnages, il les place dans un espace non déterminé, sans limites. La qualité de ses dessins me stupéfie. Ses sculptures reflètent ce même état d’esprit et sont tout aussi intéressantes par leur originalité et leur réalisation. Je vous conseille de le découvrir car son élégance et son inventivité m’ont marquée et ravie.


