© Elodie Serhane-Ferré
Votre art questionne la notion d’identité dans notre société. Pouvez-vous nous expliquer votre démarche?
Mon travail interroge la place de l’image dans une société qui nous submerge d’informations à travers les nouveaux médias. J’y questionne la notion d’identité dans un monde qui nous oblige à évoluer dans un contexte en constante mutation. Alors que les réseaux sociaux permettent un échange rapide et massif des images, la source de celles-ci devient floue et quasi inexistante contrairement aux médias plus « mainstream ».
Pour mes dernières pièces, j’ai beaucoup utilisé les images d’archives ou issues d’internet. Aujourd’hui, la photographie est tellement manipulée, dupliquée, partagée, déconstruite et reconstruite surtout avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, qu’on en oublie la genèse de l’image et l’histoire qu’elle véhicule.
L’humain semble avoir une place centrale dans vos œuvres?
En effet, et plus que l’humain c’est le monde dans lequel je vis et ses codes qui m’intéressent. Pour moi, être artiste, c’est être témoin de la société, à l’instar d’un journaliste, et d’en proposer d’autres perspectives de lecture. Bien sûr, au début de ma pratique, mon travail était beaucoup plus tourné vers moi mais pour ensuite rapidement devenir un point de départ à une ouverture plus globale et universelle au fil des années.
Il faut avoir une profonde réflexion sur soi-même et son rapport au monde pour avoir assez de recul dans cette démarche et pouvoir ensuite questionner notre société mondialisée et peut-être, qui sait, y laisser une trace.
© Elodie Serhane-Ferré
Vous utilisez la photographie, la broderie, le dessin… Qu’est-ce qui vous inspire en eux?
Ce n’est pas le médium qui induit ma réflexion, au contraire. La technique que j’utilise est toujours la plus judicieuse à mes yeux pour rendre au mieux ce que je veux exprimer. Je veux être libre et ne pas me mettre de limites même si parfois je peux me confronter à des barrières techniques, mais le but est de trouver un moyen de les annihiler.
Cela impose de se former souvent à de nouvelles choses. Il ne faut surtout pas brider sa réflexion. Ainsi je ne sais jamais avec quel médium j’envisage mon avenir artistique !
Pouvez-vous nous expliquer comment l’art s’est imposé dans votre vie ?
Plusieurs personnes ont joué un rôle important à différents stades de mon chemin. Lorsque j’étais petite, je voyais souvent mon grand-père dessiner. Il avait pris des cours aux Beaux-Arts quand il était jeune et illustrait des livres qu’il reliait lui-même. J’étais tellement admirative de ses dessins que je lui ai demandé d’illustrer mes cahiers d’école, mais en m’attribuant l’origine de ces derniers.
Il y a prescription mais je pense que ce petit mensonge et l’effet qu’il a provoqué dans le regard de mes copains de classe m’a donné envie de le provoquer à nouveau en devenant artiste. Je ne savais pas encore sous quelle forme mais je voulais créer. Plus tard, avant de commencer mes études aux Beaux-Arts, mon professeur de peinture, un italien un peu sauvage m’a appris à avoir confiance en ce que je faisais. Ensuite, j’ai rencontré lors d’un voyage en Turquie, le photographe de guerre Emin Ozmen qui a provoqué un tournant dans ma démarche artistique, plus radicale et plus intense.
© Elodie Serhane-Ferré
Et si vous n’aviez pas été artiste, quelle carrière auriez-vous emprunté ?
Après le bac, j’ai hésité à me tourner vers des études de médecine. Mon choix n’a pas été si facile mais en me projetant dans l’avenir j’ai compris que créer était pour moi une nécessité et non pas une simple envie. Je n’aurais pas été malheureuse mais comme je le dis souvent, si quand tu te lèves le matin, tu n’as pas ce besoin de créer, fais un autre métier. Celui-ci est déjà assez compliqué et semé d’embûches. Il y a tellement de choses intéressantes et passionnantes dans la vie !
Vous êtes également musicienne, et si votre art était une chanson…?
Ce serait Bohemian Rhapsody de Queen. Vous passez par plusieurs influences musicales et univers durant les 5 minutes et 55 secondes de ce titre qui tient en haleine. Je retrouve cette liberté dans ma pratique. Je peux passer d’un médium à un autre, les confronter… Ce qui compte, c’est de provoquer la curiosité, bousculer les pensées et proposer d’autres visions sur le monde qui nous entoure. En tous cas, c’est ce que je tends à accomplir dans mon travail. On aime ou pas cette chanson mais elle ne nous laisse pas indifférent.
Nous avons été touchés par vos œuvres brodées qui représentent des scènes de guerre à partir de matières fragiles comme le fil…
Vous parlez de la série de broderies qui a pour titre Il y a des choses que l’on doit voir mais que l’on ne peut regarder. Elle est issue de ma rencontre avec le monde du photo-journalisme de guerre lors d’un voyage à Istanbul en 2015, un univers qui m’était totalement inconnu auparavant. Le photographe Emin Ozmen avec qui j’ai pu échanger m’a raconté que lorsqu’il prenait en photo des exécutions en Syrie, il tournait la tête au moment d’appuyer sur le déclencheur de l’appareil… Faut-il montrer l’horreur ? Comment rendre compte de cela au plus près de la vérité ?
C’est à partir de cette réflexion que j’ai entrepris de broder en très grand format des images issues des conflits parues dans la presse internationale. De cette façon, on est obligé de faire face à l’image. C’est un travail lent et inconfortable qui se rapproche de la performance, contrairement à la photographie dont la temporalité est différente, instantanée.
Je brode debout et je peux mettre jusqu’à 8 mois pour réaliser une seule broderie. J’ai voulu, avec cette technique datant du Moyen-Âge, renvoyer à l’époque des tentures murales où l’on témoignait des batailles de cette façon. Le rendu emprunte également les codes de notre époque avec ce visuel proche des pixels informatiques. Tout cela pose la question de l’image, de sa puissance et de son pouvoir dans une société qui n’est faite que de communication et d’images en abondance, et dans laquelle une information en chasse une autre.
© Elodie Serhane-Ferré
Que vous-apporte les échanges avec d’autres artistes dans votre pratique?
Je fais partie de deux collectifs. Les Encyclies, dans lequel je suis artiste résidente et le collectif XXXXXXXX, né de ma rencontre avec plusieurs artistes avec lesquels j’ai pu exposer. Ces échanges permettent des projets que l’on n’aurait pas forcément amorcés seuls. D’ailleurs je travaille avec deux autres artistes sur un projet d’exposition dont j’assure aussi le commissariat et qui j’espère verra le jour en 2025. Personnellement, cette émulation me fait du bien, à moi et à ma pratique quelque peu solitaire. La vie est faite de rencontres et la création aussi.
Et de qui nos lecteurs devraient découvrir le travail selon vous?
J’ai découvert le travail de Sarah Van Melick la première fois en 2020 lors de la Foire d’Art Contemporain Art Up! avec son installation Haya al salat, haya ala falah et je la suis depuis. Je m’intéresse beaucoup aux démarches artistiques plutôt engagées avec une pratique pluridisciplinaire.
On s’est vite rendu compte en parlant ensemble que nos travaux respectifs questionnaient les mêmes problématiques sur la notion d’identité à travers notamment l’histoire migratoire des berbères venus travailler dans les mines du Nord. Elle est actuellement artiste résidente à La Condition Publique. Je recommande vivement d’aller découvrir son travail !
Pour conclure, que pensez-vous d’Opale Art et que devrions-nous intégrer à notre projet ?
Je suis ravie de participer à ce projet et je ne peux qu’applaudir l’initiative. Il faut que les artistes puissent avoir la possibilité de montrer leur travail, d’en parler et d’amener le public à comprendre ce métier. J’ai étudié quelques temps en Angleterre à l’University for The Creative Arts (UCCA) de Canterbury et je me suis rendu compte que la vision du statut d’artiste était bien différente par rapport à la France. Les artistes d’art contemporain sont plus médiatisés, par exemple le Turner Prize est diffusé à la télévision Britannique sur BBC 4 alors qu’en France, citez-moi une émission qui parle d’art contemporain qui n’est pas sur Arte ou une chaine spécialisée…
Être artiste plasticien est parfois un peu abstrait pour le grand public, encore maintenant. Que fait-il de ses journées ? En quoi consiste son travail ? Il serait intéressant de pouvoir suivre la journée d’un artiste plasticien et de la documenter sous une forme de reportage vidéo par exemple. Cela rendrait le métier d’artiste un peu moins mystérieux.
Donc un grand merci pour l’intérêt que vous portez à mon travail et à la place que vous accordez aux artistes !


