© Giuseppe Arnone – Modèle : William Emeraud
Bonjour Guiseppe, pouvez-vous nous parler de votre parcours et de ce qui vous a conduit à choisir une carrière artistique ?
À 5 ans, je disais déjà que mon plus grand rêve était d’être artiste. J’aimais beaucoup dessiner et plus je grandissais, plus j’avais cette envie de créer et de faire passer des messages à travers l’art. Je viens d’une famille sicilienne qui tient vraiment aux traditions. La sexualité est un sujet tabou chez moi. J’avais ce besoin de m’émanciper, de me sentir plus libre et c’est là que j’ai compris que l’art était le chemin que j’ai toujours voulu prendre. Lorsque j’ai fait mon coming-out, cela a été très mal reçu. Mais je me sentais libre et soulagé. J’avais quand même fait semblant d’être une autre personne pendant 6 ans. Pour mes études universitaires j’ai intégré une école supérieure d’art à Mons en Wallonie. Et depuis, mon travail artistique a vraiment tourné autour de la sexualité et du genre.
Au début, je travaillais sur la table du salon, entouré de mes parents et ce n’était pas évident de créer sereinement. Mes parents ne comprenaient pas, ou faisaient semblant. Mais j’ai décidé d’aller jusqu’au bout. Je vis encore pour quelques mois chez eux, le temps de finir mes études. Ils commencent à mieux comprendre mon travail et m’encouragent. Toutes mes tapisseries et sculptures sont cousues avec la machine à coudre qui appartenait à ma mère lorsqu’elle était une jeune couturière en Sicile. Ironiquement cette machine qui a plus de 33 ans, sert aujourd’hui à créer des œuvres qui traitent d’un sujet qui était encore très mal vu ou tabou à son époque!
Finalement, je dirais que c’est mon coming-out et l’affirmation de la personne que je suis et ce que je veux défendre qui font que je veux être artiste.
Votre parcours personnel, marqué par une éducation catholique a donc influencé votre démarche artistique?
Oui, cela a beaucoup influencé ma démarche artistique. Dès mon enfance, j’ai été plongé dans un environnement où la religion dictait des règles très claires, surtout en ce qui concerne le corps, la pureté et le rôle de chacun dans la société. Ça a créé une forte tension entre ce que l’on attendait de moi et ce que je désirais vraiment. La religion, bien qu’elle m’ait offert une certaine sécurité morale, est devenue un véritable champ de bataille. Dans mon travail artistique, j’essaie de représenter cette lutte intérieure. Je cherche à déconstruire les formes rigides qui m’ont été enseignées, tout en créant des espaces visuels où les identités de genre et les sexualités peuvent être exprimées librement, sans jugement ni discrimination.
Je choisis souvent des matériaux qui sont souples, malléables, presque mous parfois, pour montrer que l’individu ne doit pas être enfermé dans une forme fixe. Ces matériaux sont une métaphore du corps humain, qui est constamment en évolution, en changement, et qui échappe à la rigidité des normes imposées. Ils symbolisent la fluidité et la liberté, l’idée qu’une personne peut se transformer, briser les constructions sociales et religieuses du passé, et se réinventer à son propre rythme.
Le corps est pour moi un lieu de liberté, et non un objet à contrôler. Mon travail devient ainsi un moyen de résister aux pressions sociales et de célébrer la diversité des corps et des identités. En ce sens, mon art est une sorte de reflet de mon cheminement personnel, un processus de réconciliation avec mon passé, une recherche de liberté et d’acceptation de soi à travers la création.
© Giuseppe Arnone
Comment équilibrez-vous les formes figuratives et abstraites dans vos créations pour évoquer le désir et la diversité des sexualités?
Les formes figuratives, souvent inspirées du corps humain, me permettent de rendre visible ce qui est intime, de donner une forme palpable à des désirs et des expériences qui sont parfois marginalisées. L’abstraction me permet de libérer ces formes de toute contrainte réaliste, d’ouvrir un espace pour des interprétations multiples et subjectives. Cela reflète la diversité et la non-binarité des sexualités, en laissant place à l’imaginaire et à la transformation. C’est aussi une volonté d’être plus libre, plus ouvert, plus universel.
En supprimant certaines références figuratives évidentes, je laisse davantage de place à l’imagination, permettant à chacun de projeter ses propres expériences et perceptions. La duallté entre ces deux approches est importante dans mon travail, car elles me permettent de jouer avec les frontières et de brouiller les distinctions entre le concret et le métaphorique.
Le côté figuratif m’intéresse parce qu’il me permet de jouer avec la provocation et d’interpeller les spectateurs de manière directe et forte. Il y a une puissance dans la figuration qui permet de confronter les gens à des images, des formes ou des idées qui peuvent les déstabiliser, les surprendre, voire les choquer. Cette réaction, bien que parfois inconfortable, est essentielle à ma démarche. Pour moi, l’art doit provoquer, non pas simplement pour le choc en soi, mais pour bousculer les perceptions, remettre en question les normes établies et inviter à réfléchir.
À ce sujet, considérez-vous votre pratique artistique comme une forme de militantisme?
Militer à travers l’art est vraiment essentiel. Encore aujourd’hui, nous sommes loin d’une liberté absolue de nous embrasser ou de nous tenir la main dans la rue. Et dans plusieurs pays, l’homosexualité reste encore très mal vue ou même un crime.
En vous répondant, je repense à ma participation à la Pride de Bruxelles en 2023. J’avais pu présenter neufs de mes grands drapeaux dans les rues de la ville. C’était vraiment un événement important. À ce moment, j’étais au tout début de ma recherche artistique, mais en plus d’être ma première participation à la Pride, j’allais montrer mon travail devant plus de 300 000 personnes, ce qui était incroyable.
© Giuseppe Arnone
Votre travail nous semble naviguer entre l’intime et l’universel?
Vous avez raison, et cette dualité est vraiment au centre de ma pratique depuis le début. Il ne s’agit pas seulement de rendre l’intime accessible, mais de faire en sorte qu’il trouve une résonance collective, même si les interprétations varient d’une personne à l’autre.
C’est dans cette interaction entre intime et universel que je trouve une véritable richesse. Chaque expérience personnelle est différente, mais à travers l’œuvre, elle peut se transposer et toucher un spectateur qui, peut y voir une part de son propre vécu.
Les émotions qui traversent mon travail ne sont pas figées dans un cadre spécifique, elles flottent dans un espace où chacun peut projeter sa propre expérience. Ce va-et-vient entre ces deux dimensions crée un équilibre que je cherche à maintenir tout au long du processus créatif.
En tant qu’étudiant, comment percevez-vous l’équilibre entre l’expérimentation personnelle et les attentes académiques dans votre travail?
Je dois dire que ça n’a pas toujours été évident de trouver un juste équilibre. Étudiant, je dois parfois faire des choses qui ne me plaisent pas ou qui ne m’inspirent pas. Mais mes professeurs sont assez conscients de mon travail artistique à l’extérieur de l’école et sont toujours là pour m’épauler et m’encourager. Une autre raison est que mon travail est en constante évolution, et à l’école ça ne plaît pas toujours ce qui est normal, car l’art est subjectif. Et j’ai eu parfois cette peur de ne pas être assez juste dans mon travail, de prendre trop en compte les avis reçus à l’intérieur de l’école. Mais aujourd’hui j’ai pu trouver un juste milieu.
© Giuseppe Arnone
Quels sont vos projets à venir et à plus long terme quels sont vos objectifs pour votre carrière artistique?
Je confectionne 10 drapeaux pour le carnaval de Charleroi en Wallonie, et j’ai été pré-sélectionné pour le Prix Médiatine qui se déroule à Bruxelles. Dans quelques mois je serai diplômé et j’aimerais intégrer des résidences artistiques, en Belgique et ailleurs. Pouvoir continuer à travailler sur ma pratique artistique, défendre les causes qui me tiennent à cœur et exposer mon travail. L’un de mes rêves les plus fous serait un jour d’exposer au Centre Pompidou de Paris ou au Kanal Pompidou de Bruxelles. Et je l’espère un jour, pouvoir vivre de mon art et toucher un maximum de personnes.
Nous avons découvert votre travail grâce à notre appel aux artistes. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur ce que vous pensez d’Opale Art?
Votre magazine et votre site sont accessibles à tous et toutes, et ils permet tent non seulement de découvrir des artistes reconnus depuis des années maintenant dans l’art, mais aussi des jeunes artistes émergents comme moi.
Être publié dans un magazine français me permet d’avoir de la visibilité ailleurs qu’en Belgique et je suis aussi très reconnaissant que vous m’ayez accordé votre temps pour cette interview. Merci beaucoup à vous!
© Giuseppe Arnone
Giuseppe Arnone a répondu à notre appel aux artistes. Faites comme lui pour figurer dans notre magazine. Retrouvez-le également sur son compte Instagram.
Lisez une interview plus longue de Giuseppe Arnone et découvrez d’autres œuvres dans Opale Art Magazine Contemporain numéro 02, disponible ici et en version digitale gratuite pour tous nos adhérents.


