© Simon Buret
Pour commencer, et pour nos lecteurs qui ne connaîtraient peut-être pas vos œuvres visuelles, comment décririez-vous votre peinture?
Si je m’amuse avec cette réponse, c’est parce que je crois que tenter de décrire ce qui est visuel est toujours périlleux, et parfois même réducteur ! Je crois que ma peinture est une tentative de silence. Ou peut-être une tentative de faire chanter le silence. Elle cherche à dire ce que les mots n’arrivent pas à contenir. J’y dépose des fragments d’ombres, de souvenirs, de visages rêvés. C’est un dialogue intérieur, parfois apaisé, souvent inquiet. Un dialogue avec ce qui m’échappe, ce qui m’a traversé, ce que je souhaiterais retenir… J’essaie aussi de laisser mon inconscient diriger ma main, et de voir ce que le miroir de la toile a à me dire.
© Simon Buret
Votre parcours vous place à la croisée de plusieurs disciplines qui pourraient, chacune, conduire à une surmédiatisation. Pourtant, vous savez rester assez discret. Est-ce pour vous un moyen de laisser vos œuvres parler d’elles-mêmes?
Oui, sans doute ! J’ai besoin de cette discrétion pour respirer. Le bruit du monde est déjà si fort… Le fait que mon travail soit reconnu, apprécié, entendu, est évidemment un fort grand bonheur pour dire les choses simplement, parce que si l’on « fait » toute chose, toute création, c’est avant tout pour être compris, pour se relier à l’invisible de l’autre… Sûrement parce qu’on cherche à tromper une certaine idée de solitude douce qui nous traverse tous. C’est comme donner la main. On se sent un peu plus vivant, peut-être. Alors donner la main à beaucoup, c’est se sentir accompagné dans sa nuit, dans son voyage. C’est ressentir l’écho de nos idées dans le cœur des autres, et ça apaise, un tant soit peu, le parcours.
On fait pour partager, et on partage pour ressentir plus fort le monde. Mais la célébrité, pour ma part en tout cas est un jeu très dangereux, une illusion qui encage plutôt que libère. La plus grande joie pour tout inspiré, c’est que son travail soit reçu, oui. Il faut donc jouer le jeu du funambule avec l’éclairage médiatique. Pour autant, être artiste, c’est aussi habiter légèrement à la marge du monde, non ? Juste à côté du chemin tracé… Pour pouvoir le regarder d’un prisme plus personnel et tenter d’y répondre, et parfois en créer un nouveau, aussi infime soit-il, pour d’autres. Et pour cela, il faut du silence. Et pour le silence, il faut de l’anonymat… boire mon café en terrasse, marcher dans les rues et observer, c’est un de mes très grands plaisirs dans cette vie. Alors, je tente de ne pas trop aller loin dans le jeu des lumières, même s’il est aussi nécessaire. Je préfère que l’émotion passe par l’œuvre, qu’elle trouve son chemin sans qu’on la guide trop.
L’art, c’est une conversation intime d’un cœur à un autre, d’une ombre à une autre. Si chacune et chacun est un poème, alors d’un poème à un autre. Oui, c’est conversation intime, et rarement un communiqué de presse.
Trop souvent je vois du bruit qui occupe l’espace plutôt que de l’ouvrir. Peut-être suis-je déformé par l’exposition massive que j’ai reçue plus jeune assez rapidement, mais je trouve très triste lorsqu’il est lisible qu’un travail est fait pour faire briller son auteur sans éclats. Pour divertir. Mais divertir de quoi ? Une diversion, c’est pour empêcher de penser ? Au contraire, pour moi l’art se donne pour réfléchir ensemble, pour trouver un dialogue, même dans le rire, dans la légèreté, il faut que ça apporte quelque chose, même minuscule. Si c’est juste pour tenir une place couronnée, alors il faut comprendre le pourquoi de la couronne, et souvent elle n’est que business. Ou alors c’est pour l’argent, ou pour ne pas disparaître, et je le regrette. Je pense qu’on doit « faire » pour ouvrir un dialogue, parce que ça déborde de nous, c’est l’unique raison je crois. Je tente de n’être « là » que lorsque j’ai quelque chose à dire, si je n’ai pas le choix.
© Simon Buret
Dans votre processus créatif, pensez-vous que la musique, le cinéma et la peinture se nourrissent mutuellement? Et comment gérez-vous les phases de votre vie pendant lesquelles vous avez peu de temps pour peindre — en tournée, ou sur un tournage par exemple?
C’est assez étrange, c’est comme si je laissais le besoin, l’envie, la faim, me guider. Je suis souvent assez obsessionnel, et lorsque j’utilise un médium les autres se mettent un peu en sommeil. Pour autant, je dois bien constater que même si ce sont des rendus bien différents, je vois ces disciplines comme des rivières qui finissent par se rejoindre. Lorsque j’écris, je peins dans ma tête, c’est presque la même chose. Chaque peinture, sculpture, c’est avant tout une chanson de silence. Et chaque chanson en soi est un tableau, avec son architecture, ses vallées, ses visages, son paysage sonore… Et puis le manque de temps devient aussi parfois un moteur : l’envie s’accumule, comme une marée qui finit toujours par revenir.
Le métier d’artiste et la façon dont on s’oriente dans cette voie est parfois un mystère pour le grand public. Pensez-vous qu’il y a eu dans votre enfance un événement fondateur qui a marqué de façon décisive votre chemin vers la création artistique?
Je ne sais pas s’il y a eu un moment précis, mais j’ai toujours ressenti le besoin de créer pour comprendre le monde. Faire pour moi, c’est comprendre. Il faut pour moi témoigner de ce qui me traverse pour qu’il existe. Chaque jour, j’écris, je peins, je « pose » une émotion qui passe par mes doigts un instant, pour mieux la regarder, ou qu’elle me regarde, et ainsi que la vie devienne matière. Peut-être qu’enfant je me sentais un peu en décalage, et que l’art a été une façon de relier ce décalage à quelque chose de plus vaste, de plus vivant.
Je ne sais pas non plus si être artiste est un métier. Je sais que je travaille. Je crois qu’on ne devient pas artiste. Je crois que la vie entière, pour chacun, peut être un art. Lorsque je vois avec quel cœur mon boulanger présente ses pâtisseries, la forme de ses pains, chaque jour, je vois bien que la vie quotidienne est un art. Ce matin par exemple, j’ai vu une femme et son enfant traverser la rue au feu rouge ; sa démarche était naturellement si personnelle, si légère…, c’était une œuvre d’art, comme deux plumes sur le trottoir. Je crois que tout est art dans l’œil qui veut bien le voir.
© Simon Buret – NIL Gallery
Et selon vous, quelle place l’artiste occupe-t-il aujourd’hui dans notre société?
Comme je l’évoquais tout à l’heure, il ne faut pas à mon sens qu’un travail existe pour divertir simplement, mais aussi et plutôt pour ouvrir un dialogue dans le cœur de l’autre. L’artiste est peut-être un témoin. S’il est sincère, il est un peu le fou et le miroir. Il est aussi la résistance. Même peindre des fleurs, lorsque partout ça brûle, c’est de la résistance poétique. Et puis… j’ai toujours été fasciné de voir qu’il y a deux lieux principaux où l’on trouve des gens réunis ensemble dans le silence et une forme de cérémonial, ce sont les églises et les musées. Il y a là un événement que je trouve intéressant.
Qu’est-ce qu’on vient chercher lorsqu’on vient voir une œuvre dans les yeux ? L’artiste est sûrement quelqu’un qui regarde autrement que ce qui fait loi, qui tend un miroir un peu tordu pour révéler ce qu’on ne veut ou ne peut pas toujours voir sans aide. Ce n’est pas un rôle héroïque, mais il est nécessaire, surtout quand tout va trop vite. Montrer ce qui est oublié, montrer les détails du monde, le minuscule, rendre l’insignifiant important… Et être l’enfant résistant aussi, la partie sauvage des villes.
Votre formation aux Beaux-Arts de Bruxelles vous a donné une maîtrise technique et une culture artistique solides. Mais d’où vient, selon vous, l’âme de votre peinture, et où puisez-vous votre inspiration?
Je vais vous décevoir mais j’ai beaucoup appris après les Beaux-Arts en fait, en m’autorisant l’échec. C’est-à-dire en osant essayer des choses. Dire que je ne sais pas, lire de la poésie, aller voir le monde, me confronter au ciel et son immensité, grand programme (rires…). Goûter les choses, tenir l’insignifiant pour maître aussi parfois. J’aime donner de l’importance à ce qui semble insignifiant, chercher le mystère des choses, le sacré. J’espère qu’il y en a encore plein à trouver, et tenter de jeter ça de la manière la plus franche sur la toile.
L’âme, si elle existe, vient des fissures. De ce qu’on perd, de ce qu’on cherche à retenir. L’inspiration, je la trouve souvent dans les visages anonymes, dans la lumière du matin, dans le silence après un concert. Elle vient quand je ne l’attends pas, et j’aime beaucoup ça : le chemin inattendu d’une vie, le chant des possibles d’une vie humaine, que tout ne soit pas décidé et en mouvement permanent.
© Simon Buret
Vos œuvres semblent conjuguer le beau et l’étrange. Comment expliquez-vous cette tension qui les traverse?
Le beau et le bizarre… C’est Baudelaire qui l’a dit et ça me va très bien. Parce que la beauté sans faille m’ennuie. Ce qui m’émeut, c’est la fragilité, la trace, le défaut. L’étrange est une manière d’ouvrir une porte sur le mystère. Le beau, lui, c’est ce qui reste quand tout le reste s’efface. J’aime ce qui regarde dans les yeux.
Vous utilisez parfois des matériaux inattendus — café, crayons gras… — et semblez accorder une certaine place à l’accident dans votre processus créatif. Comment ces choix influencent-ils la force expressive de vos œuvres?
L’accident est essentiel ! Il fait surgir ce que je ne sais pas encore, une sorte de guide fantôme. Bon, parfois ça foire complètement, et c’est peut-être ça aussi qui me plaît… le risque, la conquête… marier telles et telles scènes, tels volumes, telles matières. Comme pour la vie, on passe nos journées à côtoyer des autres aux opposés de nous-mêmes. Et pourtant, ça tient dans un magique équilibre. Je tente le même jeu sur le médium.
Les matériaux ont leur propre langage, leur propre résistance. Le café, par exemple, a une chaleur organique, presque vivante. Du Nespresso ou du bio de Colombie racontent encore un autre chemin de lecture. Ces matières imparfaites m’aident à rester dans le mouvement, à ne pas figer l’émotion, et aussi à raconter ce que j’emploie au moment où je l’emploie : par le papier, la toile trouvée, je dis « j’étais à tel endroit, dans tel café, dans tel pays ». Et ça m’amuse beaucoup !
© Simon Buret
Certaines de vos toiles semblent témoigner d’une introspection et d’une recherche presque méditative. Est-ce que cette dimension tient une place particulière dans votre processus créatif?
Oui, la quête du sacré pour moi revient sans cesse. Je dis sacré dans le sens de « faire attention à ». Ma série « Les Prières » est une collection de parcours, de visages, d’émotions qui m’avaient élevé au moment où elles m’ont traversé. C’est sans doute la série la plus intime que j’avais réalisée à l’époque. J’ai ouvert là-bas un chemin qui me plaisait beaucoup. J’avais écrit ce poème-texte à l’entrée de l’exposition qui l’explique peut-être : « Peindre c’est ranger sa nuit. C’est ouvrir le cœur en grand, laisser s’en échapper l’invisible qui nous fait, lui tenir la main ; c’est chanter sa texture, sentir, trouver, attraper, puis déposer l’émotion devenir matière. Peindre c’est oublier la trace du temps, plier les jours, mâcher les nuits, transformer son silence, son désir, sa peine, sa joie, sa dévotion, en couleurs, en traits, en prières ; c’est se dévouer à quelque chose qui appelle, qui chante, qui rugit, plus fort, plus grand que soi.
Soi, minuscule qui tient le pinceau, pointé vers l’absolue vérité, le monstre de beauté qui se cache dans chaque création sincère. Peindre c’est prier. C’est « appeler » le sauvage, le sacré, à vibrer au soleil. Je crois que chaque tableau est une petite prière ; une offrande à l’œil qui s’y posera. Chaque toile est un souffle, une forme de recueillement. On ne sait pas d’où elles viennent finalement, si comme moi on ne peint pas littéralement en partant du motif. Ce n’est pas une religion, mais une manière de me relier à quelque chose de plus grand que moi. Peindre, c’est une méditation en mouvement, oui, sûrement… »
Nous sommes également tombés sous le charme de «La Nuit» et «Le Jour», deux sculptures réalisées avec la maison Rinck. Comment vous avez-vous réussi à faire vivre votre univers artistique personnel tout en respectant le cadre de ce projet?
La Nuit est née d’un dialogue entre deux univers : celui de la matière et celui de l’imaginaire. Avec Rinck, nous avons cherché à donner corps à une émotion plutôt qu’à un objet. C’est une pièce qui parle du passage, de la métamorphose. La nuit n’est pas seulement l’obscurité. C’est le lieu où tout recommence, c’est une allégorie d’Adam et Ève, qui pour moi sont les deux visages d’une même entité, la vie. L’inspiration première fut l’île qui me fait face depuis des années lorsque je suis dans mon atelier en Grèce. On dirait une sorte de corps gigantesque endormi sur l’océan. J’ai voulu le relever, et en faire deux statues, « La Nuit » en bronze noir, et « Le Jour » dans une patine dorée.
Le défi pour moi était de créer l’illusion de masse créée par ce bronze de presque 2 mètres, un peu comme les figures primitives peintes sur les cavernes des premiers hommes, comme si on avait trouvé cette Nuit au fond des mers ou dans une carrière oubliée. Et puis, presque magiquement, que cette masse disparaisse en extrême légèreté lorsque la statue ouvrait les bras – grâce aux deux axes dissimulés dans le bronze permettant d’ouvrir la statue en deux – pour devenir une sorte de triptyque ailé ouvert sur le regardeur. Pour le texte de réflexion, j’avais écrit « C’est une allégorie d’Adam et Ève, faits des lignes des 4 éléments qui font la vie ; l’eau, l’air, la terre et le feu ; un tout formant ensemble une Nuit de bronze ; et un jour qui s’ouvre. Je voulais que sa présence élancée et massive protège et domine, et que l’espace de ses ailes ouvertes immerge chaque regardeur(se) dans son enveloppe calme. Je voulais une montagne à deux visages, aux collines foisonnantes et silencieuses… Puisque le vide n’existe pas, qu’il se remplisse de ce que nous sommes, faire face à cet espace ouvert comme à nous-mêmes. Et, peut-être un instant, un voyage immobile. »
Vous avez une double culture française et américaine. Quels artistes visuels admirez-vous particulièrement de chaque côté de l’océan, et pourquoi nos lecteurs devraient-ils absolument les découvrir selon vous?
J’aime la plupart des peintres dès que je vois une vérité qui leur est propre, assez simplement. Je suis naturellement touché par ces cadeaux que les œuvres des maîtres ont proposés aux mondes. Je les trouve encore profondément en dialogue avec le monde d’aujourd’hui. Aux États-Unis, j’ai toujours été touché par Rothko, par son silence vibrant, ou encore par Cy Twombly, qui parvient à faire danser la fragilité, à rendre géant le rien du tout. Ce sont des artistes qui peignent avec le souffle, pas avec la démonstration… ça me bouleverse de quiétude et de puissance.
Vous l’aurez compris, l’un de nos objectifs est de faire voyager l’art contemporain, y compris vers ceux qui n’oseraient pas toujours pousser la porte d’une galerie. Que vous inspire cette démarche?
C’est essentiel. L’art n’appartient pas à un cercle fermé. Il est partout — dans un mur écaillé, dans un geste, dans une forêt, dans un regard. Si vos lecteurs osent pousser la porte, qu’ils le fassent sans peur : l’art ne juge pas, il accueille, il remplit, il accompagne. Et j’ose espérer qu’il élève, un peu aussi, celui ou celle qui se laisse porter.
© Simon Buret
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