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© François Andes – Les préparatifs amazighs 6 x 75 x 220 cm

Né en 1969 à Croix, dans le Nord, François Andes vit et travaille à Lille. Son parcours s’est construit à l’international, entre résidences artistiques — dont celle de Mons, Capitale européenne de la Culture, en 2015 — et projets croisant les disciplines, comme l’écriture du scénario et des costumes du spectacle BWV 988 : Trente possibilités de transgression, présenté au Brésil en 2019. Représenté par la Galerie Albuquerque au Brésil et la Quynh Gallery au Vietnam, il expose notamment au Musée Oscar Niemeyer. En 2022, l’exposition monographique Les Rêves Aquariums lui est consacrée à Labanque, à Béthune. Depuis 2023, en résidence en Corse, il écrit le scénario de son premier film d’animation, qui obtient en 2025 l’aide au développement de Pictanovo. Ses œuvres rejoignent des collections privées sur plusieurs continents ainsi que des collections publiques françaises et internationales, dont celles du Musée Oscar Niemeyer et de la manufacture de la tapisserie d’Aubusson.

Aux frontières du merveilleux

L’univers de François Andes échappe aux repères habituels du temps et de l’espace. Une forêt fantastique y sert de décor à des êtres hybrides, mi-humains mi-animaux, issus de contes de fées, de mythes ancestraux, de fables et de légendes. Certains motifs reviennent sans cesse — la forêt, la cabane, le chevalier, les lutins, les monstres — et composent un territoire magique peuplé de chimères. Son rapport à la nature, presque animiste, dialogue avec l’imaginaire des primitifs flamands Jérôme Bosch et Pieter Brueghel l’Ancien, le réalisme magique de Jorge Luis Borges et Gabriel García Márquez, ou le cinéma de Federico Fellini et Alejandro Jodorowsky. Ces croisements de cultures et de récits, issus de traditions orales, religieuses ou païennes, abolissent toute frontière entre rêve, imaginaire et réalité, et ouvrent son travail vers le spectacle, la danse, le manga ou l’opéra.

La main qui ne s’arrête jamais

Le dessin est pour François Andes une pratique quotidienne, presque ouvrière : il s’agit de ne jamais perdre la main, comme un pianiste répète ses gammes. Insomniaque, il noircit patiemment d’immenses feuilles de papier durant ses nuits blanches. Il revendique un travail qui échappe à la maîtrise, accepte les erreurs et refuse la virtuosité, tout en conservant un trait précis et insistant, qui fouille sans relâche la profondeur du végétal pour en faire surgir ses personnages. La composition ne se pense pas à l’avance : elle se construit au fil du geste, par le dialogue des pleins et des vides, des noirs et des blancs, où se nouent les rencontres entre les êtres et les plantes.

01/06

Si vous deviez présenter votre art à un enfant.

Je lui parlerais de la transformation de mes perceptions du réel depuis leur âge jusqu’au mien, des lectures et films de mon enfance, qui continuent de m’accompagner, de mes goûts et de mes choix de vie, de mes peurs, de mes doutes. Je pense que je lui parlerais de qui je suis à la lecture de cette observation, cela lui permettrait de mieux comprendre ce que je raconte dans mon travail avec sa propre perception.

Dans mon enfance, j’ai lu et relu plusieurs fois Les Métamorphoses d’Ovide, au point où je percevais ce livre comme une encyclopédie ou comme un dictionnaire. C’est le point de départ d’une admiration pour cet auteur et de mon intérêt, jamais disparu, pour les monstres et l’animalité présente en chaque être humain. L’origine du monde dans le poème d’Ovide, ainsi que ses transformations zoo-anthropiques, constituent l’essence de mon travail sur les notions de transformation, de métamorphose et de bestialité. Par la suite, j’ai ouvert mes lectures sur ces mêmes sujets à d’autres cultures que la mienne, je pense en particulier au livre sur les religions afro-cubaines et les médecines sacrées à Cuba intitulé La Forêt et les Dieux de Lydia Cabrera, qui m’a beaucoup inspiré.

02/06

Si vous deviez garder un moment décisif qui a influencé votre art ou votre choix de devenir artiste.

La première source visuelle marquante est l’œuvre des dessinateurs. Dans ma chambre d’enfant, j’avais des reproductions de gravures de Franz von Habermann représentant le passage de la Berezina lors de la campagne napoléonienne en Russie. Cela n’était pas un choix personnel, mais cette armée ensevelie sous la neige est toujours présente dans mon imaginaire. Les primitifs flamands sont mon origine, mon paysage. Ensuite, Albrecht Dürer, la poésie et l’écriture de François Villon, les univers littéraires de Barbey d’Aurevilly, Jean Lorrain, Charles Baudelaire, Edgar Allan Poe et Jorge Luis Borges. J’ai découvert la musique par le cinéma : la musique de Wojciech Kilar dans Le Roi et l’Oiseau de Paul Grimault et Jacques Prévert, Nino Rota chez Federico Fellini, Sergueï Prokofiev chez Sergueï Eisenstein, m’amenant à Gustav Mahler et Luchino Visconti, Johann Sebastian Bach grâce à Pier Paolo Pasolini et Stanley Kubrick… La Nuit du chasseur de Charles Laughton est un film hors du temps qui a marqué l’enfant que j’étais, peut-être vu trop jeune, m’ayant donné envie de me protéger du monde des adultes, un film opéra unique par sa photographie, sa musique, sa poésie. Je vois le cinéma comme un acte pictural. L’œuvre cinématographique de ce concepteur de fêtes baroques et de tableaux vivants qu’est Federico Fellini est primordiale dans ma construction intellectuelle. Son travail réunissant culture d’élite et culture de masse m’a influencé dans mes choix littéraires et musicaux. Je pourrais aussi ajouter Pier Paolo Pasolini, qui a également nourri mon intérêt pour l’intégration systématique de l’amateur dans mes performances.

Après ma découverte à l’adolescence de Madame de Sade, en 1986, cette pièce de Yukio Mishima mise en scène par Sophie Lucachevsky et chorégraphiée par Caroline Marcadé avec la participation, entre autres, de Didier Sandre et Yann Collette. À la même période, j’ai aussi découvert la chorégraphe Pina Bausch. J’ai commencé à m’intéresser à la performance dans les formes conventionnellement considérées comme théâtrales ou chorégraphiques. Ensuite, j’ai lu Le Guerrier de la beauté de Jan Fabre. Sa fusion de la peinture, sculpture, spectacle, ballet et opéra m’a encouragé à continuer de développer cette direction postmoderniste de mon œuvre. Une autre influence est Jan Lauwers, artiste visuel flamand qui utilise la danse et le théâtre dans sa recherche artistique. Ma première performance, Et si Lovecraft avait écrit Alice, a été réalisée avec une trentaine d’amis à partir de la nouvelle La Couleur tombée du ciel de Howard Phillips Lovecraft et De l’autre côté du miroir de Lewis Carroll. Dans ce domaine, mon travail de dessin reste au service de la fabrication des décors, accessoires et costumes. L’espace scénique permet le mouvement, un travail sur les odeurs et les sons dans la conception de mon œuvre. Depuis notre rencontre, j’ai développé un certain intérêt pour l’opéra. Cet art total remet en cause radicalement les codes établis de ma représentation artistique performative. Cela fait partie des pistes de travail à venir.

03/06

Si vous ne deviez garder qu’une seule de vos œuvres.

Les préparatifs, une série de dessins enclenchée en 2015 et encore en cours, réalisée à travers le monde, est un travail que je développe sur les mythes et le dialogue entre les mythologies à travers le monde et les syncrétismes qui en découlent. Cette œuvre parle d’un monde n’ayant plus de centre ni de périphérie, rendant visibles plusieurs labyrinthes, plusieurs chemins et impasses. Au centre de cette œuvre se présente un de ces labyrinthes, révélateur des mythes et traditions de toutes les époques et de tous les continents. C’est un voyage à travers le temps sur un ensemble important de territoires de la Terre. J’utilise les croyances et les mythologies pour questionner, par ricochet, le rapport qu’entretient l’homme à la nature et plus particulièrement à l’eau et à la forêt. Je parle de la vie et du temps qui passe en utilisant les mythes et les croyances liés aux symboliques de l’eau. J’aborde le voyage des hommes à travers le monde et à différentes époques de l’humanité, et des changements dus aux croisements culturels de ces migrations. Je recherche les dialogues et analogies possibles entre ces différentes religions. Avec ces dessins, je raconte un voyage intérieur dans les profondeurs de l’âme. Je suis fasciné par la proposition d’Épicure, celle d’un nombre infini de mondes semblables au nôtre et d’un nombre infini de mondes différents. J’aime cette idée d’exoplanètes rattachées à l’esprit humain, ce nombre infini de chemins et de traverses. L’origine du monde dans le poème Les Métamorphoses d’Ovide, ainsi que ces transformations zoo-anthropiques, constituent l’essence de la fabrication du bestiaire présent dans ces dessins.

Comme dans L’Hydre II de Heiner Müller, où le chasseur comprend qu’il est devenu la proie chassée par la forêt, c’est une confrontation frénétique à l’écoulement du temps. Pour cela, dans mon travail, je construis l’architecture d’un gouffre, et la façon d’y circuler nécessite ce bagage et les bribes dont vous parlez. Néanmoins, la problématique est plutôt inverse : il s’agit d’une frénésie cathartique, et de savoir comment et quand arrêter l’œuvre. Je suis plus débordé par le chaos qui est en moi, et je dois en permanence respecter les règles du jeu.

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© François Andes – Le détissage de l’Arc-en-ciel Dessin mural 12 mètres – Photo © M. Domage
04/06

Si votre art avait un super-pouvoir.

Traverser le temps pour pouvoir être à plusieurs endroits, moments et temps. Pour ce faire, ce principe rhizomique et multipolaire présent dans mon œuvre découle aussi des principes des jeux de construction d’une terra incognita. L’œuvre se faisant et se pensant dans la durée, les temps de sa conception et de sa fabrication sont aussi multiples, à l’image de mes états d’esprit. J’enclenche constamment de nouveaux dessins venant se glisser entre ceux existants, en laissant des espaces permettant une interpénétration infinie.

05/06

Si vous pouviez rencontrer ou collaborer avec un artiste célèbre.

Je pense intéressant de travailler avec des artistes de mon temps, c’est d’ailleurs la chance que j’ai, de travailler avec d’autres artistes que je célèbre, d’autres médiums que le mien, sur mes projets ou les leurs : des musiciens, des compositeurs, des poètes, des écrivains, des cinéastes, des metteurs en scène, des acteurs, des chorégraphes, des danseurs…

Travailler avec d’autres artistes, ce serait pour la réalisation d’un film d’animation. Je choisirais un écrivain pour l’écriture du scénario et un musicien pour la composition : Ovide et Dimitri Chostakovitch, pour travailler sur cette œuvre.

06/06

Si vous aviez rédigé cette interview, quelle question vous seriez-vous posée ?

J’aurai parlé de mon projet de film d’animation. Il est intitulé La Traversée du Désastre. Son histoire commence à la fin de notre époque contemporaine. Pour faire perdurer l’Homme, les dieux de toutes les époques et de toutes les croyances reviennent pour lui montrer comment appréhender sa relation à la planète Terre et essayer, pour un nouveau cycle, de vivre en harmonie avec celle-ci.

L’histoire se déroule sur le temps d’un jour et d’une nuit. Nous traversons un passage qui nous mène vers un monde parallèle peuplé de messagers et de dieux, avec lesquels nous voyageons de l’aube à l’aube. Une œuvre croisant un bestiaire antique, une science-fiction écologiste et un western contemporain. Sous la forme d’un parcours initiatique, bercé de chansons et de comptines pleines de significations secrètes où les voix des dieux s’affrontent ou dialoguent, La Traversée du Désastre nous plonge dans un inconscient collectif imaginaire. C’est un conte primitif moderne, posant la question : est-ce qu’un dieu change avec le temps ?

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© François Andes – Les préparatifs Ducasse 5 x 75 x 220 cm

François Andes est membre d’Opale Art et nous le remercions de sa confiance. Retrouvez nos autres portraits d’artistes en suivant ce lien. Et découvrez de nombreux artistes sur notre compte instagram.