© Anne Conrozier
Née à Nantes, Anne Conrozier y grandit et y suit l’intégralité de son parcours de formation, jusqu’à son diplôme de l’école des Beaux-Arts. À sa sortie, elle se forme à l’infographie afin d’exercer le métier de graphiste en parallèle de son travail artistique, d’abord dans l’édition, la communication et l’imprimerie, puis, à partir de 2013, dans l’enseignement au sein d’écoles d’arts appliqués nantaises. Entre 2000 et 2018, elle vit en bord de Loire, au pied du vignoble : dix-huit années qui déplacent durablement son rapport à la nature, à force de cultiver toutes sortes de végétaux et de cohabiter avec toutes sortes d’animaux. En 2014, à la suite d’une résidence d’artiste à Péaule, elle rejoint comme membre active et enseignante l’école d’art associative Plebe Gabela, aujourd’hui implantée à Muzillac, dont la vocation est de promouvoir l’art en milieu rural et rurbain et d’encourager le partage intergénérationnel autour de la création. Elle travaille aujourd’hui entre Nantes et le Morbihan. Son parcours compte des expositions en Loire-Atlantique, en Bretagne et au-delà, une contribution à la restauration-conservation de décors peints en château, la réalisation d’une fresque, et un prix obtenu en 2012 dans le cadre d’un appel à projet d’exposition consacré à la vue.
Le paysage devenu présence
Son travail suit le fil d’une fascination pour le phénomène de la vie, qu’elle rattache aux pages d’ouverture de La sculpture du vivant de Jean-Claude Ameisen, paru en 1999 : une cellule unique qui donne naissance à un univers entier, lequel grandit, vit un temps, puis s’efface. D’abord attentive à la question de la matérialité et de l’immatérialité, à la circulation d’un état de matière vers un autre, à la fugacité, elle voit son regard se transformer au cours de ses années passées en bordure de fleuve. Le paysage, qui s’apparentait jusque-là à une toile de fond fugitive, devient un espace tangible, habité de présences identifiables et animées par un même élan premier : vivre. Ce phénomène organique, elle le décrit comme un état aux équilibres fragiles, que l’espèce humaine, dominatrice et prédatrice, met souvent en péril. Face à un monde qui se virtualise, elle défend le temps de l’expérience directe — celui qu’il faut pour éprouver le monde dans ses moindres détails, tant qu’il n’est pas encore incongru de respirer le parfum d’une vraie fleur.
Dessiner sur le voile qui protège
Chaque série naît d’une observation, d’un événement ou d’une information, qui lui inspirent le plus souvent des textes et des images simultanément. L’écriture reste en toile de fond, tandis que le dessin s’est affirmé ces dernières années comme son moyen d’expression privilégié. Elle travaille sur différents supports, et tout particulièrement sur le voile de croissance, matériau léger et translucide, perméable à l’air et à l’eau, dont la destination première est de protéger les végétaux. Le support porte ainsi ce que le dessin cherche : la protection, la résistance, la fragilité, la fugacité. Le premier dessin réalisé sur ce voile, en 2022, ouvre la série Aspiration — une souche comme en état d’apesanteur, dont les nouvelles branches s’achèvent en ailes.
L’ensemble s’organise de façon arborescente, chaque série constituant une branche, aux côtés de séries de lithographies et de gravures. Anne Conrozier assume pleinement cette diversité, qu’elle compare à une carte où les chemins tracent de multiples embranchements et forment un réseau qu’il faut prendre un peu de recul pour apprécier. Des feuilles mortes imprimées sur un trottoir humide, une onde à la surface de l’eau, des gouttes accrochées dans une toile d’araignée après la pluie : autant de départs possibles pour une branche nouvelle.
01/06
Si vous deviez présenter votre art à un enfant.
J’essaierais de lui expliquer ce qu’est la poésie et sa capacité à aider la compréhension du monde qui nous entoure et la perception de sa beauté. Combien elle ouvre nos regards et nos horizons. Je lui dirais que nous sommes dotés de sens merveilleux qu’il est primordial de solliciter car ils sont au cœur de notre humanité. Voir, entendre, toucher, sentir, donnent aussi naissance à nos idées, à des histoires qui nous permettent de communiquer, de partager. Je lui dirais combien il est important d’être attentif de tout son être au monde.
Je lui dirais finalement cette phrase, écrite sur une page de carnet : « Nous sommes si petits et si terribles et cependant nous sommes capables de percevoir tellement plus vaste que nous-même ».
02/06
Si vous deviez garder un moment décisif qui a influencé votre art ou votre choix de devenir artiste.
Dessiner et écrire ont toujours été mes modes d’expression privilégiés depuis l’enfance ; l’environnement familial était imprégné d’un rapport constant à la création. Mon père était lui-même passé par les Beaux-Arts. La bibliothèque, bien pourvue, était emplie presque essentiellement de livres consacrés à la peinture, à la sculpture et au dessin dont je me suis nourrie. Quand je suis entrée aux Beaux-Arts, je n’avais aucun doute sur le fait d’être à ma place. Et pourtant, ces études ont secoué les bases que j’imaginais solides. Elles ont été un moment de remise en question de ma vision de l’artiste et de la création. Comme si j’étais arrivée avec une petite valise propre et bien rangée qu’il était impératif de troquer pour un contenant plus solide et dont il fallait repenser le contenu. Ces années de Beaux-Arts m’ont imposé la question du sens à donner à un travail artistique, à une époque où les notions de concept et de démarches sont devenues essentielles. J’ai donc été poussée à m’interroger sur ce que j’avais envie de raconter au travers de mes réalisations, de définir une démarche artistique, de donner une ossature à ma création et d’apprendre à en parler. Devenir artiste est donc devenu un choix plus qu’un état latent.
Quant aux influences, elles sont très diverses, à la fois artistiques, littéraires et scientifiques. Je suis sensible au travail d’artistes concernés par la lumière, l’espace, la nature comme Caspar David Friedrich, William Turner, James Turrell, avec une affection toute particulière pour l’œuvre de Giuseppe Penone qui dégage une incroyable énergie avec une grande économie de moyens. Les vidéos de Bill Viola également, autour de la vie, de la mort et des éléments, me fascinent. Elles sont un puissant vecteur émotionnel. Pour l’écriture, sans distinction de catégories, Gaston Bachelard, Jacques Prévert, J.M.G. Le Clézio, Christian Bobin, Pierre Michon et Erri De Luca font partie de mes références les plus précieuses, avec tous en commun une profonde humanité. Le haïku est aussi une forme poétique qui me parle, brève, sans artifice et merveilleusement évocatrice. Des paysages immenses contenus dans quelques mots. Enfin, je suis très attentive aux recherches scientifiques et à ce qu’elles décryptent au prix d’un travail patient et acharné. Elles alimentent mon imaginaire. Les objets fractals sont un exemple de découverte qui m’a inspirée.
03/06
Si vous ne deviez garder qu’une seule de vos œuvres.
Ce serait très difficile parce que j’ai le sentiment que chacune d’elles constitue un morceau d’un même corps qui se déploie et grandit peu à peu. À ce jour, peut-être que je garderais mon premier dessin réalisé sur du voile de croissance et qui date de 2022. L’utilisation de ce support particulier a ouvert de nouvelles perspectives d’exploration dans mon travail. Sa matière, légère et translucide, destinée à protéger, correspond très bien à une image de résistance, de fragilité et de fugacité qui s’apparente à la vie elle-même.
Le premier dessin de la série « Aspiration » représente une souche comme en état d’apesanteur, avec ses racines, et de laquelle surgissent de nouvelles branches dont les extrémités sont des ailes. Une image de résilience… Elle réunit beaucoup d’idées qui me sont chères : la pulsion de vie, les racines qui rattachent à un sol nourricier et l’attrait puissant et vital pour la lumière mais aussi les tensions dynamiques que provoquent les attractions contraires, le ressenti du poids du corps et le rêve du vol…
© Anne Conrozier
04/06
Si votre art avait un super-pouvoir.
J’aimerais qu’il ait le super-pouvoir d’engendrer le respect et l’émerveillement pour toutes formes de vie ; le pouvoir de ressentir le bien précieux que la vie représente, son immense beauté et la chance inouïe que nous avons d’en être un maillon pleinement conscient de son état.
En conséquence ce super-pouvoir devrait permettre de concevoir la grande responsabilité que cela implique, vis-à-vis, non seulement de nos semblables mais aussi de toutes les espèces vivantes sur Terre : veiller à la subsistance de tous. Et au regard de l’actualité et de la manière mortifère dont l’espèce humaine évolue, ce ne serait pas un luxe…
05/06
Si vous pouviez rencontrer ou collaborer avec un artiste célèbre.
Rencontrer Giuseppe Penone serait merveilleux. J’aurais aussi adoré croiser Gaston Bachelard. Sa perception incroyablement limpide du monde physique et métaphysique est un don précieux, de même que sa capacité à convoquer des images poétiques. Je trouve dans ses écrits beaucoup de résonance avec ma perception du monde.
Et enfin, collaborer avec un compositeur serait une expérience formidable. Je pense en particulier à Camille Pépin, dont les œuvres, en prise avec l’univers de la nature, sont empreintes d’une sorte de frémissement.
06/06
Si vous aviez rédigé cette interview, quelle question vous seriez-vous posée ?
J’évoquerais la question de l’apparente dispersion qui peut se dégager de mon travail si on considère les différentes séries développées et les nombreuses notions abordées. Je suis consciente que cette diversité peut brouiller la lisibilité d’une ligne d’ensemble. Pourtant, je l’assume pleinement comme une arborescence au sein de laquelle chaque série constitue une branche.
Je pourrais aussi convoquer l’image d’une carte où les routes et les chemins tracent de multiples embranchements et forment finalement un réseau complexe. Il faut un peu de recul pour l’apprécier. Un événement, une lecture, des feuilles mortes imprimées sur un trottoir humide, le passage de nuages, une onde qui se propage à la surface de l’eau, des milliers de gouttes d’eau accrochées dans une toile d’araignée après la pluie, représentent autant de possibles départs de branches ou de chemins, la naissance d’une idée, d’un mouvement, d’un déplacement dans l’espace, essence même de la vie qui n’a de cesse de se propager.
© Anne Conrozier
Anne Conrozier est membre d’Opale Art. Nous la remercions de sa confiance. Retrouvez nos autres portraits d’artistes en suivant ce lien. Et découvrez de nombreux artistes sur notre compte instagram.


