© Elize Sokolova
Originaire de Dunkerque, dans le Nord, Elize Sokolova vit et travaille aujourd’hui à Bruxelles. Très tôt fascinée par les arts visuels, elle étudie la photographie au lycée professionnel de Cambrai, puis le graphisme en alternance dans le Nord de la France, notamment à Roubaix, où elle travaille comme graphiste textile pour les marques de prêt-à-porter Brice & Jules. Dès ses premières expériences artistiques, elle ne cherche pas à capturer la réalité mais à la déformer, à la recomposer, à jouer avec les formes, les couleurs, les matières.
Après ses études, elle part seule en Équateur pour une mission de volontariat animalier en pleine jungle. Ce voyage marque un tournant : loin des écrans et des contraintes professionnelles, elle redécouvre le plaisir de créer avec ses mains. C’est là, en peignant des fresques murales dans des hôtels locaux, qu’elle trouve sa voie dans la peinture.
L’art comme une renaissance
De retour en Europe, elle s’installe à Bruxelles, où elle travaille deux ans comme photographe et product designer pour une entreprise de cadeaux d’affaires de luxe. Un burn-out l’oblige à tout remettre en question. Elle se réfugie alors dans la peinture à l’huile, qu’elle approfondit en autodidacte. Elle commence à exposer, et ce moment de crise devient un déclic vers la vie d’artiste à plein temps.
Elle rejoint ensuite le collectif de femmes muralistes Wallstreet Colors, avec lequel elle réalise des fresques murales dans des espaces publics, en Belgique et à l’étranger. Aujourd’hui, elle travaille à la fois des toiles, vidéos ou céramiques dans son atelier en Belgique, et investi également des murs, pour laisser exprimer son art en grand format.
Un univers figuratif psychologique
La démarche d’Elize Sokolova est nourrie par le surréalisme. Son univers se caractérise par des couleurs intenses — vives, saturées, parfois criardes, parfois plus sombres — et des compositions symboliques. L’absurde occupe une place importante dans sa vision, non pas comme un simple effet, mais comme une posture critique, une manière de révéler l’absurdité du réel. Elle s’inspire notamment du regard acéré et décalé de Martin Parr et Toiletpaper, qui capturent la banalité avec ironie.
Elle construit ses images comme on écrit des poèmes : avec des métaphores, des ruptures, des associations inattendues. Les objets, les corps, les paysages ne sont jamais ce qu’ils semblent être. Ils sont les porte-voix de ce qui se passe à l’intérieur, dans les zones obscures de la psyché. La peinture est devenue le prolongement naturel de sa démarche photographique pour incarner cet intérieur. Ce qui unit toutes ses pratiques — photographie, peinture, sculpture — c’est cette volonté de créer des espaces alternatifs, des mondes parallèles où le réel et l’imaginaire sont en dialogue constant.
01/06
Si vous deviez présenter votre art à un enfant.
Mon art est un monde où tout peut être autre chose, où on crée ce que l’on imagine, où les règles n’existent pas. J’aime donner une forme aux émotions et à l’absurdité à travers les couleurs, les proportions et les compositions. J’aime aussi parfois jouer avec l’anthropomorphisme, c’est-à-dire donner des traits humains à des objets ou des choses.
Quand j’étais petite, j’imaginais avoir un crayon magique qui pouvait dessiner des choses et les rendre vivantes. Parfois, j’ai des flash d’images qui arrivent dans ma tête et parfois j’imagine des compositions de plusieurs images différentes en une seule. C’est à ce moment que je les note et qu’après je fais mon brouillon sur iPad. Ça me sert de modèle ensuite pour réaliser l’image sur toile.
J’utilise et j’apprécie principalement la peinture à l’huile parce qu’elle me demande de ralentir. Elle ne sèche pas vite et c’est ce qui me plaît : ce délai m’offre un espace de réflexion, de retour, d’ajustement. Je peux revenir sur une zone, la retravailler, la laisser évoluer, sans précipitation. La sensation des coups de pinceaux est fluide et douce. Cette technique permet des transitions subtiles, des dégradés infinis, des effets de matière qui s’estompent et se fondent. C’est cette diffusion contrôlée qui donne à mes toiles leur atmosphère.
02/06
Si vous deviez garder un moment décisif qui a influencé votre art ou votre choix de devenir artiste.
Depuis le plus jeune âge, j’ai passé énormément de temps à dessiner en imaginant des mondes fantastiques composés d’êtres surnaturels et magiques, mais aussi de scènes de vie quotidiennes avec des personnages ou des humains. J’aimais raconter des histoires à travers des illustrations dialoguées.
À mes 8 ans, ma mère m’a emmenée au musée de Salvador Dalí à Figueras, j’ai été profondément marquée par cette visite, qui a sûrement eu une influence sur moi. C’était comme entrer dans un rêve éveillé, un univers où tout était possible : les horloges qui fondent, les visages qui se déforment, les objets qui dansent, les murs qui parlent, les escaliers qui n’ont pas de fin. C’était la première fois que je voyais que la réalité pouvait être déplacée, tordue et réinventée. Non pour la falsifier, mais pour révéler ce qu’on ne voit pas d’habitude : les peurs, les désirs, les rêves, les pensées cachées. Dalí m’a montré qu’on peut bâtir un monde décalé, plus libre, plus étrange, plus vrai, peut-être. Il m’a donné l’envie de ne pas suivre les règles, de jouer avec les formes, de laisser l’imaginaire prendre le dessus. Il a planté en moi une graine : « Tu peux créer ce que tu ressens et imagines, même si ça ne peut pas exister dans notre réalité. »
Et depuis ce jour, je n’ai jamais pu regarder le monde de la même façon. J’ai commencé à chercher les détails bizarres, les ombres qui bougent, les couleurs qui crient, les formes qui se cachent. J’ai voulu à mon tour créer mon propre monde où les corps se déforment, les objets évoquent des émotions, les couleurs parlent et où l’absurde est une vérité.
03/06
Si vous ne deviez garder qu’une seule de vos œuvres.
C’est une question très difficile ! Mais si je devais n’en garder qu’une, je prendrais « Photobooth ».
Cette peinture, issue d’une série de trompe-l’œil d’objets rectangulaires en format réel, représente un photomaton grandeur nature. Derrière le rideau rouge, une femme est assise, recroquevillée sur un tabouret, trop grande pour l’espace qui l’enserre. Cette disproportion évoque la métaphore de l’être humain qui grandit, évolue, s’épanouit… mais qui se heurte, avec le temps, à des limites physiques, sociales ou existentielles. Le photomaton, objet de capture instantanée, devient ici un sanctuaire du souvenir. Le sujet, coincé dans l’objet, semble à la fois protégé et emprisonné par ses propres souvenirs.
C’est une œuvre à la fois intime et universelle : chacun peut y voir son propre rapport au temps, à la perte, à la trace qu’on laisse ou qu’on tente de laisser. La bande de photos fraîchement sortie du bac, montrant une progression de la petite à la grande, est une narration visuelle de la croissance personnelle. Chaque cliché est une vie, une histoire, une relation, une évolution. C’est une réflexion sur la mémoire, sur la façon dont nous tentons de figer le temps, alors qu’il s’écoule inexorablement. L’œuvre a été réalisée à un moment de mélancolie face au passage du temps, à la disparition des proches et au vieillissement. Elle rend hommage à la photographie comme médium de résistance contre l’oubli, un outil d’immortalisation des instants éphémères, des visages, des émotions, des existences.
© Elize Sokolova
04/06
Si votre art avait un super-pouvoir.
Ce serait celui du « contrôle de la matrice » : ne jamais croire que les choses sont ce qu’elles semblent être et manipuler la réalité. Comme dans Matrix, Néo n’a pas un super-pouvoir à proprement parler, mais il a une conscience supérieure. Il comprend que Matrix est une illusion et donc, il peut la contrôler. Son véritable pouvoir, c’est la foi en lui-même, la compréhension de la réalité, la liberté intérieure. C’est la capacité à voir au-delà de la réalité simulée, à percevoir le code, les illusions, les structures invisibles et à les modifier par la seule force de la conscience. À 8 ans, devant le musée de Dalí à Figueras, j’ai compris que la réalité n’était pas fixe, qu’elle pouvait être déformée, rêvée, réinventée. C’était ma première révélation : je pouvais voir autrement. Créer, c’est pour moi une manière de contrôler ma propre matrice : celle de mes émotions, de mes souvenirs, de mes peurs, de mes rêves.
Je ne subis pas le monde : je le redessine et le réinterprète. Je crois en la liberté de percevoir, en la puissance de l’imaginaire, en la responsabilité de l’artiste : ne pas copier, mais révéler. Et « le contrôle de la matrice », c’est précisément ça : un acte de résistance, le refus de la passivité face à ce qu’on nous montre, remettre en question notre réalité afin de reprendre le pouvoir sur notre regard.
05/06
Si vous pouviez rencontrer ou collaborer avec un artiste célèbre.
René Magritte, peintre surréaliste belge, célèbre pour ses œuvres énigmatiques et poétiques qui explorent le décalage entre la réalité et sa représentation. Son style, souvent réaliste mais conceptuel, utilise des symboles et objets récurrents pour dérouter le spectateur et stimuler la pensée.
C’est le maître des énigmes. Connu pour ses toiles qui fonctionnent comme des rébus ou des métaphores, il met en évidence, avec humour et poésie, notre difficulté à faire coïncider la réalité du monde avec nos images mentales. Magritte a développé un véritable alphabet pictural en usant de motifs récurrents : la pomme, l’oiseau, l’homme au chapeau melon, les corps morcelés… Ses images sont souvent cachées derrière ou dans d’autres images, alliant deux niveaux de lecture possibles, le visible et l’invisible. Ce qui me fascine chez lui, au-delà de son esthétique et de sa technique, c’est sa capacité à jouer sur les mots comme sur les images, interrogeant notre compréhension de la réalité et de ses représentations.
06/06
Si vous aviez rédigé cette interview, quelle question vous seriez-vous posée ?
Ce serait «Comment gérez-vous l’équilibre entre la création pour vous-même et la réponse aux attentes du public ?». Il est difficile de rester fidèle à soi durant toute une vie sans accorder de l’importance au regard des autres, notamment quand notre art devient notre gagne-pain. Créer pour son plaisir personnel sans se poser de question nous amène à une liberté sans limite, sans peur de jugement, et c’est parfois cette démarche qui donne les résultats les plus incroyables. Quand le business entre en jeu, on veut plaire, on veut vendre, on accorde trop d’importance à ce que va dire l’autre en face de nous. Bien sûr, il en faut pour tous les goûts, certaines personnes voient l’intérêt de l’art plutôt décoratif, mais personnellement j’aime quand il va au-delà de l’esthétique et qu’il amène à la réflexion.
J’ai eu des phases de doute dans ma vie où j’ai remis mon travail en question sur l’esthétique, ce qu’il raconte, etc. J’ai hésité à aller dans d’autres directions en me disant que ce que je fais n’est peut-être pas assez bien ou pas assez conventionnel. Mais j’ai vite compris que je serais bloquée, que j’allais m’essouffler si je bifurquais. C’est tellement important de rester soi-même, car si on ne croit pas à ce qu’on fait, personne ne le fera. Le marché de l’art et les tendances sont en mouvement constant, ce qui est à la mode aujourd’hui ne le sera plus demain.
Maintenant je fais comme ça me chante, car de toute façon on ne pourra jamais plaire à tout le monde. Mon œuvre, elle est à prendre ou à laisser.
© Elize Sokolova
Elize Sokolova est membre d’Opale Art. Nous la remercions de sa confiance. Retrouvez nos autres portraits d’artistes en suivant ce lien. Et découvrez de nombreux artistes sur notre compte instagram.


