© Rachel Daucé
Pouvez-vous partager avec nous votre parcours artistique ? Quelles ont été les grandes étapes de votre vie de photographe ?
J’ai grandi dans un petit village à l’époque peu animé. Adolescente, je trompais facilement l’ennui dans l’atelier du photographe local qui insistait sur le fait que les verticales doivent être verticales et les hautes lumières pleines de détails. Je n’ai réellement commencé à pratiquer assidûment la photo que bien plus tard, mais les discussions que nous avons eues à l’époque et que nous renouvelons encore occasionnellement ont eu une empreinte durable sur ma pratique.
Le pivot dans mon approche artistique reste mon séjour au théâtre royal de Stockholm. Fascinée par le travail des techniciens qui construisent et détruisent un univers chaque jour, j’ai pu réaliser un reportage de 6 mois. Il empruntait plus au surréalisme qu’aux codes classiques du documentaire. Il mettait au jour un thème que je cultive encore aujourd’hui : l’insignifiance de l’homme par rapport au monde qui l’entoure et la vanité de ses efforts pour s’en affranchir. Cette expérience m’a apporté les clés techniques pour construire mes propres décors, ce qui constitue un élément essentiel de ma pratique actuelle.
De retour en France, j’ai voulu pratiquer la photographie commerciale mais malgré de belles rencontres, je me suis rapidement sentie à l’étroit dans ce domaine. J’ai donc mis fin à cette activité pour me consacrer uniquement à des projets personnels. Cela qui s’est avéré une décision libératrice sur tous les plans.
Une formation en ligne et la critique constructive d’un ami coloriste sur mes premiers essais m’ont permis de découvrir mon média de choix : la photographie composite. Véritable hybride entre la photographie et la peinture, elle me laisse toute liberté de donner corps à mon imaginaire.
© Rachel Daucé
Pouvez-vous nous parler en détail de votre travail en cours, intitulé « Au pied de la lettre » ?
Dans cette série je tire parti des expressions idiomatiques pour remettre en question le langage et sa subjectivité. Au sens plus large, la série reste axée sur l’humain et notre relation à l’autre, à notre environnement et à la réalité. Métaphoriques par essence, les expressions idiomatiques déforment le sens habituel des mots pour créer un nouveau signifié. Là où Magritte dénonçait la « trahison des images », je cherche à mettre en exergue la trahison des mots, en m’appuyant sur le langage photographique et sur le caractère universel de l’image pour réduire ces idiomes à leur expression littérale avant de leur attribuer une autre signification.
Chaque image fonctionne comme un petit récit : l’expression abordée prend un nouveau tournant et traite d’un sujet spécifique, notamment l’identité, la perception par autrui, la dépression, mais aussi l’incidence du mode de vie moderne sur la nature ou la psyché.
© Rachel Daucé
Je crois savoir que vous êtes également traductrice, est-ce que c’est l’amour des mots qui est à l’origine de cette série?
En effet, j’exerce en tant que traductrice depuis 8 ans, ce qui m’a amené à traduire de très nombreuses expressions idiomatiques. Le déclencheur a probablement été l’expression anglaise to get your ducks in a row (avoir aligné tous ses canards), qui ne veut strictement rien dire en français, mais qui outre-Manche signifie être bien préparé.
Je n’ai malgré tout pas encore traité cette expression, car à l’heure actuelle, elle ne m’évoque aucun autre degré de lecture suffisamment abouti. L’absurde pour l’absurde ou le littéral pour le littéral ne m’intéresse pas, j’ai besoin d’insuffler un autre signifié ou une autre réalité dans une image.
Comment définiriez-vous votre style photographique? Y a-t-il une esthétique ou une philosophie particulière qui guide vos créations?
Sur le plan purement technique, j’ai recours à la photographie composite : je photographie minutieusement tous les éléments que je souhaite intégrer dans mon image, puis je les agence de manière à créer une scène. J’adopte une esthétique surréaliste avec plusieurs niveaux de lecture. Certaines personnes s’étonnent parfois du fait que j’aborde des thèmes mélancoliques de manière colorée et ludique, mais je souhaite vraiment mettre en scène cette opposition, créer un contraste à tous les niveaux.
Mes images ne représentant pas une scène réelle, je cherche à obtenir le rendu le plus réaliste possible, ou en tout cas le rendu que le spectateur imagine comme réaliste. Dans le cas contraire, l’œil s’arrête et bute sur les détails qui semblent avoir été ajoutés, ce qui ne permet pas une immersion complète dans la scène.
© Rachel Daucé
Et dans votre parcours et votre recherche artistique, y a-t-il des photographes qui vous ont particulièrement inspirée?
J’ai suivi très tôt le travail de Hugh Syme, précurseur de la photographie surréaliste, mais aussi de Robert et Shana ParkeHarrisson. J’apprécie aussi énormément la démarche artistique de Lara Zankoul, que vous avez récemment publiée dans ces pages (NDLR — Retrouvez son interview ici et dans notre premier numéro du magazine), de Gemmy Woud-Binnendijk, de Nicolas Bruno ou d’Erik Johansson. En dressant ici la liste des artistes dont j’aime le travail, je réalise qu’ils fabriquent tous leurs décors et leurs accessoires, ce qui n’est probablement pas un hasard.
En terme de couleur, j’ai toujours été fascinée par le travail d’Edward Hopper, et il est bien évidemment impossible d’adopter une approche surréaliste sans s’intéresser à Magritte. Le traitement de la lumière de Rembrandt ou du Caravage et le mouvement quasi palpable de leur peinture demeurent également des influences majeures pour moi.
Dans un monde saturé d’images et d’intelligence artificielle, qu’est-ce qui selon vous distingue la photographie d’art?
Ah, vous venez d’ouvrir la boîte de Pandore ! Sur le plan purement qualitatif, le monde de la traduction est extrêmement familiarisé avec la traduction automatique, précurseur de l’intelligence artificielle (IA). Et d’expérience, la production d’un linguiste est systématiquement inférieure lorsqu’il se voit imposer l’utilisation de l’IA.
Je n’aborderai pas les problématiques de droit d’auteur ou de développement durable que pose l’IA. Je m’inquiète par contre beaucoup du fait qu’à l’heure actuelle, les nouveaux modèles ne sont pas entraînés sur les corpus produits par leurs prédécesseurs, mais bel et bien par des humains. Or, la nouvelle réalité économique introduite par l’IA pousse un nombre accru d’artistes à abandonner leur activité ou à se cantonner à leur niche d’excellence. Dès lors, que peut-on attendre des productions IA dans le futur ?
On peut s’interroger sur ce qui constitue la valeur intrinsèque d’une œuvre d’art. Est-ce l’excellence de la technique ? Classiquement, ce critère définit plutôt l’artisanat d’art. Est-ce l’esthétique, le message, le concept ? Ou tout à la fois ? J’avoue ne pas avoir la réponse. Le marketing moderne, et particulièrement les réseaux sociaux, ont introduit une culture de l’immédiateté. Je pense qu’aujourd’hui, même si nous sommes tous le produit de notre environnement, l’artiste photographe doit se réapproprier sa temporalité et passer outre l’envie naturelle de créer des œuvres populaires pour s’attacher à des images plus personnelles et potentiellement moins datées, avec un message plus pérenne.
© Rachel Daucé
La musique semble également tenir une place particulière dans votre vie ? Et si votre série en cours devait être une chanson?
J’écoute effectivement énormément de musique au quotidien, et plus particulièrement lorsque je travaille sur une image, à tous les stades du processus créatif. Si ma série devait être une chanson, ce serait sans aucun doute Indiscipline, de King Crimson.
Outre sa construction musicale parfaitement maîtrisée, les paroles sont tirées d’une lettre à Adrian Belew, dans laquelle sa femme, peintre et sculpteuse, lui parle du processus créatif de l’une de ses œuvres et que l’on peut traduire ainsi :
“Je me souviens qu’elle m’a pris des heures et des heures. Quand j’ai eu fini, je m’étais tellement investie que je ne savais plus quoi en penser. Je l’ai gardée près de moi pendant des jours et des jours, en jouant à cache-cache, sans la regarder pendant une journée entière, puis en la regardant pour vérifier qu’elle me plaisait toujours. Oui!”
Je procède régulièrement de cette manière, ce titre éveille donc plus particulièrement un ressenti chez moi.
Pour conclure, pouvez-vous nous parler de vos projets et des thèmes ou concepts que vous pensez explorer à l’avenir?
Je compte poursuivre la série Au pied de la lettre, notamment par l’expression Faire l’autruche, sous forme d’une jolie collaboration à plusieurs mains, qui s’attachera à la perte de biodiversité. J’ai aussi hâte d’avoir mon atelier dédié ces prochains mois, ce qui devrait grandement faciliter ma pratique. La possibilité de laisser le décor et l’éclairage en place jusqu’à la finalisation de l’image fluidifiera beaucoup le processus!
© Rachel Daucé
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Rachel Daucé est membre d’Opale Art et nous la remercions de sa confiance. Retrouvez-la sur son site internet.
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