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Bonjour VAM, pouvez-vous nous parler de la première fois où vous avez vécu une forte émotion artistique?
Il me semble que j’ai toujours baigné dans une immense forêt d’émotions visuelles. Petite, j’ai commencé à vouloir dessiner toutes ces émotions. Représenter un arbre en automne faisait partie de mes obsessions. Et mes dessins n’étaient jamais à la hauteur de mes images mentales. C’était très frustrant. Bien plus tard, au Belvédère à Vienne, je suis tombée en extase devant les immenses peintures de bouleaux de Klimt. C’était vibrant, vivant, tout à fait semblable à l’émotion intérieure que j’avais tant peiné à reproduire enfant. J’avais envie de pleurer. Plus tard encore, en voyant les sculptures et surtout les «Cellules» de Louise Bourgeois, j’ai été bouleversée. Une digue a rompu. J’ai compris que l’espace mental pouvait prendre une forme sculpturale. Que les émotions, les souvenirs ou les troubles psychologiques pouvaient s’inscrire dans un processus créatif au même titre que l’encre, l’huile ou la glaise. Merveilleuse sensation que cette autorisation à ouvrir de nouveaux champs d’expérimentation.
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Et quel a été votre parcours jusqu’à devenir une artiste plasticienne?
C’était vraiment une évidence, mais le chemin a été compliqué. Enfant, j’ai toujours eu des crayons à la main. Mais j’étais issue d’un petit milieu où faire des études d’art n’était pas concevable, il fallait apprendre un vrai métier. Poussée par mes professeurs, je suis passée par les classes prépa HEC, puis des études de commerce, et j’ai ensuite travaillé dans le marketing, pour une PME dans l’industrie. Pendant toutes ces années, j’ai eu l’impression d’être complètement hors-sol ! Ce milieu masculin était assez brutal et déstabilisant pour une jeune femme. Plus tard, cette expérience a nourri mon travail sur le corps et l’identité, mais à quel prix… J’ai ensuite fait un premier pas de côté en commençant des missions de graphisme. Peu à peu, il est pourtant devenu évident que je devais laisser l’art reprendre sa vraie place dans ma vie. Étrangement, ce ne sont ni les crayons ni les pinceaux qui sont revenus à ce moment-là, mais la matière, le volume, le végétal. J’ai commencé à broder mes premières écorces. Je ne me doutais pas qu’après quinze ans d’explorations de techniques variées, je reviendrai à ce matériau.
Y a-t-il eu une œuvre fondatrice dans votre apprentissage qui vous a fait choisir les techniques ou médiums que vous explorez aujourd’hui?
L’audace des artistes des années 70 m’a toujours fascinée. La révolution de la vision de la femme et du corps féminin… Cela m’a sûrement donné le courage de lancer mes propres expérimentations. J’ai du mal à me cantonner à un médium ou une technique. J’ai besoin d’inventer sans cesse pour trouver la forme la plus proche de mon émotion. Mais certaines techniques restent récurrentes, comme la photographie, la couture et le détournement d’objets, principalement des objets de famille, ou bien des éléments de la nature. L’œuvre fondatrice est peut-être mes Vierges rouges, des corps de femmes sur papier calque, découpés et cousus au fil de soie, laissant apparaître des mots comme écervelée, allumeuse, hystérique, mijaurée… C’était une sorte de manifeste, tant dans le sujet que dans son traitement. Les Greffes, sur lesquelles je travaille aujourd’hui, n’en sont finalement pas si éloignées.
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Vous dites naviguer entre les archétypes du féminin et les dérives de l’Anthropocène, mais évoquez également le lien entre humain et végétal. Pouvez-vous nous expliquer cela?
Je suis née fille et, très tôt, je me suis demandé ce que cela signifiait pour la société, ce que cela disait de mon statut, ce que l’on attendait de moi. Je ne me reconnaissais pas dans les modèles féminins que l’on me proposait. Je n’étais même pas sûre d’être celle dont on me renvoyait l’image. Mon travail est ancré dans ce questionnement autour de l’identité. J’ai voulu visiter toutes les formes de féminité, toutes les figures référentes, celles qui sont vénérées et celles qui sont honnies, les madones et les sorcières, sans vraiment trouver de réponse à mes interrogations existentielles. J’essaie de redessiner les contours de ma propre féminité. Cette quête me paraît néanmoins indissociable des enjeux de notre époque, où l’humain frôle le délire de toute-puissance. Je tente donc une reconnexion, une hybridation entre humain et végétal, des greffes de peau-écorce, des enracinements, des bourgeonnements. Toute forme de vie qui nous permettrait d’être plus en paix avec notre milieu et notre espèce. Les Transplantations traduisent ce désir de se laisser traverser par le vivant, de faire littéralement corps avec lui.
Et plus largement, où trouvez-vous l’inspiration?
L’inspiration est partout : les femmes de ma lignée, celles que je rencontre, celles que je lis, celles qui luttent partout sur la planète… Le bruit du monde est assourdissant lorsqu’on est sensible. Pas un jour sans qu’un mot ou une image résonne en moi et me glisse une piste que je m’empresse de noter ou de dessiner dans un carnet. Toutes ces idées m’accompagnent dans mes promenades dans les bois, juste à côté de l’atelier. J’ai toujours habité près de la forêt. Enfant, c’était un formidable terrain de jeu et d’observation. La forêt est restée le lieu qui m’apaise et m’offre souvent des fulgurances créatives. Il suffit de respirer, d’écouter, de fermer les yeux ou de les ouvrir grand. Glaner de petits végétaux est un geste machinal et constitutif de mon inspiration.
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Votre travail évoque l’idée de réparation. Comment cela se traduit-il dans votre pratique? Et que représente pour vous le fil de soie rouge qui est emblématique de certaines de vos œuvres?
En effet, je dirais que l’essence même de mon travail est de panser, mais aussi de «repenser» les plaies. Pour moi ou pour celles qui ont souffert. Je cherche des formes de réparation des corps et des souvenirs pour les reconnecter au monde. C’est une façon de repousser les fantômes, d’exorciser les souvenirs, de contrer le poids de la transmission. De trouver un nouvel ancrage. La couture au fil de soie rouge est le symbole de cette réparation. Même si je peux morceler, déchirer, contraindre les éléments, pour évoquer les violences multiples qui nous assaillent, je m’applique à les reconstruire avec le plus grand soin, respectueusement, car il n’est pas de souffrance que l’on ne puisse adoucir. Nous pouvons chérir nos cicatrices pour ce qu’elles disent de notre courage à surmonter les chagrins, les abus, les douleurs, les pertes. La réparation peut conduire à des corps troublés, où l’enjeu n’est pas de restaurer une image parfaite, mais de trouver un équilibre entre contrainte et reconstruction. Le fil rouge entrave ou consolide, chacun peut le voir selon sa propre intériorité.
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Vous créez également des installations. Qu’apporte cette pratique à votre message?
Travailler en installation rend les œuvres plus vivantes. Les mettre en scène s’impose souvent à moi, car c’est leur offrir un univers à part entière. C’est raconter toute l’histoire, alors qu’une œuvre isolée ne serait qu’un chapitre. Si j’avais simplement exposé les gants de bal de ma grand-mère près d’une chemise ancienne, je n’aurais dévoilé qu’un dixième de ce que l’installation La Camisole des grands soirs invite à deviner. De même, l’œuvre vidéo ou la performance me permettent de proposer une expérience sensorielle plus complète. Expérimenter toutes ces formes m’est indispensable. Tout est connecté. C’est une façon pour moi d’inventer des espaces intermédiaires pour résister à l’indicible.
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Vous êtes représentée par la Galerie de l’Est à Compiègne. Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs ce que représente une galerie pour une artiste telle que vous?
Le monde de l’art traverse une période difficile et avoir une galerie aujourd’hui est une vraie chance. J’ai rencontré Darya Brient en 2017, lorsqu’elle a créé la Galerie de l’Est à Compiègne. C’était une joie de découvrir les artistes d’Europe de l’Est qu’elle présentait. Darya a toujours fait des choix exigeants, elle défend ses artistes avec passion et ténacité, malgré le contexte très rude. Son engagement force mon admiration. Je savais qu’elle avait à cœur de représenter des artistes femmes et l’art au féminin. Nous ne pouvions que nous rejoindre sur ce sujet. J’avais déjà eu quelques belles expositions personnelles, mais exposer en galerie offre une visibilité auprès d’un public plus ciblé, et cela confirme le travail de l’artiste. Cette collaboration permet d’être plus solide dans ses choix de parcours.
Vous êtes membre d’Opale Art depuis plusieurs mois. Pouvez-vous nous dire ce que vous pensez de notre association et de notre magazine, et de ce que nous pourrions peut-être développer à l’avenir?
J’ai tout de suite été conquise par la qualité du magazine, que ce soient les textes, le choix des œuvres, la mise en page… Mais ce qui est surtout remarquable, c’est que vous osiez faire des choix de cœur, laissant se côtoyer tous types de pratiques et d’artistes, connus et moins connus, et leur proposer une vraie tribune. Merci de nous offrir cette opportunité ! Les articles sont de vraies plongées au cœur des univers artistiques des uns et des autres, et laissent la part belle aux images. J’ai découvert de magnifiques démarches, et même pour les artistes que je connaissais déjà, j’ai eu l’impression de mieux appréhender leur travail. À quand les expositions d’Opale Art?!
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Pour conclure, pourriez-vous recommander un artiste que nos lecteurs devraient absolument connaître?
Comme il est difficile de choisir ! Tant d’artistes méritent d’être cités… J’ai très envie de convoquer Francesca Woodman pour son œuvre prolifique d’une incroyable force, la liberté et la puissance de ses explorations photographiques, dans une forme d’urgence, comme si elle savait qu’elle n’allait pas rester longtemps parmi nous. Son corps comme unique objet d’expérience, surréaliste et fantomatique, c’est fascinant. Elle fait partie des artistes qui m’ont coupé le souffle autant qu’ils me l’ont redonné.
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