© Yossérian Geairon
La lumière et ses reflets ont un rôle central dans vos œuvres. Comment décririez-vous votre travail?
À travers ma démarche, j’explore le rapport qu’entretient le spectateur avec le tableau. Je souhaite engager le spectateur en créant de nouvelles perspectives entre la peinture et les différents effets qu’offrent les matériaux que j’utilise. Par exemple, les formes abstraites sont peintes et les formes figuratives sont le produit du reflet du spectateur.
Je tente également d’engager le spectateur avec les effets de lumière. Ces derniers se superposent à la peinture pour ne former qu’un, mais uniquement si le spectateur se meut autour du tableau.
Cette expérience appelle à reconsidérer le statut du spectateur dans sa perception du tableau. Grâce aux jeux de reflets et d’effets de lumière, mes tableaux invitent le spectateur à créer de nouvelles connexions avec celui-ci, à devenir acteur.
Quels matériaux utilisez-vous?
La peinture acrylique est privilégiée dans mon travail car elle sèche vite et me permet de travailler rapidement. De plus, avec un peu de préparation, elle est compatible avec beaucoup de supports.
Au départ, la toile était mon principal support. Et contre toute attente, l’élément déclencheur fut de troquer le coton pour du plexiglass. Il a la propriété d’intégrer l’image du spectateur qui s’y admire presque à son insu. Il est difficile à manipuler, mais offre beaucoup de possibilités. En outre, la peinture intervient en surface comme en arrière-surface du plexiglass. Progressivement, notre lecture du tableau est faite de va-et-vient entre ces deux espaces. Parfois la peinture prend le dessus sur les divers reflets, parfois c’est l’inverse.
Pouvez-vous nous parler de votre série « Natures Mortes »?
Cette série et a fortiori la photographie, occupe une place particulière car elle reste à ce jour inaboutie. Je me souviens avoir commencé avec l’idée d’explorer une nouvelle façon de manipuler des champs de couleurs. Le thème de la nature morte s’est imposé de lui-même, car représenter des objets inanimés est un exercice courant en peinture. Très vite, j’ai testé différentes méthodes afin d’écraser la perspective ou encore de fondre l’objet dans son environnement pour en faire un tableau abstrait.
La nature morte devient une excuse, pas pour donner à voir des objets, mais plutôt pour trouver un équilibre entre forme et couleur, ou encore entre sujet et décor. Tant et si bien que par la suite, les objets choisis pour composer la nature morte n’avaient en eux-mêmes plus vraiment d’importance, une simple patate suffisait ! Et vers la fin, les champs de couleurs, sont souvent représentés avec des feuilles en cartons peintes qui occupent une large place dans l’image.
© Yossérian Geairon
Qu’est ce qui a provoqué votre changement de vie, du droit à une carrière d’artiste?
J’ai toujours été animé par un parcours professionnel œuvrant pour le bien commun, et la possibilité d’agir au sein de structures pour l’intérêt général m’enthousiasme encore aujourd’hui. Si actuellement mes connaissances en droit de l’environnement et de l’urbanisme ne me servent pas directement dans ma démarche artistique, je considère mon parcours universitaire comme une étape nécessaire à ma situation présente. Il a fait de moi ce que je suis aujourd’hui, et rien ne pourra me faire regretter les années passées à étudier le droit !
Petit déjà, je dessinais constamment, rarement avec de la couleur, mais toujours avec panache. Avec le temps, mes études ont pris une telle place dans ma vie que la moindre activité artistique n’avait plus de quoi respirer. C’était sans compter le jour où je me suis rendu à la déchetterie avec mon père pendant un grand nettoyage de printemps. Près d’une benne à ordures se trouvait un carton rempli de tubes de gouache hors d’âge, et je l’ai ramené chez moi. C’est là que tout a commencé. Ou recommencé !
Je me suis mis à peindre tous les jours sans exception, imitant les grands maîtres et falsifiant les plus beaux paysages. Pris d’une fougue sans pareille, j’ai pris la décision de ne plus jamais laisser cette part de moi-même dans l’ombre. L’année d’après je m’inscrivais à l’Académie des Beaux-Arts.
© Yossérian Geairon
Et quels sont les artistes qui vous ont influencés?
Très vite le pouvoir de la couleur m’a fasciné et je me suis intéressé aux peintres les plus adroits et innovants en la matière. L’abstraction portée par le mouvement du Color Field ou l’expressionnisme abstrait tient une grande place dans mon éducation artistique. Grâce à eux, porter les couleurs à leur maximum est un objectif encore intact chez moi.
Parmi les artistes dont j’ai vu le travail, les toiles d’Olivier Debré conservent un intérêt particulier à mes yeux. L’expression d’immenses plages de couleurs nous pousse dans un monde presque irréel. En Touraine, Olivier Debré est assurément connu. Après plusieurs voyages, notamment au Japon où il s’inspirera de l’impermanence de la nature pour travailler son geste et ses couleurs, il s’est vu confier une commande de quatre gigantesques toiles qu’il nomme Les Nymphéas. Ces peintures sont influencées par les mouvements de la Loire qui traverse la ville de Tours, où j’ai fait mes études de droit.
C’est là-bas, en 2019, au Centre de Création Contemporaine Olivier Debré que j’ai vu pour la première fois des plages de couleurs envahir une salle. Debré avait la particularité de mélanger sa peinture avec de l’eau de javel pour la diluer au maximum, et aussi de peindre avec des serpillères ou des balais. Les empreintes de ses gestes sur la toile sont quasi nulles. Il préfère laisser couler la peinture le long de ses énormes toiles, ce qui laisse une grande place au hasard et à l’imprévu. C’est une manière, il me semble, de minimiser sa responsabilité et d’accepter les choses comme elles viennent dans son processus de création. Tout cela donne des tons à la fois chargés et vaporeux, qui n’ont que peu de peine à s’imposer à nous.
Je crois savoir que vous participez à divers projets culturels en parallèle de votre travail créatif?
Oui, lors de mes années aux Beaux-Arts de Tournai, j’ai participé à divers projets culturels qui m’ont progressivement enseigné le fonctionnement des structures qui permettent aux artistes d’exposer leur travail. Je suis ébloui par les efforts mis en œuvre pour que la moindre initiative culturelle puisse être une réussite. Sans artiste, il n’y a pas d’œuvres, certes. Mais n’oublions pas toutes les personnes qui luttent pour offrir des lieux d’expressions dignes de ce nom !
Je me voyais mal n’être « que » artiste. J’ai donc décidé de participer à mon échelle à différentes initiatives capables de valoriser le travail de la jeune génération d’artistes, ou encore d’offrir des activités culturelles à des publics éloignés des institutions J’ai commencé en me portant volontaire à des activités d’arts plastiques proposées par l’Académie des Beaux-Arts au profit de l’association B’eau B’art à Tournai (un club thérapeutique, lieu d’inclusion et de lien social – NDLR).
J’ai aussi organisé des visites guidées pour des enfants d’écoles primaires de quartiers prioritaires, et été conférencier pour Artora (une agence de médiation culturelle – NDLR). Encore aujourd’hui, j’interviens dans des EHPAD ou auprès d’associations pour échanger autour d’un thème particulier au bénéfice d’un public sénior. Mes interventions sont un peu touche-à-tout : on peut discuter de l’amour dans l’art ou encore de l’évolution du jazz. C’est une manière de créer un lien intergénérationnel autour d’un voyage culturel.
© Yossérian Geairon
Pouvez-vous conseiller à nos lecteurs des lieux d’art à découvrir? Et où pourrons nous bientôt voir votre travail?
Je crois que toutes les écoles d’art ont le mérite de proposer des travaux authentiques et personnels, loin de certains espaces d’expressions artistiques parfois trop lisses ou convenus. Les portes ouvertes de ces écoles sont un bon moyen de faire de belles découvertes. Aussi, dans le Nord de la France, j’affectionne le Delta Run Space à Roubaix qui propose des expositions toujours surprenantes (NDLR : Créé en 2017, Delta Studio Artiste Run Space est un lieu de résidence d’artistes, un atelier et un espace d’exposition d’art contemporain).
Jusqu’au 5 janvier 2025, j’expose au MILL, le Musée Ianchelivici de la Louvière en Belgique, dans le cadre du Prix du Hainaut. Plusieurs de mes tableaux y seront présents et encore pleins d’autres artistes, tous plus surprenants les uns que les autres.
© Yossérian Geairon
Merci Yossérian. Pour conclure, que pensez-vous du projet Opale Art?
Merci à vous ! À mes yeux, Opale Art fait partie de ces initiatives qui favorisent grandement la visibilité des jeunes artistes à un public potentiellement diversifié. J’imagine très bien que vous puissiez organiser des événements comme des expositions « one shot » ou encore des concours, de portraits vidéos au sein d’ateliers artistes pour découvrir autrement leur pratique.
Dans tous les cas, je lui vois un bel avenir !


