© Marta Grassi
Marta Grassi naît en 1961 à Montevideo, en Uruguay. Elle grandit dans un environnement où la peinture est présente de façon diffuse mais déterminante, entre ateliers familiaux et souvenirs d’expositions visitées enfant. Formée d’abord au design textile dans son pays natal, elle développe très tôt une attention particulière aux motifs, aux rythmes et aux couleurs. Installée en France depuis une trentaine d’années, elle vit et travaille aujourd’hui entre Paris et Poitiers.
À Paris, elle suit les cours de dessin de modèle vivant des Ateliers Beaux-Arts de la Ville, où elle affine son rapport à la figure humaine. Autodidacte en peinture, elle construit sa pratique en marge des parcours académiques classiques, tout en menant parallèlement une activité salariée. Ce n’est que tardivement qu’elle choisit de montrer son travail et d’envisager une professionnalisation, dans un mouvement mûri lentement, à distance des injonctions et des urgences.
Des figures intérieures dans des espaces hors du monde
La peinture de Marta Grassi demeure figurative, mais elle se déploie dans des espaces affranchis de toute perspective réaliste. Les personnages qu’elle met en scène — souvent des femmes — évoluent dans des paysages mentaux où le dedans et le dehors se confondent. Ces figures, parfois plongées dans une rêverie solitaire, parfois engagées dans un face-à-face direct avec le regardeur, semblent habiter des lieux suspendus, à la frontière du réel et de l’imaginaire. La nature stylisée qui les entoure, généreuse et protectrice, participe à cette sensation de monde parallèle, proche du réalisme magique littéraire qui nourrit son imaginaire. L’atmosphère de ses tableaux oscille entre douceur et inquiétude, sérénité et trouble, laissant toujours une part de mystère ouverte à l’interprétation.
Processus, couleur et poétique du doute
Le travail de Marta Grassi se construit sans croquis préparatoire. La peinture commence souvent par de grandes nappes de couleur, posées à l’acrylique très diluée sur une toile horizontale. La matière circule librement, impose ses trajectoires, et c’est dans l’observation attentive de ces accidents que naissent les premières formes. À d’autres moments, quelques lignes au crayon viennent esquisser un espace initial, un décor mental dans lequel la figure humaine s’inscrit presque inévitablement. Par recouvrements successifs, hésitations assumées et transformations continues, la composition se précise. L’huile intervient en fin de processus, principalement pour les personnages, apportant densité, profondeur et vibration par le jeu des glacis.
Lunes, étoiles, animaux, feuillages ou signes abstraits constituent un vocabulaire récurrent, chargé de résonances symboliques. À travers ses séries, malgré l’évolution constante des procédés, persiste une même recherche : faire émerger une poésie silencieuse, fragile et persistante, née d’un dialogue patient avec la peinture.
01/06
Si vous deviez présenter votre art à un enfant.
Sur une toile on peut faire vraiment tout ce que l’on veut, et représenter toutes les choses qu’on veut, qu’elles existent ou pas. On peut dessiner le soleil et la lune en même temps, on peut peindre des étoiles sur l’herbe et des fleurs en forme de poisson. Pour laisser aller mon imagination et peindre des choses nouvelles, j’aime bien commencer par couvrir ma toile de taches de deux ou trois couleurs diluées. Il y a beaucoup de façons de faire de jolies taches : en soufflant sur la peinture, en l’écrasant avec un papier ou avec un sac plastique, en l’éclaboussant… Quand c’est sec, en les regardant attentivement on pourra découvrir des formes qui vont ressembler à un animal, ou peut-être à une personne ou à une plante.
Alors je vais dans le sens de ce que je vois, je choisis les endroits que je veux préserver et je cache tout ce qu’il y a autour avec une couche de peinture plus épaisse. Je pourrai encore continuer à dessiner et à peindre dessus une fois que ça aura séché. Ceci est possible avec la peinture acrylique, ça ne marcherait pas avec la gouache car les couches successives se mélangeraient entre elles. Je veux que mes peintures soient harmonieuses, qu’elles dégagent de la poésie ; aussi je choisis les couleurs avec soin, et il m’arrive de m’inspirer des peintres coloristes, comme Van Gogh ou Gauguin.
02/06
Si vous deviez garder un moment décisif qui a influencé votre art ou votre choix de devenir artiste.
Il n’y a pas eu pour moi de moment dans ce genre, c’est plutôt une longue décantation qui s’est produite. Dans ma famille il y avait plusieurs peintres : mon grand-père, des oncles et grands-oncles… Enfant, quand j’allais chez eux je voulais tout voir et tout apprendre. J’aimais être plongée dans cette ambiance artistique et j’ai toujours été encouragée par ma famille pour que je puisse peindre. Je garde encore le souvenir d’expositions et d’ateliers que j’ai visités étant enfant. Mais une conjonction de facteurs a fait que cette prédisposition n’aboutisse pas à une carrière artistique au bon moment : d’une part, je voyais la précarité dans laquelle vivaient les artistes et je savais que cette instabilité ne me convenait pas. J’ai dû commencer à travailler jeune pour participer aux finances de la famille, et j’ai opté pour un emploi salarié. D’autre part, je vivais en Uruguay sous une dictature militaire qui a duré 12 ans, période pendant laquelle l’école des Beaux-Arts a été fermée.
Ce n’est qu’à la quarantaine passée que j’ai commencé à montrer mon travail et que j’ai tissé des liens avec d’autres artistes et des amateurs d’art, ce qui m’a conduite à l’endroit où je me trouve aujourd’hui.
03/06
Si vous ne deviez garder qu’une seule de vos œuvres.
Il y a eu une peinture que j’ai faite lors de la mort de mon père, je l’ai faite pour lui, j’y ai mis tout ce que je ressentais en ce moment, et ce que je lui souhaitais. Il s’agissait d’une peinture abstraite et colorée. Mais j’ai choisi de la laisser partir — loin ! — en me disant que c’était une façon de laisser mon père faire un nouveau voyage. C’est la seule fois où j’ai hésité à garder une de mes peintures, mais je ne regrette pas de m’en être séparée. Je suis toujours contente de voir partir mes œuvres, de savoir que quelqu’un d’autre les désire.
En règle générale, la toute dernière peinture que je viens de terminer est importante pour moi, parce qu’à chaque nouvelle toile aboutie j’ai le sentiment de faire un pas en avant, de « grandir » du point de vue pictural. En ce moment cela m’arrive avec la peinture Pollen. J’y ai peint un personnage masculin, ce qui est rare chez moi, et j’y ressens une avancée dans ma recherche en couleur et en composition. Pollen est actuellement accrochée dans mon salon et je la regarde au quotidien ; je vais vivre un certain temps avec elle avant de la laisser s’envoler.
© Marta Grassi
04/06
Si votre art avait un super-pouvoir.
À la lecture de votre question, le premier mot qui m’est venu en tête est « panser ». Ce serait un tableau qui aurait le pouvoir de soulager ceux qui le regardent, de leur permettre de ressentir une émotion positive, en les libérant du poids des angoisses que chacun porte en soi. Il m’est arrivé de ressentir ça face à un petit portrait qu’Egon Schiele a fait de sa femme Edith, et une autre fois en tombant nez à nez avec Écriture rose de Simon Hantaï au Centre Pompidou.
Dans les deux cas — et il y en a eu d’autres — à peine face à l’œuvre, les larmes me sont montées aux yeux. C’est une émotion très forte qui m’a fait beaucoup de bien, alors que je n’allais pas mal. C’est difficile à expliquer avec des mots, mais cette émotion m’a allégée immédiatement en m’apportant du bonheur. Voilà un super-pouvoir pour un tableau !
05/06
Si vous pouviez rencontrer ou collaborer avec un artiste célèbre.
Cela fait un certain temps que je regarde beaucoup le travail de Richard Diebenkorn. Je suis admirative devant ses tableaux dans lesquels il réussit à créer un espace autant avec la couleur qu’avec des traits et des figures géométriques, en superposant des couches de peinture et de fusain. J’étudie son travail et m’attelle à comprendre le cheminement qui l’a conduit à conjuguer sur ses toiles l’abstraction et la figuration.
J’aurais vraiment aimé recevoir son enseignement, mais aussi connaître cet homme à l’esprit créatif et libre qui a souvent œuvré à contre-courant des tendances, avec persévérance et humilité.
06/06
Si vous aviez rédigé cette interview, quelle question vous seriez-vous posée ?
Je ne sais pas bien comment formuler la question, mais elle concernerait mon état d’esprit pendant le travail. On me dit que mes peintures dégagent de la douceur, mais est-ce qu’il m’est doux de créer ? La plupart des fois le temps de peinture est un temps heureux, lié à un sentiment de plénitude et de liberté. Mais au cours du travail, vu la forme assez chaotique et hasardeuse que j’ai d’avancer sur une toile, j’ai souvent des moments de confrontation assez difficiles, pendant lesquels je me bagarre avec la peinture. Je me fais violence régulièrement pour des choses qui peuvent sembler ridicules : ce petit bout de peinture qui me plaisait tant et que j’ai préservé pendant plusieurs séances sera finalement sacrifié et recouvert, pour le bien de l’ensemble.
Il y a, en dehors de l’aspect « plaisir » de la peinture et de la couleur, un travail intellectuel qui me passionne : j’ai des problèmes à résoudre en permanence, et j’aime ça. Mais c’est vraiment très énervant lorsque je ne trouve pas la solution. Des fois je dois renoncer et tout jeter car j’ai tellement essayé de choses sur une toile qu’elle commence à ressembler à une vraie croûte. C’est rare pour moi qu’une peinture « coule de source », tellement rare que je me dis en la terminant que ce n’est pas une bonne peinture — ce qui n’est pas toujours vrai non plus, heureusement.
© Marta Grassi
Marta Grassi figure également dans le portfolio de notre magazine imprimé collector et est membre d’Opale Art. Nous la remercions de sa confiance. Retrouvez nos autres portraits d’artistes en suivant ce lien. Et découvrez de nombreux artistes sur notre compte instagram.


