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œuvre surréaliste peinte par Josh Harnack
© Josh Harnack

Josh Harnack grandit à Edmonton, en Alberta, et découvre tôt le goût des arts avant de s’orienter vers le cinéma. En 2012, il rejoint Vancouver pour étudier à la Vancouver Film School, alors même qu’un diagnostic de cancer testiculaire vient ponctuer sa dernière journée de lycée. C’est durant ces années de formation — marquées par deux récidives, une session de radiothérapie et quatre mois de chimiothérapie — que la peinture s’impose à lui, moins comme un choix que comme une nécessité. Là où sa santé et sa carrière d’acteur lui échappaient, la toile lui rendait un sentiment de maîtrise. De retour à Edmonton en 2015 pour entamer sa carrière d’artiste, il obtient avec mention un diplôme en design graphique et communication visuelle, tout en exposant son travail à travers l’Ouest canadien. En 2021, il publie Make It Till You Make It, un livre documentant son parcours artistique à l’intention des artistes en devenir. En 2023, il organise Train of Thought, une exposition sold-out menée avec vingt artistes d’Edmonton autour de la réinvention d’œuvres oubliées. Son travail lui a valu plusieurs prix, bourses et résidences en Alberta et en Colombie-Britannique, ainsi qu’une résidence internationale au Château d’Orquevaux, en France.

Ressusciter les oubliés

Au cœur de la pratique de Josh Harnack se trouve une série officieuse devenue l’un de ses projets les plus personnels : l’acquisition d’un lot de six mille peintures à l’huile dans un garde-meuble, et l’injection dans ces toiles anonymes et souvent banales de créatures surréalistes qui les ramènent à la vie. Ce geste — récupérer ce qui a été abandonné pour le transformer — est à l’image de sa démarche globale : rien ne se perd, pas même le désordre. Travaillant à l’huile et à l’acrylique, il intègre parfois des fragments de palettes séchées dans ses compositions, refusant la hiérarchie entre le propre et l’accidentel. Le réalisme y côtoie le surréalisme, le monde tangible se plie sous la pression du récit, de l’émotion et du symbole. Chaque peinture devient un espace où l’inconscient et l’intention se rencontrent, où des dialogues intérieurs — entre peur et espoir, vulnérabilité et résilience — prennent une forme visible.

Les monstres qui font signe

Les créatures qui peuplent les toiles de Josh Harnack ne sont pas de simples motifs fantastiques : elles sont le langage par lequel il explore ce qui résiste à être dit autrement. Ces monstres figurent ses insécurités, ses blessures, les parts de lui-même qu’il n’aime pas toujours regarder en face — et qu’il choisit pourtant d’exposer à la lumière. L’art lui sert à traduire des états intérieurs encore sans mots, et c’est souvent en terminant une toile qu’il comprend ce qu’il y cherchait. Animaux anthropomorphisés, paysages habités, figures hybrides : chaque élément est choisi pour sa résonance métaphorique autant que pour ses qualités plastiques. Josh Harnack se pense volontiers comme un traducteur de visions, capable d’incarner les idées des autres autant que les siennes. Il avance avec cette conviction que l’art ne doit jamais se prendre trop au sérieux — même quand les idées qui le traversent, elles, le sont profondément.

01/06

Si vous deviez présenter votre art à un enfant.

Je m’accroupirais probablement, je le regarderais droit dans les yeux, et je lui dirais : « Tu sais comment parfois tu ressens quelque chose de si grand que tu ne peux pas l’expliquer avec des mots ? Eh bien, j’essaie de peindre ces choses-là, celles pour lesquelles on n’a pas de mots. Parfois ça ressemble à des gens et des animaux, mais la plupart du temps c’est un peu plus étrange — des monstres et d’autres créatures bizarres sortis de mon imagination. » Et ensuite je lui raconterais que j’ai acheté un garde-meuble contenant 6 000 peintures à l’huile, et que je prends ces vieilles toiles oubliées pour y injecter des monstres surréalistes qui les ramènent à la vie. Je lui dirais qu’être artiste, c’est un peu faire des choses d’enfant à titre professionnel. Que je joue pour gagner ma vie et que je dois prendre mon jeu très au sérieux pour continuer à jouer. Je lui dirais que j’invente des mondes qui n’existent pas, et que je colle des idées ensemble jusqu’à ce qu’elles aient du sens — un peu comme des Lego, mais en plus sale.

Parfois je sais ce que je vais créer avant de commencer, et parfois la peinture se révèle à moi au fur et à mesure que j’avance — et si j’ai de la chance, un sens plus profond émerge une fois qu’elle est terminée, comme si l’œuvre me renvoyait une image de ce qui se passe dans mon inconscient. Quand j’ai commencé ma série de collaborations officieuses, je me sentais poussé à injecter ces toiles de monstres surréalistes sans vraiment savoir pourquoi. C’est seulement après coup que j’ai compris : je peignais les petits monstres qui vivent en moi. Et comme avec les gens, à première vue tout semble « normal », mais si on regarde vraiment, on commence à voir toutes les particularités. Parfois ces monstres représentent mon ego, mes insécurités, mes blessures — des parties de moi que je n’aime pas forcément. Je trouve ça fascinant : chaque peinture me permet de découvrir un nouveau monstre et de le sortir à la lumière pour que tout le monde puisse le voir. Et si l’enfant hochait la tête, je lui dirais : « Et le mieux dans tout ça ? Il n’y a pas de bonne réponse dans l’art. Si tu veux peindre un orignal violet pilotant un vaisseau spatial, fais-le. C’est à peu près mon métier. »

02/06

Si vous deviez garder un moment décisif qui a influencé votre art ou votre choix de devenir artiste.

C’est une question très chargée. J’ai de nombreux petits moments, chacun une impulsion de l’univers. Mais il y a un moment majeur qui m’a vraiment poussé dans cette direction. C’était en décembre 2014. Je venais d’obtenir mon diplôme de la Vancouver Film School. J’avais obtenu un agent et je débutais ma carrière professionnelle d’acteur. Avant cela, l’art et la peinture étaient pour moi un hobby. J’avais pris des cours d’art au lycée et trouvé ça amusant, mais en faire une carrière n’était pas dans mon horizon. En 2012, j’avais reçu un diagnostic de cancer testiculaire et subi une opération le dernier jour du lycée. Peu après, je suis parti à Vancouver pour devenir acteur — ma première vocation. Pendant ce temps, j’étais trop fauché pour faire grand-chose à Vancouver sinon rester chez moi et peindre. Cela s’est avéré être un acte réconfortant et thérapeutique, même si je ne le voyais pas consciemment ainsi. À mi-parcours du programme, le cancer était revenu et j’avais dû subir un mois de radiothérapie. Durant ce mois, l’art s’est révélé encore plus important car il me donnait le sentiment d’être en contrôle. En étant en école de cinéma, j’avais l’impression que le jeu d’acteur c’était juste être une marionnette dans la création de quelqu’un d’autre, et maintenant que ma santé non plus n’était pas en mon contrôle, l’art était ce qui m’ancrait et me donnait ce sentiment de contrôle dont j’avais désespérément besoin. Au moment où j’avais obtenu mon diplôme, décroché un agent et commençais les auditions, je sentais une tension dans mon monde intérieur. Mon cœur n’était plus totalement investi dans le domaine du jeu comme avant. Quelques mois plus tard, lors d’un contrôle de routine, le cancer était revenu pour la troisième fois. Assez ironiquement, quand le médecin a appelé pour annoncer la nouvelle, j’étais chez moi à regarder The Fault in Our Stars en portant un t-shirt James Dean, Live Fast-Die Young. Je ne dis pas que j’ai attiré le cancer en le manifestant, mais je suis sûr que ça n’a pas aidé. Le médecin m’a dit que je devais commencer une chimiothérapie de 4 mois au plus vite, ce que j’ai choisi de faire à Edmonton pour être avec mes amis et ma famille. Sans entrer dans les détails, la chimio était éprouvante. J’ai eu tous les effets secondaires possibles et plus encore. Le seul côté positif c’est qu’après la chimio mes cheveux ont repoussé bouclés pendant un moment, ce qui était un changement agréable.

Après la dernière séance de chimio, je suis sorti fêter ça dans un bar avec des amis et de la famille. C’est cette nuit-là qui a tout changé pour moi. À ce moment-là, je me sentais comme si mon ticket avait été composté et que je vivais du temps bonus, pensant que je ne vivrais probablement jamais une vie entière. Je savais que je devais suivre mes rêves plus que jamais, mais le jeu d’acteur ne semblait plus tout à fait juste. Je me suis assis au bar, reconnaissant d’être en vie et entouré des gens qui m’aimaient. Tôt le lendemain matin, vers 4h, mon ami est venu me prendre pour aller skier en montagne. Mais avant qu’il arrive, le téléphone a sonné. Ma mère a couru dans les escaliers, a répondu, et après quelques mots courts, a raccroché. Mon oncle venait d’avoir un AVC et était emmené d’urgence à l’hôpital. Mon père m’a dit d’aller skier et qu’il me tiendrait au courant. Mais avant la fin de la journée, mon oncle était parti. Ce fut le point de basculement pour moi dans la poursuite d’une carrière d’artiste. Entre le sentiment de perte de contrôle dans ma carrière d’acteur, sur ma santé, et la douleur de voir un être cher partir soudainement après une nuit de célébration où on parlait encore de retraite, j’ai su que je devais faire quelque chose de significatif de ma vie pendant que je le pouvais — et pour moi, c’était être artiste.

03/06

Si vous ne deviez garder qu’une seule de vos œuvres.

Il y en a quelques-unes. Mais celle que je garderais est mon tableau du Lion. Je l’ai fait en 2014 : un lion avec des lunettes de soleil, en smoking, tenant un verre de vin sur un plateau en argent. À l’époque je ne savais pas pourquoi je le peignais, mais je l’aimais. Beaucoup. Je ne pouvais pas m’arrêter de le regarder. Il me captivait, je m’étais impressionné moi-même et il me faisait vraiment me sentir bien. À l’époque, ce tableau était inspiré par le monde brut et sauvage du fait d’être en école de jeu d’acteur. Il capturait l’animal intérieur qui essaie de se fondre dans la société, de paraître convenable et civilisé, tout en sachant que c’était un lion et qu’il ne se déguisait pas très bien. J’ai tellement aimé ce tableau que j’en ai fait une série complète, et j’ai même commencé la première partie de ma carrière à peindre des animaux anthropomorphisés. Je suis même allé jusqu’à le repeindre en 2019 et en 2024 pour montrer ma progression en tant qu’artiste.

De plus, ce n’est que des années plus tard que j’ai compris la vraie raison pour laquelle je l’avais peint : je me projetais inconsciemment. Ce lion apparemment fier qui veut être vulnérable, qui veut être vu, mais trop timide et trop peu sûr de lui pour se le permettre. Se cachant derrière des lunettes de soleil, des vêtements chics et l’alcool. Ce tableau représente donc, pour moi, moi-même, mes débuts en tant qu’artiste, et mon chemin vers la vulnérabilité et l’authenticité.

œuvre surréaliste peinte par Josh Harnack
© Josh Harnack
04/06

Si votre art avait un super-pouvoir.

Si mon art avait un super-pouvoir, je voudrais qu’il montre instantanément aux gens la version d’eux-mêmes qu’ils ont oubliée — celle qui est courageuse, curieuse, imaginative, celle qu’ils étaient enfants, avant que la vie commence à distribuer des factures et des responsabilités. La version qui les inspire à créer, à s’exprimer, sans se soucier de ce que les autres pensent ni si ça rapportera de l’argent. La version qui les aide à se comprendre eux-mêmes et, par là, à être plus compatissants envers les parts d’eux-mêmes qui ont le plus besoin d’amour. Je pense que ce genre de super-pouvoir pourrait rendre le monde un peu moins lourd, un peu plus plein d’espoir, et rappeler aux gens de se concentrer sur ce qui compte vraiment. Le monde serait beaucoup plus doux si nous étions plus nombreux à nous souvenir de cette part de nous-mêmes.

Et si en plus il pouvait se fixer parfaitement droit au mur du premier coup, ce serait bien aussi.

05/06

Si vous pouviez rencontrer ou collaborer avec un artiste célèbre.

Je voudrais collaborer avec Salvador Dalí. Il a été l’une de mes premières grandes inspirations en tant qu’artiste. Je vois en lui un homme qui est lui-même sans s’excuser, excentrique et curieux, sans parler de sa grande maîtrise technique artistique. J’aime ces aspects de lui car c’est aussi ce vers quoi je tends. Je pense qu’il a un esprit vraiment intéressant dans sa compréhension de nombreux domaines différents, tant artistiques que scientifiques, qu’il utilise comme inspiration pour son travail. J’aime la façon dont il crée des peintures et sculptures sauvages, surréalistes et parfois grotesques, souvent puisées dans son inconscient et ses rêves. J’aime son utilisation du symbolisme dans son travail et je pense que cela ferait une exploration de l’esprit infiniment fascinante, imprévisible par nature. Je pense que collaborer avec Dalí m’aiderait à me donner la permission de faire de même, d’être moi-même sans m’en excuser.

06/06

Si vous aviez rédigé cette interview, quelle question vous seriez-vous posée ?

La dernière fois que j’ai sérieusement pensé à abandonner ma pratique artistique ? Pour moi, c’était entre août 2024 et février 2025. Et si je me pose cette question, c’est parce que les réseaux sociaux font toujours tout paraître si parfait. Je reconnais faire partie du problème, alors je veux profiter de cette occasion pour être honnête : tout n’est pas rose, et si vous lisez ceci en traversant des moments difficiles, vous n’êtes pas seul.

Entre août et février, plusieurs choses se sont produites. D’abord, j’ai eu un grave accident de voiture. Une jeune femme a grillé un stop en traversant un grand carrefour et je l’ai percutée de plein fouet à 60 km/h. Ma voiture a été totalement détruite et j’ai eu un whiplash et une commotion cérébrale dont les symptômes ont duré des mois. Quelques semaines plus tard, mon grand-père s’est donné la mort en fonçant dans un terre-plein central. C’était une nouvelle dévastatrice : c’était un homme heureux, content de sa vie à 89 ans bien sonnés. Il vivait dans sa propre maison, avait une voiture et de l’argent de côté. Mais il en avait simplement fini avec la vie et ne voulait le dire à personne ni donner le moindre signe. Il n’a laissé qu’un petit mot au dos d’un reçu : « Je fais les choses à ma façon, je vous aime tous. » Sur le plan professionnel, le travail de l’été ralentissait, jusqu’à presque s’arrêter. Rien ne se passait vraiment pour moi : aucune commande, aucune fresque murale, aucune exposition, pratiquement aucun travail. Je perdais de l’argent et j’avais des factures à payer. J’avais signé pour une résidence artistique en France et pour un salon appelé Artist Project à Toronto. Bien que ces deux choses semblent formidables, et elles le sont, elles coûtent cher rien que pour y participer et il n’y a aucune garantie de retour sur investissement — et quand on ne gagne pas d’argent pour payer tout ça, c’est encore pire, avec Noël qui approchait en plus. En décembre, j’ai été expulsé de mon atelier parce que la personne à qui je sous-louais m’a annoncé qu’elle déménageait et que le loyer était payé jusqu’à une certaine date, après laquelle je devais payer directement le propriétaire. Elle n’a jamais payé le loyer. Elle a quitté la ville en emportant l’argent, ce qui a poussé le propriétaire à louer mon atelier à quelqu’un d’autre sans me prévenir. J’ai appris la nouvelle parce que les nouveaux locataires m’ont appelé 3 jours avant leur emménagement pour savoir si j’aurais libéré les lieux à temps. J’ai eu un peu de temps supplémentaire pour déménager, et j’ai ramené mon atelier chez ma partenaire, dans le sous-sol. C’était un gros coup dur pour ma carrière. Je traversais aussi des difficultés dans ma relation. Les choses n’allaient pas bien. Nous nous disputions presque quotidiennement, mon niveau de stress tuait mon envie de créer, de me présenter devant la toile. J’étais épuisé rien qu’à tout traiter, et je ressentais encore les symptômes de ma commotion. Mon estime de moi a pris un gros coup, je me sentais comme un raté en tant qu’artiste et en tant que partenaire. Avec tout ce stress, je suis tombé dans une dépression. Mes amis et ma famille ont commencé à le remarquer car je m’isolais de plus en plus et devenais irritable. Je cherchais du travail pour aider à payer les factures, et j’envisageais même de retourner à l’école pour entamer une nouvelle carrière, surtout si ma partenaire et moi allions fonder une famille.

Février a été le point de rupture. Un jour, alors que mes parents étaient en vacances au Mexique, j’étais chez eux à pelleter la neige de l’allée et à arroser leurs plantes quand mon père a appelé. Mon oncle avait eu un anévrisme cérébral et était décédé. C’était le frère jumeau de mon père et une sorte de deuxième père pour moi. C’était la goutte de trop et je ne pouvais plus supporter la tension dans ma vie et ma relation — alors j’ai rompu avec ma partenaire et je suis retourné habiter chez mes parents. À 31 ans, rentrer chez ses parents, ça fait vraiment mal à l’ego. Je pensais vraiment que la carrière artistique dont j’avais rêvé était terminée. Mais pour finir sur une note plus légère : ça ne l’était pas. Les choses ont commencé à s’améliorer, ma famille et mes amis se sont rassemblés pour me soutenir émotionnellement et financièrement. J’ai fait mon deuil avec ma famille — pour mon oncle, pour ma relation — et avec le temps les choses ont commencé à sembler moins lourdes. J’ai pu me remettre devant la toile et créer. J’ai mis tout mon cœur dans mon travail, et au fil du printemps et de l’été les choses ont commencé à se retourner. Le poids de cet hiver pèse encore sur mon cœur, mais en ce moment je suis heureux d’avoir traversé cette tempête et d’être encore là pour créer.

œuvre surréaliste peinte par Josh Harnack
© Josh Harnack

Josh Harnack figure également dans le portfolio de notre magazine imprimé collector et est membre d’Opale Art. Nous le remercions de sa confiance. Retrouvez nos autres portraits d’artistes en suivant ce lien. Et découvrez de nombreux artistes sur notre compte instagram.