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Sculpture d'art concret par l'artiste Michel Delaunay
© Michel Delaunay

Pour commencer, pourriez-vous expliquer à nos lecteurs ce qu’est l’Art Concret et en quoi il se distingue des autres courants?

L’Art Concret est un courant qui naît officiellement en 1930, lors de la publication par Théo Van Doesburg à Paris du Manifeste de l’Art Concret. Ce qu’il défend, c’est une idée assez radicale : selon lui, rien n’est plus réel qu’une ligne, qu’une couleur ou qu’une surface. L’œuvre d’art n’a donc pas besoin d’imiter la nature, ni d’exprimer un sentiment personnel. Elle doit exister par elle-même, avec ses propres moyens : la géométrie, la couleur et la composition. Nous sommes dans une démarche où tout est pensé, mesuré, construit avant même d’être peint.

Concrètement, cela donne des formes simples – carrés, cercles, triangles – organisées avec précision, souvent avec une palette de couleurs réduite. L’idée n’est pas de représenter le monde extérieur, mais de créer un langage visuel qui soit valable pour tout le monde, au-delà des cultures.

œuvre d'art concret par l'artiste Michel Delaunay
© Michel Delaunay

Après un parcours scientifique, vous avez rejoint l’École des Beaux-Arts de Rouen en 1973, et avez choisi pour thème de mémoire l’histoire des polyèdres. Qu’est-ce qui vous fascinait dans ces formes géométriques?

Ce qui me fascinait, et me fascine toujours, c’est que les polyèdres de Platon, d’Archimède ou de Catalan semblent à la fois très simples et infiniment complexes. Nous pouvons les tenir dans la main, sentir leur poids, … et en même temps, on a l’impression d’entrer dans un espace qui nous dépasse, comme si ces formes contenaient une part de l’univers. Quand je les ai observés à l’Institut Henri Poincaré, j’ai eu le sentiment d’être devant quelque chose de plus grand que de la géométrie. Ils ne sont pas seulement des volumes bien construits : ils portent en eux une idée d’éternité. Ce qui touche, au fond, c’est leur double nature. Ce sont des objets d’une précision mathématique parfaite, mais en même temps, ils dégagent une émotion presque mystique. Ces volumes nous rappellent que la géométrie n’est pas seulement un outil intellectuel, mais aussi une voie de contemplation, une manière d’approcher l’harmonie du monde.

Vous prônez un retour à la simplicité pour montrer l’essence des choses, et distinguez ce que «voit l’œil» de ce que «la raison impose». Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet?

Mon travail naît précisément de cette tension. L’œil enregistre le monde : il capte la lumière, les couleurs, les contours. Mais comme Pline le soulignait déjà, « ce n’est pas l’œil qui voit, c’est l’esprit ». L’œil est une porte d’entrée, un réceptacle ; la vision véritable, elle, s’élabore dans la conscience. Cette distinction m’a conduit à chercher une forme de simplicité radicale dans mes productions. Je tente de dépouiller la forme de tout ce qui pourrait la rattacher à une anecdote ou à une imitation du visible. Je cherche à montrer son essence, autrement dit ce point d’équilibre entre ce qui est perçu et ce qui est pensé.

Ce qui m’intéresse, c’est cette rencontre entre la perception sensible et l’intelligible. En fin de compte, mon travail pose toujours la même question : la forme est-elle d’abord donnée par l’œil ou révélée par la pensée ? Je crois que c’est dans ce dialogue, dans ce frottement entre la perception immédiate et la raison qui structure, que naît l’expérience esthétique. Et c’est cette expérience que j’essaie de partager avec le spectateur.

œuvre d'art concret par l'artiste Michel Delaunay
© Michel Delaunay
œuvre d'art concret par l'artiste Michel Delaunay
© Michel Delaunay

Vous travaillez avec des supports variés — papier découpé, dibond, métal, bois, plexiglas — en adaptant les techniques (cutter, laser, fraise). Comment choisissez-vous le médium approprié à chaque projet, et qu’apporte chacun à la structure géométrique et à la projection de l’ombre au cœur de votre démarche?

Le choix du médium est pour moi essentiel, car il conditionne la relation entre la structure géométrique de l’œuvre et l’ombre qu’elle projette. Lorsque je travaille le papier, c’est souvent pour des productions fragiles, instables, ou au contraire pour donner une grande précision à une ligne continue qui parcourt les trois faces du cube, qu’on puisse le percevoir comme convexe ou concave. Le papier découpé est ensuite placé entre deux plaques de verre, afin de rigidifier l’ensemble et de lui donner une stabilité durable. Dans la plupart des cas, mes œuvres se présentent sous une forme compacte qui insiste sur la notion d’objet. Mais il m’arrive aussi de fragmenter le cube. Là, le vide devient plein et le plein devient vide, comme le négatif d’une forme compacte. Les morceaux épars recomposent alors le cube une fois réunis, d’où la nécessité de les maintenir entre deux plaques de verre.

Quand je travaille le métal, le plexiglas ou le bois, le rapport change. L’objet, plus rigide, est placé à distance du mur : il peut alors sortir du cadre et projeter son ombre sur le support mural. Cette ombre portée devient un élément constitutif de l’œuvre, une seconde dimension qui dialogue avec la forme elle-même. La scénographie joue un rôle essentiel car elle permet de révéler pleinement l’œuvre et de créer une véritable expérience pour le spectateur. Il m’arrive également d’intégrer une anamorphose in situ, pensée en fonction de l’espace. C’est une façon de dialoguer directement avec le lieu.

Vous avez enseigné la géométrie et la perspective à l’École des Beaux-Arts de Rouen. Comment l’enseignement a-t-il nourri votre démarche artistique?

L’enseignement de la perspective a occupé une place fondamentale dans mon parcours, car il touche à l’ensemble des domaines artistiques où se construisent et se questionnent les formes et l’espace. Mon approche pédagogique reposait sur la pratique. Ce qui m’a particulièrement nourri, ce sont les problèmes liés à la représentation et à la fabrication, en lien avec le dispositif même de la représentation, c’est-à-dire l’ensemble des moyens plastiques et des images mis en œuvre pour donner forme à l’espace.

Cette réflexion m’a amené à instaurer des repères culturels solides et à explorer des champs variés : savoir-faire techniques, analyse d’œuvres, étude de l’image et de l’architecture, question de l’espace suggéré ou de l’espace littéral dans une approche visuelle de l’architecture. La perspective m’a ainsi appris à considérer la pluralité des systèmes de représentation spatiale, la coexistence de différents codes et dispositifs. Elle m’a permis de comprendre combien l’acte de représenter ne relève pas d’une seule vérité, mais d’une multiplicité de points de vue, toujours contemporains, qui nourrissent ma propre recherche artistique.

œuvre d'art concret - anamorphose - par l'artiste Michel Delaunay
© Michel Delaunay

En 2023, vous avez fondé le Collectif Art Concret Normandie. Quelle a été l’étincelle qui vous a donné envie de rassembler d’autres artistes autour de cette démarche?

L’étincelle a été double : d’une part, la rencontre et le partage avec Jean-Luc Manguin, à l’origine du projet, et d’autre part, le désir profond de rassembler des artistes autour d’une exigence commune. J’ai voulu prolonger son initiative en donnant au collectif une véritable assise associative. La motivation naît d’un besoin de créer un espace de dialogue et de cohérence, où chacun puisse développer une œuvre personnelle rigoureuse tout en s’inscrivant dans un ensemble collectif. L’Art Concret est un mouvement riche de ses influences et de sa diversité ; il m’a semblé important que cette pluralité s’exprime à travers un groupe homogène mais aux facettes multiples, capable de montrer une unité dans la différence.

Je trouve particulièrement intéressant que l’Art Concret ait pu prendre racine, par le biais de notre Collectif, dans ce berceau normand qui fut aussi le creuset de l’Impressionnisme. Il y a là une sorte de continuité, presque un dialogue à travers le temps, entre deux approches artistiques différentes mais tout aussi novatrices. Et puis, au-delà de l’histoire et du territoire, il y a la force du groupe. Nous sommes six artistes réunis, portés par une même exigence et une même énergie.

Vous avez collaboré avec Véronique Fournier autour d’une création transformant vos œuvres en robe artistique. Comment cette collaboration est-elle née et qu’en retenez-vous?

C’est une rencontre née à travers les réseaux sociaux. J’ai d’abord découvert l’univers de Véronique Fournier, ses créations et sa thématique graphique, qui ont immédiatement suscité mon intérêt. Le courant est passé tout de suite, et nous nous sommes finalement rencontrés lors d’un vernissage à Paris. C’est à ce moment-là que l’idée d’une collaboration est devenue évidente. Ce qui me séduit particulièrement dans cette démarche, c’est la réinterprétation de mon œuvre. Voir mes créations traverser le regard de Véronique Fournier, prendre une nouvelle forme à travers ses robes, c’est une expérience artistique unique. Elle a su transposer mes œuvres dans un autre registre, leur donner une nouvelle vie.

Ses créations m’ont immédiatement frappé par leurs formes géométriques, qui sont au cœur de son style et qui constituent en quelque sorte sa signature. Cette proximité avec mon propre univers a été déterminante. Il s’agit d’un véritable échange : mes œuvres, en venant s’imprimer sur ses robes, accentuent ce lien géométrique qui nous est commun ; en retour, le caractère reconnaissable de ses créations confère à mon travail une nouvelle visibilité. C’est cela que je retiens : l’accessibilité et la puissance communicative de cette démarche. L’art ne reste plus confiné dans un espace d’exposition, il circule, il vit, il se partage.

œuvre d'art concret par l'artiste Michel Delaunay
© Michel Delaunay

En observant votre parcours, il ressort que vous avez choisi une voie artistique qui explore la rationalité, les formes pures et la rigueur géométrique. Et en même temps, votre démarche valorise la rencontre, le collectif, la transmission. Est-ce que cette dualité vous définit bien selon vous?

Je crois que la transmission est au cœur de mon parcours. J’ai enseigné pendant quarante ans et, à travers cette expérience, j’ai compris combien l’échange, le partage des savoirs et l’ouverture à l’autre étaient essentiels. C’est une continuité naturelle pour moi de poursuivre dans cette direction : la pédagogie, le dialogue, la remise en question permanente où le doute devient moteur, tout cela nourrit ma réflexion sur l’art et ma volonté de diffusion auprès d’un public curieux et averti. C’est donc tout naturellement que j’investis aujourd’hui mon énergie dans le Collectif CAC Normandie, que je préside, et dans l’organisation de la Biennale RNA (Rouen National Arts), à laquelle je me consacre depuis 2024.

Merci beaucoup Michel, pour conclure, pouvez-vous nous parler de vos projets à venir, et nous dire ce que vous pensez d’Opale Art?

Mes projets d’avenir restent étroitement liés à la représentation spatiale à travers le cube, cette forme que je considère comme un espace intérieur sans cesse renouvelé. Je conçois ma recherche comme un socle à la fois expérimental et philosophique : chaque étape franchie n’est jamais un aboutissement, mais le point de départ d’une nouvelle quête. Ma démarche est animée par un appétit constant, une énergie qui cherche toujours à se projeter plus loin, à inventer de nouvelles formes de présence et de perception. Le cube, par sa rigueur et son intériorité, continue de m’ouvrir des pistes inépuisables. L’art, pour moi, n’est pas seulement une réponse : il est un moteur d’interrogations toujours vivantes.

Je tiens à saluer Opale Art pour son ouverture, son exigence et sa volonté de rendre l’art accessible à tous. Le magazine se distingue par ses interviews approfondies, sa mise en page soignée et son engagement responsable avec une version numérique et une édition papier limitée. J’apprécie aussi son blog, riche de découvertes. Opale Art est un projet précieux, qui soutient les artistes et favorise la rencontre entre art et public. J’agrée particulièrement la proximité qu’il instaure avec le lecteur, conjuguant exigence et accessibilité. C’est ce juste équilibre qui, à mon sens, donne envie de découvrir davantage et d’approfondir la réflexion.

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